Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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L’accord récemment conclu entre le gouvernement fédéral et la province de l’ouest, s’ajoute à la liste des reculs en matière de politiques environnementales pris par le gouvernement Carney depuis son élection, et mine une décennie d’efforts canadiens en matière de lutte aux changements climatiques.

Le 15 mai dernier, le gouvernement fédéral et celui de l’Alberta ont entériné un accord qui vient réduire considérablement la vigueur des efforts de lutte aux changements climatiques au pays selon la majorité des observateurs. Dans le contexte, l’Institut climatique du Canada, un groupe d’analyse indépendant financé par le fédéral, estime désormais que le Canada ne sera pas capable d’atteindre sa cible de carboneutralité d’ici 2050, à moins d’une refonte majeure de ses politiques.

Une des composantes principales de cet accord est la fixation du prix réel reliée à l’émission de chaque tonne de CO2 à 130 $ d’ici 2040.

Un prix qui équivaut à seulement 50 cents par baril de pétrole pour le secteur des sables bitumineux, soit l’équivalent du coût d’un Timbit, selon une analyse de l’Institut climatique du Canada. « Ce sont des peanuts si l’on compare aux profits qu’ils génèrent », remarque Aly Hyder Ali, gestionnaire de programme à Environmental Defence Canada. « Ils devraient faire 90 milliards $ de profits additionnels cette année simplement en raison des effets de la guerre en Iran », illustre-t-il.

« Si le gouvernement fédéral décide d’être un obstacle à la transition climatique plutôt qu’en être l’architecte, on n’y arrivera pas. »

Caroline Brouillette, Réseau Action Climat

À lui seul, l’accord pourrait mener les émissions de gaz à effets de serre (GES) du pays à augmenter de 40 mégatonnes chaque année par rapport à la trajectoire de réduction actuelle si d’autres mesures ne sont pas mises en place pour limiter le nombre de crédits carbone disponibles selon une autre analyse de l’Institut Climatique du Canada.

Rappelons que l’objectif du Canada est de réduire de 440 mégatonnes ses émissions annuelles par rapport à leur niveau de 2005 d’ici 2030, une cible qu’il n’était déjà pas en voie d’atteindre, même avant la conclusion de l’accord avec le gouvernement albertain dirigé par la première ministre Danielle Smith.

« Carney et Smith ont complètement saboté [la tarification industrielle du carbone] qui était pourtant un des piliers de l’action climatique au pays. À ce prix, l’impact économique de la mesure est tout simplement trop faible pour qu’elle atteigne son plein potentiel », poursuit-il.

« C’est certain que quand le gouvernement commence à négocier avec la plus grande lobbyiste du secteur pétrolier au pays, il n’y a rien de bon qui va en ressortir », remarque Caroline Brouillette, directrice générale de Réseau Action Climat Canada, un rassemblement d’organisations agissant sur les enjeux climatiques et énergétiques.

« Dès qu’on commence à négocier avec une province, les autres vont demander des accommodements similaires et on se retrouve avec un nivellement par le bas qui mène directement au démantèlement à coup de marteau piqueur de notre plan climat », résume-t-elle.

Rappelons que la tarification industrielle du carbone à elle seule aurait pu générer environ le tiers de la réduction des GES au pays si le prix du carbone s’était plutôt élevé à 170 $ la tonne en 2030, comme le prévoyait le gouvernement il y a quelques années, selon l’Institut climatique du Canada. En plus, cette mesure a un effet à peu près nul sur les dépenses des ménages, selon l’organisme d’analyse indépendant.

Un nouveau pipeline

L’accord prévoit aussi la création d’un nouvel oléoduc pour acheminer le pétrole albertain vers les marchés asiatiques, dont le projet sera déposé d’ici l’été et que le gouvernement fédéral s’engage à placer à la liste de projets d’intérêt national. Un statut qui pourrait lui permettre d’accélérer la construction du projet en réduisant les exigences réglementaires auxquelles il doit faire face, notamment en matière d’obtention de permis liés à la protection de l’environnement.

« Il n’y a rien qui justifie économiquement la construction de cet oléoduc », prévient Aly Hyder Ali. « Ce n’est pas pour rien qu’aucun investisseur privé ne s’est pour l’instant proposé pour l’opérer, on le sait que la demande de pétrole va plafonner bien avant que l’on rentabilise un tel projet quoi qu’il arrive », précise-t-il.

« Les détails du projet restent à confirmer et on devrait les avoir dans les prochains mois, mais ce serait étonnant que ça voit le jour sans un investissement massif du public qui restera pris avec le problème, tandis que le secteur pétrolier récoltera tous les profits sans en assumer les risques », analyse Conor Curtis, directeur des communications à Sierra Club Canada, un groupe de défense environnementale.

« Imaginez tout ce qui pourrait être réalisé avec de telles sommes. »

Aly Hyder Ali, Environmental Defence Canada

« C’est comme pour le pipeline Trans Mountain. [Lors de son achat en 2018] on nous promettait qu’il serait éventuellement revendu au privé », rappelle-t-il. « Maintenant on nous dit que le gouvernement a intérêt à le conserver, mais c’est surtout parce que personne n’en veut! », souligne-t-il.

