Bien des gens ne demandent qu’à croire que les services secrets canadiens ont changé depuis les années 70, époque où le Service de sécurité (SS) de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) entrait par effraction dans les locaux du Parti québécois (PQ) pour y voler la liste des membres.
Ce n’est pas le cas de Paul Saint-Pierre Plamondon. Quand le chef du PQ se dit « obligé de présumer que le gouvernement fédéral n’a pas changé et qu’il fait ce genre de surveillance », je suis moi-même obligé de lui donner raison.
Malheureusement, à gauche, la discussion sur les réseaux sociaux a vite viré en référendum anti-PSPP.
Et Québec solidaire préfère faire des farces plates au lieu de se sentir concerné par la nécessaire discussion publique sur l’espionnage politique dans notre beau grand Canada si démocratique.
Comme s’il suffisait de rester dans la légalité pour éviter d’être la cible des services secrets canadiens.
Comme si leurs snitchs respectaient eux-mêmes scrupuleusement la loi en tout temps.
Peut-être est-ce le cas au pays des licornes. Mauvaise nouvelle : le monde réel est moins mirifique.
Vous prendrez bien un petit somnifère ?
Suite aux propos de PSPP, les marchands de sable sont venus à la rescousse des services secrets.
Retournez dormir, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a remplacé le SS de la GRC en 1984 !
Comme si 98 % des effectifs du SCRS ne provenaient pas des rangs de la GRC à ses débuts, comme le rapportait le Toronto Star à l’époque.
L’environnement juridique a changé, plaide-t-on aussi.
Comme si ça avait été légal pour le SS de la GRC de briser la loi dans les années 70.
Oui, la Loi sur le SCRS interdit la surveillance « [d’]activités licites de défense d’une cause, de protestation ou de manifestation d’un désaccord ».
Ça n’a pourtant pas empêché le SCRS de cibler des organisations aussi « licites » que le Conseil des Canadiens juste parce qu’elles s’opposaient au projet de pipeline Northern Gateway dans les années 2010, la lutte à d’obscures « éco-terroristes » servant ici d’alibi à l’espionnage.
Ni empêché le SCRS d’avoir un informateur à la CSN sous le prétexte de traquer les « communistes » dans les années 80.
Chassez le passé, et il revient au galop
Oh, mais l’Office de surveillance des activités en matière de sécurité nationale et de renseignement (OSSNR), chien de garde du SCRS, notamment, veille au grain, assure Marie Deschamps, l’une de ses membres.
« On l’informe de tout ; impossible pour le SCRS de faire des cachotteries à son bureau de 85 employés », lit-on dans Le Devoir.
Comment en être convaincu quand ce même OSSNR écrit dans son rapport annuel 2020 avoir « constaté des lacunes et des incohérences dans la documentation du SCRS, qui ont nui à l’examen de la conformité » ?
Un questionnement qui revient à la lecture du rapport d’examen de l’utilisation de l’information sur la géolocalisation par le SCRS. « Faute de dossier officiel, l’OSSNR n’a pas été en mesure d’évaluer la teneur, ou le fondement » d’une évaluation du SCRS sur les répercussions sur la vie privée d’une technologie dont le nom est lui-même caviardé.
Incorrigible SCRS
« Un informateur du SCRS fut découvert au sein du Bloc québécois » en 2017, révélait récemment Jean-François Lisée dans Le Devoir.
J’ai pas besoin de rappeler que le Bloc est d’allégeance souverainiste; et là, un ancien chef du PQ écrit que ce « parti frère » au fédéral a été infiltré par les services secrets canadiens.
Quand même gros pareil, non ?
Lisée ne donne aucun détail. Mais moi, ça me rappelle ce que j’ai lu dans Martine Ouellet : Oser déranger, le livre de Nathaly Dufour paru chez Québec Amérique en 2020.
Dufour, qui a travaillé comme attachée politique pour Martine Ouellet, raconte l’histoire de la première – et seule – femme leader du Bloc, putschée par la majorité de son propre caucus en 2018.
Elle révèle qu’à l’époque de cette fronde interne contre Ouellet, la présidente du Forum jeunesse Bloc Québécois (FBJQ) était « acoquinée avec un agent infiltré » du SCRS, « probablement sans le savoir ».
« Une fois démasqué, il a avoué, a montré ses cartes d’agent du SCRS et a été envoyé dans un autre pays », lit-on aussi.
Contacté par courriel, Lisée me confirme qu’il parle de la même histoire que celle mentionnée dans le livre.
Votre silence me casse les oreilles
J’ai consulté le site Web et la page Facebook du Bloc québécois à la recherche d’une réaction aux révélations de Lisée.
Silence radio. Personne n’en parle nulle part ailleurs. Ça passe comme dans du beurre.
Donc, Lisée lance une véritable grenade politique et elle explose devant public sans faire le moindre bruit, sans entraîner la moindre réaction de l’auditoire, comme si tout le monde avait soudainement figé sans mot dire.
Bizarre, hein ? C’est aussi ça que je me suis dit.
Alors j’ai écrit au Bloc et à leur porte-parole en matière de Sécurité publique, Claude DeBellefeuille, question de savoir si quelqu’un avait l’intention de réagir. Pas de réponse.
En fouillant, je retombe sur de vieux articles de journaux datés d’octobre 1994, donc un an avant le deuxième référendum sur la souveraineté du Québec.
Lucien Bouchard, alors chef du Bloc, avait demandé la tenue d’une commission royale d’enquête suite aux révélations de Mike Frost, ex-agent du Centre de la sécurité des télécommunications du Canada (CST).
Dans un bouquin co-écrit avec le journaliste Michel Gratton, Frost suggérait que le fédéral utilisait l’écoute électronique pour espionner Bouchard. L’affaire avait fait beaucoup de bruit à l’époque.
Et là, en 2026, ce même Bloc n’est même pas foutu de dénoncer l’infiltration du SCRS.
Pourquoi une formation d’allégeance souverainiste sert-elle objectivement les intérêts de services secrets fédéraux en enterrant une si scandaleuse affaire par son inexplicable mutisme ?
Se pourrait-il que son chef, Yves-François Blanchet, en doive une au SCRS depuis qu’il a obtenu sa fameuse cote de sécurité dans le contexte, rappelons-le, où un rapport alléguait que des membres du Parlement canadien auraient alimenté l’ingérence étrangère ?
Car c’est bien le SCRS qui décide de l’accès aux informations classées « très secrètes ».
En tout cas, si le Bloc veut briser le silence, il sait comment me rejoindre.