Une étude récemment publiée dans la Revue canadienne Droit et Société indique qu’il existe un important déficit de mise en application des lois du travail au Québec pour protéger les travailleur·euses d’entrepôt, dont une bonne partie serait des personnes migrantes et racisées.
Les entrepôts de Dollarama et d’Amazon à Montréal dépendaient d’une main-d’œuvre majoritairement migrante et racisée, souvent précarisée par un statut migratoire temporaire. C’est ce que démontre une étude menée par un groupe de chercheur·euses universitaires, en collaboration avec le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI), auprès de 70 personnes travaillant dans les entrepôts de Dollarama et d’Amazon à Montréal entre 2022 et 2023.
Parmi les 37 répondant·es qui travaillaient chez Dollarama, 97 % appartenaient à une minorité visible, 86 % étaient arrivé·es au Canada depuis cinq ans ou moins, 76 % étaient titulaires d’un permis de séjour temporaire. Quant aux 33 répondant·es qui travaillaient chez Amazon, les proportions sont respectivement de 79 %, 52 % et 27 %.
À noter que, dans le cas de Dollarama, 68 % étaient des demandeur·euses d’asile.
D’après Martine D’Amours, l’une des auteur·rices de l’étude et professeure retraitée du Département des relations industrielles de l’Université Laval, bien que les deux entreprises n’aient jamais partagé ces données sur leur main-d’œuvre, les résultats correspondaient aux observations du CTI et des répondant·es concernant la composition sociodémographique du personnel des entrepôts.
Selon la chercheuse, bien qu’Amazon ait fermé l’ensemble de ses sept entrepôts au Québec début 2025, après la syndicalisation de l’entrepôt de Laval, son modèle reste représentatif d’une problématique sectorielle.
Début 2024, peu après la conclusion de l’étude, les chercheur·euses et le CTI ont respectivement rencontré la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) et le ministère du Travail pour présenter leurs constats et leurs recommandations. À ce jour, le gouvernement du Québec n’a pris aucune mesure pour répondre aux enjeux soulevés dans l’étude. Pour Martine D’Amours, cette inaction démontre un manque de volonté politique.
Recours aux agences de placement
Dollarama n’avait qu’un seul entrepôt à Montréal. Tous·tes les répondant·es qui y travaillaient avaient été placé·es par des agences de placement de personnel. D’après leurs réponses, les chercheur·euses ont recensé huit agences différentes.
Dans ses rapports annuels des cinq dernières années au moins, Dollarama affirme que « la majeure partie des besoins en main-d’œuvre aux entrepôts et au centre de distribution est impartie à des agences externes ».
Or, les milieux communautaire et universitaire rappellent depuis des années que le recours à des agences par les entreprises complique largement l’application des lois du travail ainsi que la syndicalisation des travailleur·euses, car le Code du travail du Québec n’identifie pas qui est le véritable employeur. Ces dernier·ères se trouvent pris·es dans une relation d’emploi tripartite entre l’agence qui les embauche et leur verse un salaire et l’entreprise cliente dans laquelle le travail s’effectue et qui détermine les tâches à réaliser.
« Pour faire une requête pour être syndiqué, il faut identifier qui est l’employeur. Selon la jurisprudence, il faut évaluer au cas par cas », explique Martine D’Amours en entrevue avec Pivot.
Lorsque les travailleur·euses dans un même entrepôt viennent de plusieurs agences différentes, « ça veut dire que, dans chaque cas, il faudrait que les tribunaux se prononcent sur qui est l’employeur », poursuit la chercheuse. S’ajoute à cela le fait que les travailleur·euses migrant·es connaissent généralement peu leurs droits au travail et peuvent être confronté·es à des barrières linguistiques.
Les chercheur·euses soutiennent que la Loi sur les normes du travail devrait interdire aux entreprises de recourir à des agences de placement pour répondre à leurs besoins de main-d’œuvre permanents. Cela permettrait de les contraindre à embaucher directement les travailleur·euses et, surtout, à assumer la pleine responsabilité des conditions de travail qu’elles leur imposent.
Par ailleurs, les chercheur·euses suggèrent également que, lorsque le recours à des agences est nécessaire, l’agence et l’entreprise cliente assument conjointement toutes les obligations d’employeur en matière de santé et de sécurité du travail. Actuellement, la Loi sur les normes du travail ne prévoit cette responsabilité solidaire qu’au niveau pécuniaire.
Dans une réponse transmise par courriel, Dollarama affirme que l’entreprise « fait appel à un nombre limité d’agences de placement de personnel réputées afin de répondre aux besoins continus en main-d’œuvre de ses activités logistiques, lesquels fluctuent notamment en raison du caractère saisonnier de ses activités, du renouvellement des stocks, ainsi que l’augmentation du volume des ventes ».
