Mort de Nooran Rezayi : Le 21 septembre ne s’est jamais terminé 

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
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Mort de Nooran Rezayi : Le 21 septembre ne s’est jamais terminé 

Quand les survivants deviennent le problème.

Dernièrement je me suis assis avec la mère d’un des amis de Nooran Rezayi, tué par un policier du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), le 21 septembre dernier. Quand nous nous sommes assis pour faire le point, elle m’a dit :

« Je croyais que nous étions amis. »

Je n’avais pas de mots.

Pas de mots pour expliquer mon silence des derniers mois.

Je pensais lui avoir communiqué que j’étais pris avec mes engagements personnels, parlé du décès de ma grand-mère. Puis je réalisais que, pour une série de raisons, cela faisait trop longtemps que nous ne nous étions pas parlé. Que les choses avaient empiré. Que la dame devant moi luttait contre tout un système.

Et qu’au premier rang des dommages collatéraux du 21 septembre se trouvaient ces mamans, voyant la transformation abyssale de leurs enfants, amis de Nooran.

Le 21 septembre dernier, Nooran a été tué par balle moins de dix secondes après l’arrivée des policiers du SPAL. Dix secondes. Pourtant, l’appel au 911 ayant précédé leur intervention aurait duré près de dix minutes et, à ce jour, cet enregistrement n’a toujours pas été rendu public. 

Pas plus que l’identité du policier ayant tiré. Sera-t-il lui aussi promu dans un groupe tactique, comme ce fut le cas de Jean-Loup Lapointe, qui a tiré sur Fredy Villanueva, Denis Méas et Jeffrey Sagor-Métellus, tous non armés, le 9 août 2008?

Pendant que ces éléments essentiels échappent toujours au débat public, l’attention institutionnelle s’est progressivement déplacée vers les jeunes présents le jour de l’intervention ayant eu raison de la vie de Nooran.

Me voilà donc de nouveau assis devant elle, quelques jours après la conférence de presse du Service de police de Montréal (SPVM) annonçant une série de mandats d’arrestation et des accusations contre les onze enfants qui se trouvaient aux côtés de Nooran ce jour-là. 

Bien que présentées comme liées à ce qui aurait précédé la mort de Nooran, ces accusations laissent craindre une autre réalité : celle où la proximité des survivants, tous mineurs, avec Nooran devient elle-même un facteur de suspicion.

Après les balles, l’étau

Pendant quelques heures, sans interruption, nous avons parlé de ce que les familles décrivent comme un acharnement visant tous les enfants. Tous les survivants. Tous leurs proches.

Un acharnement qui ne s’arrête pas aux voitures de police.

Il percole dans les écoles.

Dans les centres commerciaux.

Dans certains réflexes médiatiques.

Dans les silences administratifs.

Des enfants devenus non grata, alors que la police, jusqu’à présent, ne semble rien regretter.

En novembre dernier, au Black Friday, selon les dires de deux parents, les jeunes auraient été encerclés par des policiers aux Promenades Saint-Bruno, conduits jusque dans les toilettes pour des fouilles humiliantes, recevant des constats d’infraction pour des raisons qu’ils ne comprenaient même plus. Certains étaient déjà devenus casaniers, ayant l’impression que l’espace public n’était plus un lieu où retrouver les amis, mais un endroit dangereux, voire mortel, où ils feraient l’objet d’une suspicion constante.

Pendant ce temps, plus de 130 millions $ étaient annoncés pour prévenir la violence.

Pourtant, un vide communautaire semble engloutir les victimes du 21 septembre, tout en profitant davantage aux organismes qui perpétuent la violence de l’État

Les survivants du 21 septembre sont laissés à eux-mêmes. Je crois qu’il y a eu plus de considération pour les chevreuils du parc Michel Chartrand à Longueuil abattus par la Ville que les survivants de l’attaque meurtrière du SPAL. 

Quand le traumatisme change d’institution

J’entends le calvaire d’un adolescent qui, pour la première fois de sa vie, traversait le deuil d’un proche, d’un semblable, d’un frère, d’un miroir de sa propre mortalité – et ce, aux mains de ceux qui étaient censés le protéger.

Il s’est mis à faire des crises. Puis il a commencé à dire qu’il souhaitait disparaître.

