Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Le canal de discussion où les abonné·es du vlogue ethno-nationaliste Nomos-TV discutent en privé a été infiltré par des membres du collectif Montréal Antifasciste. L’observation des échanges entre « nomosien·nes » lorsqu’ils et elles pensent être à l’abri des regards met en lumière le caractère raciste, sexiste et antidémocratique de leur projet politique. Un discours radical qui contraste avec celui, plus modéré, qui est destiné au grand public.

Nomos-TV est une « webtélé patriote » cofondée par Alexandre Cormier-Denis. Celui-ci s’est d’abord fait connaître pour avoir organisé, en 2016, une rencontre avec Marine Le Pen, alors présidente du Front national (FN), un parti de droite radicale en France. Il a par la suite, avec son collègue Philippe Plamondon, fondé l’organisme Horizon Québec actuel ainsi que Nomos-TV.

Cormier-Denis se revendique de la « droite nationale », un terme né dans les années 30 en France et popularisé par Jean-Marie Le Pen à la création du Front national en France en 1972. Nomos-TV défend un projet ethno-nationaliste. Leur objectif est de gagner la « bataille culturelle », c’est-à-dire, rendre leurs idées mainstream.

Nomos-TV anime un canal de discussion public sur la plateforme de messagerie Telegram. Celui-ci sert principalement à annoncer leurs émissions et promouvoir leur contenu. Les discussions y sont rares. Les abonné·es qui contribuent financièrement à Nomos-TV pendant trois mois consécutifs peuvent accéder à un autre canal, privé celui-là, un lieu de discussion réservé exclusivement aux membres.

C’est ce canal exclusif que des membres du collectif Montréal Antifasciste ont infiltré. Ils et elles ont documenté les conversations pendant quelques mois avant de publier, le 8 mai dernier, un compte-rendu exhaustif sur leur site Web. Le canal privé comptait 193 membres au moment de la publication du compte-rendu.

Pivot a rencontré Simon et Andy, deux membres du collectif. Pour des raisons de sécurité, Pivot a accepté de préserver leur anonymat. Le collectif a accepté de partager avec Pivot le matériel récolté dans le canal Telegram afin que nous puissions constater par nous-mêmes la teneur des conversations qui s’y tiennent.

Un racisme décomplexé

À la suite d’une action du Front antifasciste populaire le 23 avril dernier qui a perturbé l’enregistrement de leur émission, Cormier-Denis est invité au micro de Benoît Dutrizac. L’animateur de QUB Radio lui demande : « Avez-vous peur que vos propos sombrent dans le vrai racisme? Que les gens disent “les immigrants, il faut tous les sortir, tout ce qui est pas blanc et catholique, il faut tout sacrer ça dehors”? »

Sans rire, Cormier-Denis lui a répondu que « non, [il n’a] pas peur de ça. Les gens sont capables de [faire des] nuances ».

Les commentaires sur Telegram sont tout sauf nuancés. Les personnes racisées y sont appelées des « parasites », des « métèques », « des bougnoules », des « sous-merdes », « des envahisseurs ». Le « mot-en-N » est utilisé allègrement, on parle de « la juiverie » et les commentaires et memes racistes se multiplient.

« Ils se renforcent mutuellement dans l’abject, plus que de se modérer les uns les autres ».

Simon, Montréal Antifasciste

Pour les « nomosiens » et « nomosiennes » (mais ce sont très majoritairement des hommes), « il y a une hiérarchie naturelle entre les races », explique Simon en entrevue avec Pivot. Celle-ci se « manifeste par le QI et il y a tout un bassin pseudoscientifique dans lequel ils plongent constamment », ajoute le militant antifasciste.

Par exemple, un membre, le journaliste et blogueur Julien Garon-Carrier, suggère la lecture du livre The Bell Curve écrit par Charles Murray et Richard Herrnstein.

Ce livre défend une thèse selon laquelle les différences de QI notées selon les groupes ethniques sont d’origine génétique. Ce livre a été fortement critiqué et discrédité par la communauté scientifique. De nombreuses références utilisées par Murray et Herrnstein proviennent de publications ayant des liens avec le Pioneer Fund, une organisation suprémaciste blanche aux États-Unis.

La remigration, une obsession

Quels sont les thèmes abordés par les membres du canal de discussion de Nomos-TV?

« La remigration », répond sans hésiter Andy.

« L’obsession majeure, c’est le “grand remplacement” », ajoute Simon, « ce qu’ils appellent le remplacement de population, la submersion migratoire, toutes ces idées qu’on a vues apparaître au cours des dernières années ».

L’immigration est en effet le sujet principal et la remigration, soit le nettoyage ethnique du Québec par l’expulsion des personnes « non blanches », est la solution préconisée.

En public, comme sur les ondes de QUB radio, Cormier-Denis tient des propos plus modérés : « Je suis un nationaliste Canadien français. […] Il y a un problème migratoire au Canada. […] Je pense que les Canadiens français doivent demeurer majoritaires, bien sûr on ne reviendra pas aux années 50, mais il y a un seuil migratoire qui ne doit pas être franchi. »

Dans le canal de discussion privé, le « seuil migratoire » voulu est négatif, c’est-à-dire qu’au lieu d’accepter de nouveaux arrivants, on expulse les personnes qui vivent ici. Il est assez clair que « l’idée, c’est d’expulser tout le monde », affirme Simon.

