Les lesbiennes sont (souvent) des femmes

C’est la semaine de visibilité lesbienne. Ça me semble un bon moment pour rappeler que même si nous sommes un groupe très diversifié, nous avons toustes en commun de nous situer à l’intersection d’au moins deux systèmes d’oppression : sexisme et hétérosexisme. Je crois que cette position partagée devrait guider notre conception de l’action politique.

Ça fait quelques semaines que je ronge mon frein.

À la mi-mars, le Conseil québécois LGBT (CQ-LGBT) a lancé une pétition soutenue par la députée libérale de Westmount–Saint-Louis, Jennifer Maccarone, pour demander la création d’un poste de ministre responsable de la Lutte contre l’homophobie et la transphobie.

J’ai déjà fait une chronique sur le sujet l’automne dernier et mon opinion n’a pas changé : il me semble qu’il y a plutôt une opportunité inédite d’allier luttes féministe et queer en joignant la campagne du G13 pour la création d’un ministère à part entière, avec les pouvoirs nécessaires pour orienter l’action de l’État en matière d’égalité des genres.

Un autre poste de ministre responsable, consacré uniquement aux enjeux LGBT et séparé de celui dédié aux enjeux des femmes, nous placerait avec un ministre sans ministère, une situation que les groupes de femmes dénoncent.

Les droits des lesbiennes et des femmes bisexuelles sont indissociables de la condition féminine.

Que le Conseil LGBT décide sciemment d’ignorer des intérêts convergents dans la formulation de ses revendications est une chose, mais l’argument mis de l’avant pour justifier cette approche est politiquement inepte. En effet, l’annonce de la pétition sur Instagram était accompagnée d’un bref texte qui se terminait par : « nos droits ne sont pas un enjeu auxiliaire à la condition féminine ».

Je suis apparemment aussi attentive aux déterminants possessifs qu’aux pronoms parce que je me suis tout de suite demandé à qui pouvait bien référer ce « nos ». Parce que mes droits – ceux des lesbiennes et des femmes bisexuelles – ne sont en effet pas auxiliaires à la condition féminine : ils en sont indissociables.

À moins de faire une lecture littérale de Monique Wittig, les lesbiennes sont le plus souvent – au moins politiquement – des femmes.

Du bon usage de l’intersectionnalité

C’était la journée de visibilité lesbienne ce mercredi, une tradition initiée par des Montréalaises en 1982. Or, il semble qu’on ne parvienne toujours pas à être visibles au sein de notre propre communauté.

Ce simple descriptif sous une publication Instagram ne résume pas à lui seul la posture idéologique et stratégique du CQ-LGBT, mais il nous donne de précieux indices sur l’état actuel de certaines tendances des mouvements LGBT contemporains.

Pour contexte, la publication à laquelle je réfère date du 17 mars, soit deux semaines après que tous les faiseur·euses d’opinion se soient gentiment prononcé·es sur la notion d’intersectionnalité après la prise de position controversée du gouvernement de François Legault à ce sujet.

Or, c’est précisément l’intersectionnalité qui est mise en jeu lorsqu’on oppose condition féminine et droits LGBT.

L’autonomie des luttes ne signifie pas que nous puissions classer les personnes dans des catégories mutuellement exclusives.

C’est qu’il y a, je crois, une distance importante entre l’usage analytique du concept d’intersectionnalité et ses implications politiques.

Comme la plupart des luttes se sont structurées autour des intérêts des groupes hégémoniques au sein des communautés (femmes blanches cis hétérosexuelles dans le féminisme, hommes cis gais blancs dans les mouvements LGBT, etc.), les personnes marginalisées ont eu à s’organiser de manière autonome pour faire entendre leur voix. C’est un mode d’organisation qui a porté ses fruits, permettant une prise de pouvoir accrue en situation minoritaire.

Toutefois, l’autonomie des luttes ne signifie pas que nous puissions classer les personnes dans des catégories mutuellement exclusives ou que nous devrions l’accepter.

On nous divise, unissons-nous

Dans la mesure où ce sont des personnes et non des ministères qui se retrouvent à l’intersection de plusieurs systèmes d’oppression, il est illusoire et grotesque de diviser les luttes selon les délimitations administratives décrétées par le gouvernement.

En fait, il me semble que l’intersectionnalité bien comprise mène à une plus grande solidarité entre les luttes LGBTQIA2S+, féministes, antiracistes et décoloniales. Plus encore, elle la rend nécessaire.

Quand le CQ-LGBT prétend pouvoir distinguer aussi clairement ce qui relève des droits LGBT et de la condition féminine, il refuse du même souffle tout effort de coalition.

L’intersectionnalité bien comprise mène à une plus grande solidarité entre les luttes.

Pourtant, cette coalition est absolument nécessaire pour celleux qui ne peuvent lutter sur tous les fronts à la fois et qui doivent investir leur lutte autonome pour exister au sein des mouvements de libération. Nos énergies, notre temps et nos ressources ne sont pas illimités. En fait, leur rareté est précisément exacerbée par l’étendue des oppressions vécues.

Pour les lesbiennes, en fin de compte, les titres des ministres importent peu, parce que justice ou condition féminine, ça prendrait quand même un vrai ministère de l’égalité des genres. Ça fait de nous – avec les femmes trans hétéros – les grandes perdantes d’une opposition entre les enjeux féministes et queers.

Plutôt, notre position unique devrait nous pousser à nous engager davantage dans des efforts de coalition.