Le Service de police de Montréal a déposé des accusations contre onze jeunes qui étaient aux côtés de Nooran Rezayi lorsqu’il a été abattu en septembre dernier par un policier de la Ville de Longueuil. Certain·es y voient une façon de détourner l’attention du public du policier, qui n’a quant à lui fait l’objet d’aucune accusation.
Onze jeunes ont été accusés dans le cadre de l’enquête du Service de police de Montréal (SPVM) sur les événements précédant la mort de Nooran Rezayi, quinze ans, tué par un policier du Service de la Ville de Longueuil (SPAL) en septembre dernier.
Pour le moment, aucune accusation n’a été déposée contre le policier. L’affaire a fait l’objet d’une enquête du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) qui avait remis ses conclusions au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) sans les rendre publiques. C’est maintenant au DPCP de décider si des accusations doivent être portées. À ce jour, aucune des 493 enquêtes menée par le BEI, chargé d’enquêter lorsque la police blesse ou tue une personne, n’a mené à un verdict de culpabilité contre des policier·ères. L’organisme a été créé en 2016, entre autres suite aux réactions liées au meurtre de Fredy Villanueva par un policier du SPVM en 2008.
« Les arrestations d’hier amènent le focus du public sur des éléments périphériques qui ne sont pas vraiment pertinents pour élucider pourquoi Nooran est décédé cette journée-là », analyse Me Fernando Belton, l’avocat de la famille Rezayi qui a intenté une poursuite au civil pour 2,2 millions $ contre la Ville de Longueuil et le SPAL en décembre dernier.
Il souligne que les accusations ne permettent pas d’expliquer la rapidité et la brutalité de l’intervention policière captée par des caméras, montrant Nooran et ses amis avant le drame, puis les policiers qui ouvrent le feu moins de dix secondes après leur arrivée.
« C’est un fait qui ne change pas, peu importe ce qu’on voudrait faire dire par le biais des arrestations », indique Me Belton, qui explique que cela ne change pas non plus la position de la famille dans le cadre des poursuites civiles.
« On reste à ce jour sans réponses. »
Lynda Khelil, porte-parole de la Ligue des droits et libertés (LDL), abonde dans le même sens et
s’inquiète aussi « que l’enquête parallèle soit invoquée dans les prochains mois pour justifier une absence de transparence et de reddition de compte du BEI et du DPCP si ce dernier décide de ne pas porter d’accusations ».
Accusations contre des mineurs
Lors d’un point de presse tenu mardi dernier, le SPVM a révélé avoir lancé des mandats d’arrestation contre cinq jeunes. Six autres ont été appelés à se présenter à la Chambre de la jeunesse où se tiendront les audiences à la fin de l’été.
Les jeunes visés par les accusations du SPVM étaient aux côtés de Nooran le jour de sa mort et avaient tous entre 13 et 17 ans au moment du drame.
« C’est un groupe d’amis qui a déjà souffert pendant des mois, pendant que le chef de police ne fait rien, les élus ne font rien, et maintenant, au lieu de leur donner justice […] on ajoute une couche de répression », s’indigne Ted Rutland, professeur à l’Université Concordia.
« Alors qu’on devrait parler de ce policier qui a tué Nooran, et de ses collègues, de ce qu’on veut faire pour que ça ne se reproduise pas, on est en train de parler des jeunes et d’infractions extrêmement mineures. »
Parmi les accusations portées contre eux : complot d’enlèvement, de complot de séquestration, de complot de voie de fait, de port de déguisement dans un dessein dangereux et de possession d’armes dans un dessein dangereux.
Rappelons que la seule arme à feu trouvée par les enquêteurs du BEI appartenait au policier.
Quelle indépendance?
C’était le BEI qui avait donné le mandat au SPVM d’examiner les événements précédant la mort de Nooran. Dans ce contexte, les deux organismes collaborent donc ensemble.
« Le BEI partage ses informations au SPVM, le SPVM partage ses informations au BEI, je pense que ça soulève des enjeux d’indépendance », souligne Me Belton. « Comment peut-on prétendre à l’indépendance lorsqu’on a un corps de police qui a les deux mains dans l’enquête du BEI qui est censée être absente de toute ingérence? »
En plus de l’enquête parallèle du SPVM et celle du BEI, une troisième enquête, cette fois administrative, a été déclenchée afin de se pencher sur les délais de la transmission du dossier au BEI par le SPAL. Les policiers n’avaient pas avisé l’organisme pendant plus d’une heure et trente minutes après les tirs.
Pendant ce temps, les policiers avaient interrogé des témoins et, possiblement, manipulé des éléments de preuves qui auraient dû être laissés tels quels jusqu’à l’arrivée du BEI.
« Ces éléments sont beaucoup plus graves qu’une menace qui ne s’est pas concrétisée par des adolescents du secondaire », estime Me Belton, en référence aux chefs d’accusation déposés contre les amis de Nooran.

