Attentat incel à Montréal : le péril de l’explication

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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Attentat incel à Montréal : le péril de l’explication

Après tout attentat terroriste, les analystes sont confronté·es à un problème fondamental : comment expliquer rigoureusement une tragédie sans sombrer dans la justification ?

Le 22 juin dernier, un militant incel ouvrait le feu près du siège social de la compagnie Aylo, maison mère du site pornographique Pornhub. Comme le note Jeff Yates, le manifeste du suspect fait notamment mention de l’hypergamie, une théorie fumeuse selon laquelle « les femmes préfèrent avoir des relations sexuelles avec des mâles alpha, plutôt que des hommes ordinaires ». Le texte affirme aussi que les élites politiques et économiques ont « mis en place un système social qui [encourage] ce comportement, entre autres en permettant aux femmes d’accéder au marché du travail ».

Les motivations misogynes et antiféministes de l’attentat ne laissent donc pas le moindre doute, mais ce simple constat ne suffit pas. Faut-il encore l’inscrire dans un contexte social, politique, économique et culturel qui en constitue la matrice. Une telle entreprise peut cependant s’avérer risquée puisqu’elle mène parfois à une déresponsabilisation de coupables qui deviennent alors les victimes de structures qui les dépassent. 

Le contre-exemple de la Polytechnique

Au lendemain de l’attentat de Polytechnique en décembre 1989, les sphères politiques et médiatiques peinent à expliquer l’horreur qui vient de se dérouler. Il suffit pour s’en convaincre de lire le livre incontournable de Mélissa Blais sur la question.

La professeure au Département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais explique que l’une des premières réactions fut pour ainsi dire celle de la non-explication ; thoughts and prayers disent les Américains après une tuerie scolaire. L’attentat n’était qu’un acte isolé commis par un fou dont les motivations assumées relevaient du délire. Parler de misogynie ou de patriarcat constituerait par conséquent une indécente récupération politique.

C’était là évidemment une parade pour ne pas avoir à admettre l’évidence : la tuerie manifestait l’expression violente d’un ressac antiféministe qui s’exprimait alors de façon croissante dans l’espace public.

Les motivations misogynes et antiféministes de l’attentat ne laissent donc pas le moindre doute, mais ce simple constat ne suffit pas.

Issues de cette conjoncture réactionnaire, d’autres voix optèrent pour l’excès opposé : au lieu d’ignorer les motivations du tueur, elles les prirent au sérieux. On en vint ainsi à faire de l’attentat un compréhensible retour de balancier contre un mouvement féministe qui serait allé trop loin. Le misogyne violent se présente alors comme la victime d’une misandrie structurelle au sein de laquelle les hommes sont prétendument méprisés et minorisés. Une telle posture n’était pas l’affaire de quelques illuminés d’extrême droite, elle s’exprimait dans les grands médias via des plumes jugées respectables.

Le problème ici ce n’était pas de tenter d’expliquer l’évènement, mais de partir d’une grille d’analyse en grande partie saugrenue s’appuyant davantage sur le ressentiment que sur des données solides. Et ça a marché ! Le mouvement masculiniste s’est largement organisé au lendemain de Polytechnique. Il ne fallut qu’un an pour que Roch Côté publie l’ouvrage phare du mouvement, le très réactionnaire Manifeste d’un salaud.

Expliquer c’est excuser ?

Après la fusillade du 22 juin dernier, les grands médias se sont heureusement gardés de sombrer dans une telle complaisance. Craignant peut-être de prêter flanc à la critique, ils ont plutôt opté pour la non-explication en faisant du manifeste du tireur un amas contradictoire de délires n’ayant en définitive pas grand-chose à dire. Quant au mouvement incel, il est présenté comme une bande d’illuminés radicalisés par internet qu’on peut aisément condamner sans trop fouiller plus loin. Ça rappelle quelque chose.

Il faut saluer les nombreuses voix féministes qui combattent cette paresse intellectuelle. Dans une lettre ouverte publiée le 7 juillet, plusieurs d’entre elles critiquent l’évacuation de la dimension politique du geste et ajoutent que de ne « retenir que la fusillade, c’est traiter le symptôme le plus rare en oubliant le terrain qui l’a rendu possible ».

Mais expliquer, c’est toujours périlleux. Quelques mois après l’attentat de Charlie Hebdo en 2015, le premier ministre français Manuel Valls s’agaçait de « ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications ». Il s’attaquait ainsi aux chercheurs et chercheuses tentant d’aller plus loin que la simple diabolisation de l’islam en contextualisant la radicalisation dans un contexte social, politique, économique et historique.

Au sein des sciences humaines et sociales, une explication bien faite n’est jamais une justification. Mais il faut reconnaître qu’en manquant de prudence, on peut aisément s’embourber.

Expliquer, c’est toujours périlleux

À gauche par exemple, beaucoup ont remarqué que le manifeste du tireur parle de dérives du capitalisme qui sont bien réelles, mais desquelles il tire des conclusions fautives. Le constat est pertinent, mais certain·es ont dangereusement tendu à minoriser le caractère fondamentalement misogyne du texte qui semble plutôt utiliser l’anticapitalisme comme une intellectualisation à postériori. Il va sans dire le contexte matériel entretient un rapport intime avec le patriarcat, mais il faut aussi éviter de tomber dans le piège de l’auteur en le croyant sur parole.

On risque alors de faire de lui ou bien une bête victime et donc de le déresponsabiliser, ou bien de le transformer en figure malavisée de la résistance.

Vieux débat

On se retrouve donc face au type de tensions qui agitent les sciences humaines et sociales depuis leur naissance. Il faut prendre les motivations du tireur au sérieux, mais sans le croire sur parole ou sympathiser avec celles-ci. Il faut aussi prendre en considération tous les phénomènes structuraux qui expliquent la croissance de la violence misogyne, mais sans nier la responsabilité personnelle du tireur ou faire de lui une victime. Il faut enfin éviter de faire de la misogynie un simple produit du capitalisme, mais sans pour autant oublier qu’une analyse féministe ignorant les enjeux matériels risque d’errer.

Au sein des sciences humaines et sociales, une explication bien faite n’est jamais une justification. Mais il faut reconnaître qu’en manquant de prudence, on peut aisément s’embourber.

Ce sont là des contradictions insolubles que je serais évidemment incapable de régler. Je peux cependant inviter les médias à calmer leur ardeur éditoriale puis à mobiliser l’expertise d’authentiques chercheurs et chercheuses dont la profession consiste justement à prendre en considération ces difficultés.

Il faut à tout prix éviter de rejouer l’après-Polytechnique. Pas seulement pour des raisons méthodologiques, mais parce que des vies sont littéralement en jeu.