Alors que la Conférence de l’ONU sur le climat débute ce jeudi à Dubaï, de nombreux organismes engagés dans la lutte contre les changements climatiques revendiquent haut et fort leurs attentes vis-à-vis de ce sommet, de plus en plus critiqué pour son manque d’ambition et de transparence.
L’année 2023 a marqué un sombre record en matière de changements climatiques, avec une intensification alarmante des phénomènes météorologiques extrêmes. Les feux de forêt, les tempêtes, les inondations, la montée des eaux, les sécheresses et la fonte des glaciers ont atteint des niveaux sans précédent, nous rappelant l’imminence d’une problématique mondiale qui ne fait que commencer.
La multiplication des rapports scientifiques sur le sujet – comme ceux réalisés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC) – ne cesse de mettre en lumière l’ampleur des dégâts tout en ouvrant des fenêtres pour tenter d’améliorer la situation. Or, si des solutions existent, celles-ci se font, chaque année, de plus en plus improbables.
Au regard de l’urgence, les gouvernements du monde entier sont appelés à construire un système de coopération internationale capable de répondre à la situation. C’est dans ce contexte périlleux que se tiendra la Conférence des Nations unies sur le climat (COP28), du 30 novembre au 12 décembre, aux Émirats arabes unis, à Dubaï – une ville où, ironiquement, le bilan carbone par habitant fait partie des plus élevés au monde.
Réunissant plus de 190 États et autres parties, ces sommets annuels sur le climat, qui existent depuis 1995, ont été largement décriés au fil des années pour leur incapacité à répondre à l’urgence climatique, voire pour leur hypocrisie, vu la place importante des intérêts fossiles dans les débats.
Face à cela, plusieurs organisations de la société civile, qui seront sur place, revendiquent haut et fort leurs exigences pour ce sommet dans lequel elles n’ont, pour certaines, plus beaucoup d’espoir. Voici quelques-unes de leurs principales attentes.
Limiter le réchauffement à 1,5 °C (pour de vrai)
Les écarts entre les objectifs affichés et leur mise en pratique concrète, entre les discours et les actes, font partie des critiques qu’on retrouve régulièrement dans les déclarations des organisations sur la COP28. Pour beaucoup, les gouvernements ne respectent tout simplement pas leurs objectifs.
En premier lieu, ceux fixés en 2015 par l’Accord de Paris pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C en 2030 – point de bascule à partir duquel notre planète subira des perturbations irréversibles.
« De nombreux rapports récents montrent que notre progrès collectif pour rester dans la limite de 1,5 °C et atteindre les objectifs de l’Accord de Paris reste très insuffisant », martèle le Réseau action climat (CAN-Rac), une coalition de 150 organisations canadiennes travaillant sur les questions liées aux changements climatiques, dans sa note d’information en vue de la COP28.
En effet, selon le GIEC, il faudrait que les émissions de gaz à effet de serre (GES) soient réduites de 43 % d’ici 2030 pour respecter cet accord. La COP28 sera justement l’occasion de dresser un premier bilan complet des accomplissements des États depuis l’Accord de Paris.
« Notre progrès collectif […] reste très insuffisant. »
Note d’information du Réseau action climat
Mais les objectifs paraissent de plus en plus inatteignables, car malgré les engagements des États, la production mondiale de charbon, de pétrole et de gaz augmente toujours.
« Le monde est déjà en voie de produire 460 % de charbon, 82 % de gaz et 29 % de pétrole de plus au cours de cette décennie par rapport à ce qui serait conforme à l’objectif de réchauffement de 1,5 °C », plaide CAN-Rac.
Ainsi, le Canada s’était engagé lors de la COP26, il y a deux ans, à imposer un plafond d’émissions de GES à l’industrie du pétrole et du gaz. Cette mesure devait être prête pour la COP28, mais elle tarde toujours.
En finir avec l’écoblanchiment
La critique de l’écoblanchiment (greenwashing) est très répandue dans les déclarations des organisations civiles à l’égard de la COP28.