On me parle d’une école où, au moindre débordement, on invitait cet enfant traumatisé à quitter les lieux plutôt que de reconnaître l’ampleur de sa détresse. Puis, à la suite de plaintes, c’est cette même direction qui a dû quitter ses fonctions.

Un autre jeune, tout aussi brisé de l’intérieur, voyait la DPJ s’intéresser à sa famille.

Ainsi, au lieu du soutien promis à la hâte dans les premiers communiqués municipaux, certains parents ont eu le sentiment que l’État entrait chez eux comme une fissure supplémentaire dans leur unité familiale.

Les décombres de l’innocence

J’apprenais tout cela assis devant cette maman, cette amie.

À un moment, elle a appelé un autre parent. Chaque échange venait corroborer le précédent, ajoutant une nouvelle couche à cette réalité.

Je retrouvais alors les raisons inavouées de ma disparition.

Cette fatigue de voir tant d’acteurs parader sur les décombres de l’innocence des victimes du 21 septembre, alors que plusieurs auraient pu, de leur position respective, ralentir les violations de droits constitutionnels que les familles disent subir. Je repensais à ce que j’écrivais dans Le Devoir, en parlant de la rencontre entre l’hommage et la peur, deux postures qui se rencontrent difficilement.

L’enjeu n’est pas seulement policier. Il concerne tout ce qui ralentit la quête de justice.

Le déni.

L’opportunisme.

La cécité.

Les fantômes de l’affaire Villanueva

En rentrant chez moi, j’ai annulé mes plans. Mal de tête.

Je repensais à ces familles qui doivent désormais corriger elles-mêmes les erreurs des institutions.

Certaines corrigent les journalistes.

D’autres corrigent leurs propres avocats.

Certaines corrigent même les autorités publiques.

Ainsi, lorsqu’un journaliste illustre l’annonce des onze mandats d’arrestation avec une photo prise lors d’une commémoration de Nooran, il ne commet pas seulement une erreur éditoriale. Il contribue, volontairement ou non, à associer le deuil à la criminalité.

Le même réflexe médiatique qui avait relayé sans suffisamment de recul l’idée d’une intervention policière ayant duré près d’une minute aura finalement dû reconnaître qu’elle s’était déroulée en une dizaine de secondes.

Depuis Fredy Villanueva, tué par un autre policier du SPVM en 2008, je ne regarde plus jamais une stratégie juridique avec la même naïveté. Non parce que je crois tout savoir. Au contraire. Parce que je n’ai jamais oublié Villanueva. Pendant des années, j’ai vu cette famille se battre avant de se retrouver à poursuivre son propre avocat, pour ce que le juge de Cour supérieure, William Fraiberg, qualifiera de « négligence grossière » et d’« incurie évidente » de la part de Me Peter-Georges Louis, vu le non-respect de délai de sa part pour la réactivation de la poursuite civile de 900 000 $ de la famille Villanueva contre l’institution responsable de celle-ci et des blessures sur deux autres victimes

Depuis, je garde cette peur tenace : qu’une quête de justice ne s’essouffle pas seulement sous la résistance des institutions qu’elle cherche à remettre en question, mais qu’elle puisse aussi vaciller entre les mains de ceux qui avaient précisément pour mission de la faire avancer.

Ce qui reste des enfants

Je suis sorti de cette rencontre avec un mal de tête, mais surtout, avec une certitude.

Depuis le 21 septembre, les survivants de Nooran ne vivent pas seulement avec le souvenir d’un ami tué. Ils apprennent progressivement que plusieurs de nos institutions peuvent, chacune à leur manière, prolonger ce que les balles ont commencé.

La police n’est plus la seule en cause.

L’école.

Les médias.

Les mécanismes d’accès à l’information.

Certaines pratiques juridiques.

Le vide communautaire.

Chaque fois qu’un système échoue à protéger ces enfants, il ajoute une couche au traumatisme des familles.

En entendant ces familles, j’ai compris que la question n’était plus de savoir ce qui était arrivé à Nooran. Cette question continue d’exiger des réponses. Mais une autre s’impose désormais : qu’est-il arrivé à tous ceux qui lui ont survécu? 

Dans cette histoire, les enfants n’ont jamais cessé d’être les victimes.

Le 21 septembre, Nooran est mort.

Depuis, ses amis apprennent lentement ce que signifie survivre. Et c’est peut-être cela qui m’effraie le plus.