Pressé·es comme des citrons
Dans les deux entreprises, la pression à la productivité était une cause majeure d’épuisement physique et de détresse psychologique chez les travailleur·euses, selon l’étude.
Chez Dollarama, le fait de ne pas atteindre les normes de productivité, par exemple, un certain nombre de palettes à monter, pourrait conduire à la fin de l’affection de travail par l’agence du jour au lendemain, voire à un congédiement.
Chez Amazon, les normes de productivités n’étaient pas clairement définies et pouvaient être constamment modifiées par des dispositifs algorithmiques qui surveillaient en temps réel les performances des travailleur·euses et qui attribuaient les tâches à la place des superviseur·euses. Des mesures peuvent être prises afin de pénaliser les plus lent·es et des avertissements se déclenchent lorsqu’une inactivité dépassant un certain seuil est détectée.
« [Cela] entraîne de plus en plus d’intensification du travail puisqu’à chaque fois, on élimine les personnes les plus lentes, on ne garde que les personnes les plus rapides, quitte à les user – on utilisait l’expression “presser le citron” – puis les jeter, ce qui explique de très forts taux de roulement chez Amazon, notamment aux États-Unis, et de très forts taux de lésions professionnelles », dit Martine D’Amours.
Dans les deux cas, environ la moitié des répondant·es affirmaient avoir peur de se blesser au travail. Plus de 80 % chez Dollarama et près de la moitié chez Amazon souffraient de troubles musculosquelettiques causés par le travail.
Des travailleur·euses d’Amazon ont d’ailleurs rapporté marcher environ 20 kilomètres par jour dans les entrepôts. En plus de travailler dix heures par jour, quatre jours par semaine, iels pouvaient être obligé·es de travailler un cinquième jour en heures supplémentaires lors des périodes de pointe.
Les chercheur·euses recommandent que le gouvernement du Québec établisse des seuils limitant la charge, le rythme et la durée de travail, fondés sur une étude scientifique menée par des expert·es indépendant·es de la santé publique qui déterminera les normes de productivité supportables pour un corps humain.
Iels demandent également que le gouvernement encadre la gestion algorithmique, une pratique qui semble se répandre à d’autres entrepôts du secteur.
« Cela entraîne de plus en plus d’intensification du travail puisqu’à chaque fois, on élimine les personnes les plus lentes, on ne garde que les plus rapides, quitte à les user, puis les jeter. »
Martine D’Amours, sociologue et professeure retraitée de l’Université Laval
Précarisé·es par un statut migratoire temporaire
D’après les chercheur·euses, l’exploitation des travailleur·euses migrant·es et racisé·es dans les entrepôts doit être examinée à l’intersection de la précarité de l’emploi, celle des statuts migratoires et le racisme systémique.
D’abord, la discrimination raciale à l’embauche et la non-reconnaissance des diplômes et expériences acquis à l’étranger poussent ces travailleur·euses vers des emplois en deçà de leurs qualifications, ainsi que vers des conditions de travail que beaucoup de personnes blanches nées au Québec peuvent se permettre de refuser.
De plus, iels connaissent généralement peu leurs droits au travail. Selon les chercheur·euses, parmi les répondant·es ayant subi une lésion professionnelle, un nombre relativement important n’avait pas déclaré ce fait à la CNESST, en partie parce qu’iels ne connaissaient pas l’organisme et ne savaient pas qu’iels avaient droit à une indemnité.
Par ailleurs, les travailleur·euses ayant un statut migratoire précaire, comme les demandeur·euses d’asile et autres résident·es temporaires, craignent souvent que le fait de quitter leur emploi, d’être sans emploi, ou de se plaindre de leurs conditions de travail ne compromette leur chance d’accéder à la résidence permanente au Canada.
« Ils vivent des choses vraiment difficiles au travail, mais leur principale préoccupation, c’est de sécuriser leur statut migratoire. Ils savent bien que, pour avoir un statut permanent, il faut qu’ils prouvent qu’ils sont bien intégrés », dit Martine D’Amours.
Les chercheur·euses soulignent qu’un changement en profondeur des conditions de travail dans les entrepôts passe nécessairement par une réforme du système d’immigration qui faciliterait l’accès à la résidence permanente et l’intégration socioprofessionnelle des immigrant·es.
Cependant, avec le durcissement des politiques d’immigration ces dernières années, de nombreuses personnes ont perdu leur statut, et un nombre croissant craignent de le perdre prochainement. Les délais d’attente pour différentes voies d’immigration s’allongent également.
Selon les chercheur·euses, c’est ce système qui maintient un bassin inépuisable de main-d’œuvre docile, en créant constamment des migrant·es précaires, à tel point que les entreprises n’ont pas à se préoccuper de la rétention de leurs travailleur·euses ni de leurs obligations à l’égard de leurs conditions de travail.
Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.