« Nous avons vu que ces négociations climatiques continuent de privilégier de fausses solutions plutôt que de s’attaquer à la cause profonde de la crise climatique », a déclaré par communiqué Jayce Chiblow, responsable de l’éducation chez Indigenous Climate Action (ICA), un groupe qui sera à la COP28 pour défendre la voix des peuples autochtones du pays. « Les fausses solutions ne font que voler du temps. »
La complaisance de la COP envers les « stratégies qui misent sur le marché et les solutions technologiques conçues pour prolonger la durée de vie de l’industrie des combustibles fossiles polluants » doivent cesser, insiste ICA. En effet, ces tactiques « ne servent que les entreprises, le colonialisme persistant et le capitalisme prédateur », dénonce Eriel Tchekwie Deranger, directeur exécutif de l’organisme.
« Les fausses solutions ne font que voler du temps. »
Jayce Chiblow, ICA
« L’inclusion des peuples autochtones et de leurs systèmes de connaissances traditionnels dans les négociations sur le climat et dans l’élaboration des politiques est essentielle pour trouver de véritables solutions au problème du climat et pour assurer la justice climatique pour tous », rappelle Jayce Chiblow.
Amnistie internationale appelle les gouvernements « à mettre en œuvre des mesures fortes pour protéger nos droits, et non des stratégies bancales visant à protéger les profits des quelques nantis à la tête du secteur des combustibles fossiles ».
Un point largement rejoint par CAN-Rac qui s’oppose au « jeu narratif lourd de l’écoblanchiment ».
En finir avec les combustibles fossiles
Les organismes appellent cette année, une fois pour toutes, à l’arrêt rapide et complet de l’utilisation des combustibles fossiles, à des engagements fermes, détaillés et contraignants en ce sens, et à un virage drastique vers le renouvelable.
Une revendication incontournable défendue par ICA, qui exige « une transition juste et rapide vers une élimination mondiale contraignante des combustibles fossiles » et par CAN-Rac, qui souhaite voir apparaître des « accords ambitieux sur les énergies renouvelables ».
Pour Amnistie internationale, le seul moyen d’éviter l’aggravement des catastrophes climatiques qui ont cours « consiste à ce que les États présents à la COP28 s’accordent pour cesser rapidement de produire et d’utiliser des combustibles fossiles », comme l’affirme la secrétaire générale Agnès Callamard.
L’heure n’est donc plus aux promesses de réductions graduelles avancées depuis la COP26 ni aux dispositifs d’atténuation douteux mis en avant par l’Union européenne, le Canada, les États-Unis et l’Australie ces dernières années. Ces pays espèrent encore que l’entente de la COP28 exclue uniquement le recours aux énergies fossiles sans mesure d’atténuation des émissions de GES.
L’heure n’est plus aux promesses de réductions graduelles ni aux dispositifs d’atténuation douteux.
Ces alternatives, qui prennent par exemple la forme de projets de captage, d’utilisation et de stockage du carbone (CUSC), ne permettent la séquestration que d’environ 0,1 % des émissions de CO2 de la planète et sont largement critiquées pour leur manque de résultats. Elles sont ainsi considérées par les organismes comme des solutions de marché contribuant au problème plus qu’elles ne le résolvent, puisqu’elles retardent la sortie des énergies fossiles.
D’autres pays, comme la Chine et la Russie, s’opposent, eux, complètement à la suppression des combustibles fossiles. Les débats s’annoncent compliqués.
En finir avec les lobbyistes
Un point largement controversé : la présence disproportionnée de lobbyistes des énergies fossiles aux COP qui, chaque année, sont dépêché·es sur place pour défendre les intérêts de leur industrie. CAN-Rac insiste à ce sujet : « les pollueurs n’ont pas leur place dans une conférence des Nations unies sur le climat ».
Amnistie internationale redoute, à ce titre, « que l’industrie des combustibles fossiles, source de richesses immenses pour un petit nombre, ne tente d’étouffer toute véritable avancée lors de la COP28 ».
« Les pollueurs n’ont pas leur place dans une conférence des Nations unies sur le climat. »
Note d’information du Réseau action climat
Des craintes légitimes quand on sait que le président du sommet, Sultan Al-Jaber, ministre de l’Industrie des Émirats, est également dirigeant d’une des plus grandes compagnies pétrolières du monde.
Plusieurs autres pays comme le Canada ont aussi des intérêts économiques importants dans l’industrie fossile et cherchent régulièrement à minimiser la force des ententes et des rapports.
