La fin de la politique ou l’attrait familier de Farnell Morisset

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La fin de la politique ou l’attrait familier de Farnell Morisset

Pour sortir de la crise, il faut dépasser la facilité de la morale libérale et reprendre la lutte politique organisée.

Depuis presque trois mois, je participe avec des camarades à un projet d’animation politique socialiste en ligne qu’on a baptisé le Comité Panaris. Le nom nous vient d’un poème de Roland Giguère, La main du bourreau finit toujours par pourrir.

Chaque semaine, le vendredi, on s’assoit devant nos ordinateurs pour analyser l’actualité politique québécoise en direct avec notre audience. On décortique les stratégies des mouvements et des partis, on recentre l’actualité parlementaire sur les luttes populaires et on tente d’éduquer au socialisme à la hauteur de nos moyens.

Pour promouvoir notre travail, attirer les gens vers notre stream et faire rire le monde, on fait des montages humoristiques des meilleurs extraits. C’est grinçant, baveux et sans complaisance pour le camp adverse. Des influences éclectiques informent notre travail, allant de la culture DIY à Infoman, en passant par Hasan Piker et la Zawa Prod. Un nouveau projet donc, mais un ton arrogant qu’on connaît déjà bien dans la culture populaire au moins depuis Les Cyniques.

Le sage pointe la lune, le fou regarde le doigt

De toutes nos opinions polémiques, c’est la plus inattendue qui nous a catapultées dans notre première vraie controverse : on a ri de Farnell Morisset, candidat libéral dans Taschereau et influenceur politique sur TikTok.

Et on n’a pas ri de n’importe quoi non plus. On s’est moquées de son invitation à écouter le Seigneur des anneaux pour soigner la masculinité des hommes après la fusillade misogyne qui a fait 3 morts à Côte-des-Neiges la semaine dernière. Un commentaire complètement lunaire qui nous a poussées à une hilarité qu’on a voulu partager avec notre communauté pour alléger ce moment sombre.

La nature exacte de la controverse, ses actrices et ses allers-retours est sans grande importance ici. Son instigatrice a déjà reçu les fleurs et le pot, et le comité a déjà répondu par vidéo; c’était le pot. Ce que je veux souligner, c’est plutôt que trois transféministes marxistes soient interpellées publiquement parce qu’elles auraient « humilié » un « allié ».

De toutes nos opinions polémiques, c’est la plus inattendue qui nous a catapultées dans notre première vraie controverse.

Je me trouve un peu naïve, mais je comprends mal qu’une féministe (très bien éduquée au demeurant) puisse s’offusquer de notre humour ou la dépeindre en attaque contre notre propre camp.

Comment expliquer que sa solidarité pour un candidat néolibéral la pousse à nous prendre comme adversaires politiques à sa place au nom de la défense du féminisme? La transmisogynie n’explique pas tout.

De qui Farnell est-il l’allié?

Pour m’aider à saisir, une camarade m’a aiguillée vers le dernier tome de la théoricienne Sophie Lewis qui porte sur l’usage historique du féminisme par la droite.

Je n’ai pas encore pu y jeter un œil à vrai dire, mais ça m’a rappelé les propos d’Elsa Deck-Marsault qui avançait en entrevue que le féminisme est devenu un attribut culturel des sociétés du Nord global qui dépasse son contenu politique explicite. Ce nouveau féminisme culturel serait le terrain d’une guerre de définition où s’invitent des idéologies proprement de droite, idéalistes et essentialistes.

Au Québec, ce confusionnisme nous donne des mouvements réactionnaires comme PDF-Québec et l’obsession islamophobe des dernières années au nom de « l’égalité homme-femme ». Puis, face à la menace d’extrême droite, il semble que certaines cherchent à étirer autant que possible leur définition du féminisme pour accommoder le statu quo.

Pourtant, c’est toujours précisément contre le régime actuel que nos mouvements féministes se sont battus, à commencer par les ouvrières en grève qui nous ont donné le slogan « du pain et des roses ». De quoi manger, et bien vivre.

Pour des militantes comme moi, qui donnent priorité au travail d’organisation collective et de soutien mutuel, le féminisme culturel est un poison.

On ne cherche pas à se rassembler entre femmes pour obtenir des concessions de l’État ou du capital, on veut que notre chum s’éduque sur ses privilèges et sur la charge mentale.

Complètement hégémonisée par la culture dominante, cette pratique féministe de la prise de parole individuelle et de l’ostentation woke suit les contours du capitalisme libéral. Elle est petite-bourgeoise par définition, substituant la morale personnelle et la consommation éthique à la lutte politique organisée.

Dans ce paradigme, on n’évalue plus le féminisme au travail accompli, au nombre de femmes soutenues ou aux politiques publiques mises en œuvre. Non, la morale petite-bourgeoise domine en toute chose et la question pour évaluer la pertinence d’une féministe ou d’un allié c’est plutôt sa maîtrise du langage et sa valeur morale comme individu.

On ne cherche pas à se rassembler entre femmes pour obtenir des concessions de l’État ou du capital, on veut que notre chum s’éduque sur ses privilèges et sur la charge mentale.

Bref, on est passées du « privé est politique » au « politique c’est privé ».

Et, voyez-vous, Farnell Morisset est une bonne personne et a une bouille familière.

Pour la morale féministe ambiante, ça justifierait sa candidature pour un parti foncièrement nuisible aux travailleuses et aux femmes les plus précaires au nom d’un barrage à l’extrême droite.

Un fascisme en vaut bien un autre

Outre le fait que l’argument est moins percutant quand Morisset essaie littéralement de déloger la gauche féministe dans Taschereau, on oublie facilement que l’extrême droite actuelle n’est qu’une expression de la crise du néolibéralisme.

Les coupures dans les services publics, la précarisation du travail, l’explosion des coûts des loyers, la précarité alimentaire, l’irresponsabilité fiscale et j’en passe sont autant de conséquences de l’idéologie libérale au pouvoir.

Cette naturalisation d’un ordre politique et économique fondamentalement injuste, la perte de pouvoir face à la catastrophe écologique, économique et humanitaire qui nous pend au nez, cette société qui exige toujours plus, mais n’offre rien en retour, c’est leur œuvre.

Face à une menace bien réelle aux intérêts des classes populaires par les classes dirigeantes, s’appuyer sur la qualité morale des politiciens pour mener à bien notre projet politique féministe, c’est donc refuser la politique et laisser le fascisme dicter son rythme.

Surveillance, répression politique, racisme, militarisme, etc. : toutes des pratiques libérales. Comme partout avant, le fascisme se forme comme une simple intensification de la violence existante prenant d’abord les contours du libéralisme autoritaire, Ottawa le prouve bien depuis les dernières élections.

Face à une menace bien réelle aux intérêts des classes populaires par les classes dirigeantes, s’appuyer sur la qualité morale des politiciens pour mener à bien notre projet politique féministe, c’est donc refuser la politique et laisser le fascisme dicter son rythme.

Le vieux monde est déjà derrière nous. La question qui se pose maintenant c’est de savoir si nous saurons faire le choix de la lutte politique ou si nous succomberons à l’attrait familier de la médiocrité.