Le Canada s’est engagé auprès de ses partenaires de l’OTAN à augmenter ses dépenses militaires à 5 % de son PIB. Un niveau de dépense qui se fera au détriment de tout le reste des investissements fédéraux, que le pays n’a pas atteint depuis 1958 et qui est normalement l’apanage des empires coloniaux, des dictatures militaires ou des pays activement en guerre.
Dans le cadre du sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) cette semaine, l’ensemble des pays de l’alliance, dont le Canada, ont réitéré leur promesse de relever leurs dépenses militaires à un niveau équivalent à 5 % de leur produit intérieur brut (PIB) d’ici 2035, comme le demande le président américain Donald Trump depuis des années.
Une cible qui ne fait plus débat, comme le soulignait le premier ministre canadien Mark Carney en conférence de presse en marge de l’évènement, mentionnant que Donald Trump avait « gagné le débat » sur ce point. Un argument réitéré par le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, qui félicitait Trump de « rendre l’alliance plus forte » avec cette exigence.
Mais qu’est-ce que représente cette cible concrètement?
Le PIB canadien en 2025 était d’environ 3 240 milliards $, selon les données de la Banque Mondiale, 5 % de ce montant représente donc environ 162 milliards $. Cette même année, le gouvernement canadien a dépensé 130,5 milliards $ en budget de fonctionnement de ses différents ministères et programmes, incluant 62,7 milliards $ en dépenses militaires et excluant les transferts aux particuliers et aux provinces.
« C’est énorme, d’autant plus que l’approche du gouvernement n’est pas d’engendrer des déficits pour payer pour tout ça, ni d’augmenter ses revenus, mais de couper agressivement dans tous ses autres postes budgétaires. »
David Macdonald, CCPA
C’est donc une cible de dépense qui dépasse de 24 % l’ensemble des dépenses du gouvernement l’an dernier, en plus de représenter une augmentation de 163 % des dépenses militaires.
Ces chiffres doivent toutefois être nuancés, prévient David Macdonald, économiste au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA).
« En fait, de la façon dont l’OTAN calcule les dépenses militaires, une partie de ces coûts est très flexible et peut être utilisée, par exemple, pour des infrastructures civiles qui soutiennent aussi l’armée, comme la réfection d’un port ou l’amélioration du réseau de transport. En considérant cela, notre vraie cible de dépense militaire est plutôt de 3,5 % », explique-t-il.
« Avec ce niveau de dépense, c’est évident que ça va affecter le bien-être de la population. »
Audrey Laurin-Lamothe, IRIS
« Et encore là, une petite partie de ces sommes vont à Anciens Combattants Canada et certaines dépenses du ministère des Affaires étrangères, mais c’est essentiellement le budget de la défense », précise-t-il.
À 3,5 % du PIB, on parle toujours de 113,5 milliards $ de dépenses militaires pures, soit l’équivalent de 87 % de l’ensemble des dépenses du gouvernement fédéral en 2025 et une augmentation de 81 % des dépenses consacrées à l’armée.
« C’est énorme, d’autant plus que l’approche du gouvernement n’est pas d’engendrer des déficits pour payer pour tout ça, ni d’augmenter ses revenus, mais de couper agressivement dans tous ses autres postes budgétaires », juge David Macdonald.
« Bien au contraire, le gouvernement est venu diminuer ses propres revenus en réduisant les taxes sur l’essence », ajoute Audrey Laurin-Lamothe, professeure à l’Université York et chercheuse affiliée à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).
Selon David Macdonald, nous pouvons donc nous attendre à repasser chaque année ou presque, jusqu’en 2035, dans des processus comme celui qui a mené à une réduction de 15 % des dépenses des ministères en 2025-2026, et qui a déjà vu les dépenses destinées à aider les Candien·nes les plus vulnérables et à l’aide internationale être sabrées.
« Avec ce niveau de dépense, c’est évident que ça va affecter le bien-être de la population », déplore Audrey Laurin-Lamothe.
Dépenser comme en temps de guerre
Cela fait plus de 60 ans que le Canada n’a pas atteint un niveau de dépenses militaires de 5 % de son PIB. Elles avaient atteint un sommet à 7,37 % en 1953 dans le contexte de la guerre de Corée, avant de descendre progressivement par la suite, passant sous la barre de 5 % en 1958 pour ne jamais atteindre de nouveau ce seuil, selon la base de données de l’Institut de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).
En fait, la moyenne des dépenses militaires canadiennes par rapport au PIB depuis 1950 est à 2,3 %. Cette moyenne n’était qu’à 1,28 % depuis la conclusion de la guerre froide. Même les États-Unis qui ont de loin la plus grande armée au monde ne consacrent que 3,8 % de leur PIB aux dépenses militaires depuis la chute de l’URSS.
