Les injustices qu’on ignore

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Les injustices qu’on ignore

Selon un récent rapport d’experts, on recense plus de 10 000 interpellations policières injustifiées.

À Montréal, une personne noire à 3,78 fois plus de risques d’être interpellée qu’une personne blanche – un écart qui grimpe à 5,18 pour les personnes arabes. De nombreux rapports ont documenté la situation et proposé des pistes de solution restées lettre morte. 

Depuis la conférence de presse du SPVM du 12 juin dernier, dévoilant que seize policiers du poste 39, à Montréal-Nord, sont visés par des mesures administratives pour des gestes jugés racistes, deux d’entre eux étant suspendus et pouvant faire face à des accusations criminelles, plusieurs personnes, dont le chef de police Fady Dagher, se sont dites surprises.

C’est ici que l’étonnement de la direction devient parlant. Se dire « très surpris », ne pas croire « que c’était possible, en 2026 » : ces propos ne sont pas sans rappeler le concept d’« ignorance blanche » développé par Charles W Mills, une ignorance structurellement liée à une position de pouvoir, une croyance fausse qui perpétue les privilèges faisant ainsi obstacle au droit à l’égalité. 

Ainsi, on ignore les nombreux signaux, les nombreuses alarmes sonnées. Rien ne changera tant qu’on demandera aux communautés de prouver, encore et toujours, ce qu’elles clament depuis des décennies. Le changement commence le jour où on les croira. Depuis le 12 juin, les témoignages déferlent : des personnes noires et racisées racontent des traitements contraires aux droits fondamentaux.

Lors d’une table ronde sur les allégations de racisme visant le SPVM, le 20 juin, le militant Will Prosper rappelait que la communauté subit cette « violence depuis longtemps. » De nombreux habitants voient ces dernières allégations s’inscrire dans une longue histoire de relations tendues entre la police et la communauté. L’avocat Fernando Belton le souligne : « on répète les mêmes choses depuis des décennies ».

Même la mairesse, Martinez Ferrada, confirme que son conjoint a été interpellé « facilement cinq à six fois » au volant de sa voiture, « juste pour vérifier ». Posez la question à plusieurs membres de la communauté noire, dit la mairesse, ils vous diront, « c’est ce qu’ils vivent, à Montréal comme à Longueuil. » 

En 2024, le commandant Patrice Vicius dénonçait le racisme au sein du SPVM, « un cancer qui ronge le service de police ». Selon lui, « il est crucial de dépasser les résistances de certains gestionnaires qui défendent le statu quo avec des visions stériles ». Rappelons qu’en 2020, dans la foulée de la mort de George Floyd, il avait dénoncé le racisme et le profilage racial.

Mais là où le bât blesse, c’est que les personnes noires, racisées et autochtones ne pouvaient dire la vérité et ne pouvaient être crédibles. Ce n’est pas que les faits n’existaient pas : c’est qu’ils n’avaient jamais été reconnus comme une vérité par l’institution, la société. La surprise n’est pas le contraire du problème, elle en fait partie. Elle incarne l’immobilisme des institutions face au racisme.

Comment l’expliquer? Il n’y a pas que l’injustice du profilage, des interpellations injustifiées des abus de pouvoir. Pour comprendre pourquoi rien ne semble bouger, il faut nommer deux mécanismes simples. Une fois qu’on les voit, on ne peut plus les ignorer.

Le premier : la parole qu’on ne croit pas

C’est l’injustice épistémique testimoniale : celle de la personne dont on n’écoute pas le témoignage. Cette injustice ronge nos systèmes. Les femmes agressées depuis des siècles n’ont eu d’autre choix que de crier #MeToo; les Noirs, de marteler que Black Lives Matter; les Autochtones, de clamer Idle No More.

À Montréal-Nord, ce n’est pas faute d’avoir parlé. Dans le texte « Montréal-Nord fait entendre sa voix », au lendemain d’une marche pacifique, Emily Fleming-Dubuc diagnostiquait justement ce mécanisme : « Pendant des années, celles et ceux qui dénonçaient le racisme policier ont été remis en question, ignorés ou discrédités. »

Quand une personne témoigne du racisme dont elle est la cible, on fait la sourde oreille. Mais il suffit qu’un policier parle, et tout à coup, on accepte de croire qu’il y a du racisme. Force est de constater que la parole des personnes noires ou racisées n’a jamais pesé lourd dans la balance de la vérité – ni dans celle de la justice.

Le second : les concepts qui manquent, ou qu’on efface sous le mot « woke »

Une expérience qu’on ne sait pas nommer est une expérience qu’on peine à dénoncer. Tant qu’une société refuse des concepts comme le racisme systémique ou le privilège blanc, qu’elle diabolise l’intersectionnalité ou détourne le sens des mots, pensons au sort réservé au terme « woke », les personnes noires, autochtones ou racisées ne peuvent nommer les dynamiques sociales auxquelles elles sont confrontées. C’est l’injustice épistémique herméneutique. 

Sans les mots, sans les concepts, pas de cause commune, et aucune revendication possible et une justice totalement aveugle aux réalités sociales.