Cette tactique de procéder par étapes est exprimée par Julien Garon-Carrier lorsqu’il affirme que « l’idéal c’est de tous les remigrer en commençant progressivement, avec des catégories anodines acceptables par tous ».

Cette remigration s’applique tout autant aux personnes qui vivent ici légalement, y compris celles qui ont acquis la citoyenneté canadienne. Cette volonté est exprimée par un commentateur prolifique du canal : « si j’étais le roi du Québec, je t’avouerai que Boucar [Diouf] ne serait pas le premier que je remigrerais, mais il serait définitivement remigré. »

En attendant ces déportations massives, un « nomosien » suggère de « leur pourrir la vie ».

Simon note aussi qu’il y a « un état d’esprit complotiste, conspirationniste qui est omniprésent » dans le canal de discussion. Pour le militant, « un grand remplacement, ce que cela implique, c’est une intentionnalité, des opérateurs mal intentionnés, malveillants, ça, ça percole, ça traverse toute leur vision du monde ».

Une absence de modération

Les antifascistes qui ont observé les échanges sur le canal privé de Nomos-TV ont remarqué qu’il n’y a aucune modération. « Ils se renforcent mutuellement dans l’abject », raconte Simon, « plus que de se modérer les uns les autres, c’est de l’encouragement mutuel ».

La seule exception qu’il dit avoir notée, c’est lorsqu’une discussion « qui a dégénéré et où les abonné·es ont commencé à s’invectiver ».

Le sujet de discorde? C’était de savoir s’il était préférable d’avoir un enfant métissé ou de ne pas avoir d’enfant du tout. Un dénommé Sam, que Pivot a déjà rencontré dans le canal Telegram suprémaciste blanc White Lives Matter, s’exclame que « non, aucun enfant c’est mieux que de trahir sa race !!! ».

Cormier-Denis est intervenu pour leur dire qu’ils pouvaient discuter de n’importe quoi, mais d’éviter les insultes entre membres du canal.

Antidémocratique et misogyne

Sous le partage d’un graphique du Journal de Montréal sur les personnalités politiques les plus aimées et où l’on retrouve Mark Carney, Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois, un commentateur déclare qu’il « faut retirer le droit de vote aux aînés ».

Alexandre Cormier-Denis répond que « [ce n’est] pas juste les aînés. Les jeunes, les bonnes femmes, les métèques. Pas mal de monde en vérité ». Julien Garon-Carrier répond qu’il est envisageable de réduire le vote des aînés et des jeunes, mais que pour « les femmes on pourra pas ».

« Ils ont une vision autoritaire de la démocratie », dit Simon, toujours en entrevue avec Pivot. « Les femmes sont plus progressistes, donc il faut se questionner sur leur droit de vote », explique-t-il, « on comprend très vite que la démocratie est un problème pour leur projet politique, leur projet idéologique ».

Cormier-Denis écrit clairement que « c’est la prise du pouvoir politique qui amène le vrai changement ».

Le retrait du droit de vote n’est pas la seule manifestation du sexisme chez les fans de Nomos-TV. Le féminisme et l’égalité des femmes sont la cause de tous les maux. Les femmes sont régulièrement décrites comme des « pondeuses ». La transphobie est également omniprésente.

Purge ou exode des membres du canal privé de Nomos-TV

Au moment où Montréal Antifasciste publiait son compte-rendu, le canal privé de Nomos-TV accueillait 193 membres. Deux jours après la publication, ce nombre a diminué à 131. Au moment de notre entrevue, il ne restait que 109 abonné·es sur le canal Telegram.

« On ne sait pas si c’est Cormier-Denis qui a opéré la purge ou si les gens se sont désabonnés », rapporte Simon.

À la suite du compte-rendu publié par Montréal Antifasciste, Alexandre Cormier-Denis a publié un message invitant les abonné·es à adopter des mesures de protection resserrées. « La paranoïa est accotée », dit Simon, « ils s’adressent aux antifas parmi nous » dans le canal Telegram.

Depuis la sortie du collectif, « Alexandre Cormier-Denis n’intervient presque plus », rapporte Simon, « il intervient pour annoncer ses affaires, mais c’est tout ».

Simon dit ne pas avoir été surpris par les propos qu’il a lus dans ce canal Telegram. « Franchement, on est plus dans l’ordre de la confirmation que dans celui de l’étonnement ». Pour Montréal Antifasciste, le contenu raciste du projet de Nomos-TV était évident.

Le projet de Nomos-TV s’inscrit dans la stratégie de « dédiabolisation » préconisée par la Nouvelle Droite française, affirme Simon. Cette stratégie consiste à modifier le discours pour « renverser le consensus antifasciste d’après-guerre ». « La Nouvelle Droite, sa mission, c’est de réhabiliter les idées d’extrême droite en noyant le poisson, en brouillant les pistes », dit-il.

Dans la même veine, Nomos-TV a pour projet de réhabiliter l’extrême droite en « rendant les idées plus digestes pour la population », explique Simon. « Au Québec », dit-il, « c’est de pousser cette notion de la séparation du Québec sur des bases ethniques ou identitaires ».

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