En fait, seulement huit pays dépensaient 5 % ou plus de leur PIB en défense en 2025. Du nombre on compte l’Ukraine (39,6 %) qui combat activement une invasion de son territoire par la Russie et dont la taille de l’économie ainsi que son PIB ont été massivement réduits après quatre ans de bombardements de sa force industrielle. Israël (7,8 %), la Russie (7,5 %), l’Azerbaïdjan (6,5 %) et l’Arménie (6,1 %) atteignaient aussi ce seuil alors qu’ils étaient engagés activement dans des conflits militaires.
Oman (5,7 %) et l’Arabie Saoudite (6,5 %) viennent compléter le tableau. « Ce sont les deux seuls pays qui ne sont pas en guerre, mais il faut noter que ce sont des régimes répressifs qui peuvent compter sur d’importants revenus pétroliers pour soutenir leurs dépenses militaires », rappelle Audrey Laurin-Lamothe.
« C’est d’autant plus choquant que c’est le genre d’action que l’on souhaite voir depuis des années pour lutter contre les inégalités ou encore pour l’écologie, mais pour lesquelles on est incapable de se coordonner. »
Audrey Laurin-Lamothe, IRIS
À noter que certains pays, dont les dépenses militaires de 2025 ne sont pas encore comptabilisées dans la base de données SIPRI, peuvent potentiellement s’ajouter à la liste. Par exemple, le Myanmar, dirigé par une junte militaire et dont les dépenses liées à la défense atteignaient 6,6 % de son PIB en 2024.
« Historiquement, un tel niveau de dépenses militaires est associé aux empires coloniaux, aux dictatures ou aux pays qui sont activement engagés dans un conflit », résume Audrey Laurin-Lamothe.
Par exemple, le Chili n’a atteint ce niveau que durant une période qui correspond à quelques années près à la dictature d’Augusto Pinochet. La France, qui possède pourtant l’une des plus importantes armées au monde, a atteint un sommet de 7,6 % durant la guerre d’Indochine, mais n’est jamais remontée jusqu’à la barre des 5 % depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962.
Même la Finlande, qui n’appartenait pas à l’OTAN durant la guerre froide tout en partageant une frontière avec l’URSS et pour qui la menace d’une invasion soviétique était bien réelle, a maintenu ses dépenses militaires à 1,6 % de son PIB en moyenne depuis 1958, n’augmentant ses dépenses que très récemment au-dessus de 2 % en réaction à l’invasion russe de l’Ukraine.
Une économie de guerre
« Avec ce changement de cible, ce que l’on voit c’est vraiment la transformation d’une économie canadienne qui a toujours été principalement basée sur l’extraction des ressources à une économie de guerre », argumente Audrey Laurin-Lamothe.
« C’est d’autant plus inquiétant qu’une fois qu’on a accumulé autant d’armes, il faut les écouler d’une façon ou d’une autre », prévient-elle. Une tension qui pourrait mener le Canada à s’engager plus facilement dans des conflits militaires ou à devenir un joueur plus important sur les marchés d’armes internationaux.
« C’est certain que les lobbys [du complexe militaro-industriel] vont faire pression sur le gouvernement pour qu’ils les utilisent ou pour ouvrir la vente à des gouvernements autoritaires ou génocidaires », s’inquiète-t-elle.
« C’est ce que l’Allemagne a fait durant les années 1930 », rappelle-t-elle.
À partir du moment où on laisse la guerre devenir une partie aussi importante de l’économie, ce sera très difficile de faire marche arrière, remarque la chercheuse. Des milliers d’emplois directs et indirects dans les entreprises du secteur privé ainsi que dans l’armée elle-même devenant directement liés aux dépenses militaires, réduire celles-ci pourrait devenir très coûteux politiquement pour les futurs politiciens, en plus de risquer d’engendrer une crise économique au pays.
« Chose certaine, ça va changer complètement le rôle du gouvernement du Canada. »
David Macdonald, CCPA
« C’est d’autant plus choquant que c’est le genre d’action que l’on souhaite voir depuis des années pour lutter contre les inégalités ou encore pour l’écologie, mais pour lesquelles on est incapable de se coordonner », se désole la chercheuse.
« Cette fois, les gouvernements provinciaux, les syndicats, les entreprises se sont tous rangés derrière le gouvernement pour transformer l’économie en une économie de guerre. On aurait pu avoir des plans nationaux crédibles d’adaptation aux changements climatiques ou de logements abordables, mais à la place on mise sur la guerre », poursuit-elle.
« Chose certaine, ça va changer complètement le rôle du gouvernement du Canada », confirme David Macdonald. « Il ne va se contenter que de collecter les taxes et impôts, gérer les transferts aux provinces et voilà! Tout le reste, l’agriculture, les passeports, les inspections alimentaires, la régulation des médicaments, tous ces rôles vont se faire avaler par la défense », observe-t-il.
« Et ce n’est pas hypothétique, c’est déjà inscrit dans la planification financière du pays », conclut-il.