Le nouvel oléoduc pourrait permettre le transport et donc la production de plus d’un million de barils de pétrole par jour. Si l’on considère les GES associés à la production ainsi qu’à la combustion de ce pétrole, cela revient à ajouter environ 205 mégatonnes de CO2 dans l’atmosphère chaque année qu’il sera en fonction.

Miser sur la capture et le stockage du carbone

Pour compenser les effets sur l’environnement de ce projet d’Oléoduc, le gouvernement fédéral prévoit investir, conjointement avec l’Alberta dans un vaste projet de capture et de stockage du carbone promu par un consortium des principales entreprises œuvrant dans le secteur des sables bitumineux canadien et évalué à plus de 20 milliards $.

« Imaginez tout ce qui pourrait être réalisé avec de telles sommes, » remarque Aly Hyder Ali. « Que ce soit de développer le réseau électrique, financer le transport en commun, bâtir du logement abordable, créer des projets d’énergies renouvelables ancrés dans les communautés, toutes des solutions qui pourraient nous aider à créer des emplois durables qui ne sont pas reliés à une industrie pour laquelle la demande doit plafonner avant la fin de la décennie », insiste-t-il.

Sans oublier que le fédéral finance déjà fortement l’industrie pétrolière au pays. Une récente analyse d’Environmental Defence Canada a montré que celle-ci touchera plus de 10 milliards $ de fonds publics en 2025, pour un total de 85 milliards $ depuis 2020, et ce, même si le gouvernement de Justin Trudeau s’était engagé à ne plus financer l’industrie. Une promesse qui n’a toutefois pas été reprise par Mark Carney lorsqu’il a pris les rênes du pays.

« Il semble y avoir une véritable croyance envers les projets de capture et de stockage du carbone au fédéral, mais pour l’instant leur seul intérêt est de permettre le financement des entreprises pétrolières et gazières », rappelle Conor Curtis. « La seule utilisation qui fonctionne pour l’instant, c’est de s’en servir pour extraire plus de gaz », rappelle-t-il.

Pour l’instant, aucun projet de capture et de stockage du carbone à grande échelle n’a réussi à remplir ses objectifs, rappelle l’analyste. Même le projet phare de la pétrolière Equinor en Norvège, régulièrement cité en exemple par les promoteurs de cette technologie, dont ceux derrière le projet Pathway, capture environ le dixième des GES qu’il prétendait capter, selon une récente enquête menée par des journalistes européens.

Sans oublier que même s’ils en viennent à fonctionner un jour, les projets de captures et de stockage du carbone dépendent des marchés du carbone pour être viables économiquement, rappelle Caroline Brouillette. « [Avec l’accord Canada-Alberta], on mise donc sur un projet qui dépend d’un prix du carbone élevé, ce qui est rendu pratiquement impossible par le même accord », résume-t-elle.

De vagues promesses

L’accord promet toutefois certains développements qui pourraient s’avérer intéressants pour l’effort de transition énergétique au pays.

Il mentionne notamment l’intention de doubler la capacité du réseau électrique de la province d’ici 2050, « en développant des modes de production d’énergie nucléaire, éolienne, solaire, géothermique et à faibles émissions de carbone, tout en préservant la stabilité globale du réseau de l’Alberta », de mettre en place un groupe de travail sur l’efficacité énergétique.

Il s’engage aussi à « favoriser les investissements dans les énergies renouvelables », mais associe cet engagement à l’objectif d’« accroître l’offre d’électricité pour les projets liés à l’intelligence artificielle et aux centres de données ».

« Mais on voit que ça reste des priorités bien secondaires à l’appui des projets extractivistes et carbo-intensifs qui sont soutenus par le gouvernement Carney depuis qu’il est au pouvoir », remarque Aly Hyder Ali.

« Dès qu’on commence à négocier avec une province, les autres vont demander des accommodements similaires et on se retrouve avec un nivellement par le bas qui mène directement au démantèlement à coup de marteau piqueur de notre plan climat. »

Caroline Brouillette, Réseau Action Climat

« Sans oublier que le gouvernement a reculé sur plusieurs politiques depuis qu’il est arrivé au pouvoir, il a reculé sur le plafond des émissions pour le pétrole et le gaz, rendu ineffectives les lois anti-écoblanchiment, enlevé la taxe carbone sur l’essence et créé des façons de contourner ses propres lois environnementales », remarque Conor Curtis.

D’ailleurs le nombre de politiques climatique au pays serait en retrait depuis l’élection de Mark Carney, une première depuis des années selon l’Institut climatique du Canada.

« Si le gouvernement fédéral décide d’être un obstacle à la transition climatique plutôt qu’en être l’architecte, on n’y arrivera pas », remarque Caroline Brouillette. « Cela dit, chaque dixième de degré [de réchauffement en moins] compte, et on va continuer à lutter pour la planète et les gens », poursuit la directrice d’Action climat Canada.

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