Mettre les droits humains au centre des discussions.
Si la sortie immédiate des énergies fossiles est une condition non négociable à la lutte contre le réchauffement climatique, il faut que cela se fasse de manière équitable, rappellent les organisations qui réclament plus de « justice climatique ».
Tous les pays et toutes les populations ne sont pas impactés de la même façon par les effets de la crise climatique. Les pays du Sud, pourtant moins contributeurs à la crise, sont en première ligne des évènements climatiques les plus extrêmes.
Face à cela, les organisations pressent les gouvernements à soutenir les pays les plus vulnérables, mais les différents engagements pris antérieurement n’ont, jusqu’ici, pas tous été respectés.
C’est le cas par exemple du fonds vert pour le climat adopté en 2009. Ce fonds prévoit que les pays riches, qui sont historiquement les plus gros émetteurs de GES, versent 100 milliards $ par an pour aider les pays ne disposant pas des ressources adéquates à lutter contre les changements climatiques et à s’adapter à leurs conséquences.
Amnistie dénonce que « cet engagement financier n’a pas été honoré ». En effet, la cible n’a pas été atteinte depuis son instauration en 2010.
Pour beaucoup, les gouvernements ne respectent tout simplement pas leurs objectifs.
De plus, pour CAN-Rac, quand bien même il serait respecté, cet engagement n’est pas assez conséquent. « Compte tenu de l’ampleur du déficit de financement pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, l’objectif arbitraire de 100 milliards de dollars par an est largement insuffisant. » Il s’agirait donc de revoir cette cible à la hausse.
La première bonne nouvelle de cette COP28 concerne l’adoption des modalités du Fonds pour les pertes et dommages, qui vise à ce que les pays riches compensent les pays pauvres pour leurs pertes causées par la crise climatique. Déjà environ un demi-milliard $ y a été promis par différents pays.
Tracy Carty, experte politique chez Greenpeace international, a déclaré à ce sujet : « Cet accord est un pas crucial pour s’assurer que [les communautés les moins responsables de la crise et les plus vulnérables] reçoivent enfin le soutien vital dont elles ont besoin, mais cela reste insuffisant face aux fonds essentiels qu’elles méritent vraiment. »
À quoi peut encore servir la COP?
Alors que les espoirs dans la possibilité d’arriver à des résultats concrets par la voie des COP s’amenuisent, beaucoup d’organismes réitèrent cette année l’importance de continuer à défendre leurs revendications lors de ces sommets.
« [Il en va de] notre responsabilité de rester impliqués, informés et actifs dans les espaces internationaux où les dirigeants coloniaux négocient des plans et des actions qui ont un impact direct sur nos vies », défend Indigenous Climate Action, qui rappelle être « la seule organisation autochtone axée sur la justice » dans l’hémisphère nord, donc dans les pays les plus responsables de la crise.
« Nous sommes unis aux mouvements sociaux florissants à travers le monde. »
Bineshi Albert, Climate Justice Alliance
Un point de vue partagé par CAN-Rac, qui juge sa participation « cruciale » à ce sommet, malgré ses zones d’ombre. « Les conférences des Nations Unies sur le climat sont loin d’être parfaites – mais la question qu’on doit poser, c’est : qui profiterait de l’absence de la société civile? », affirme Caroline Brouillette, directrice exécutive de l’organisation.
« Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser [l’industrie pétrolière] dominer ces espaces ni de laisser les gouvernements continuer à favoriser leurs intérêts au détriment d’un avenir plus sain, plus sécuritaire et plus équitable pour tous. »
Si ICA défend sa position au sein du sommet, l’organisme appelle également les membres de la société civile du monde entier à faire entendre leur voix par tous les moyens possibles.
« Les vraies solutions climatiques ne viennent pas d’un processus formel de négociation de l’ONU, mais de la pression croissante et du pouvoir de notre lutte collective », affirme aussi Bineshi Albert, co-directeur exécutif de Climate Justice Alliance, une organisation civile américaine travaillant de près avec ICA lors de la COP28. « Nous sommes unis aux mouvements sociaux florissants à travers le monde, dirigés par les personnes les plus touchées par la crise climatique. »