Le 25 mai dernier, on a officiellement solutionné le meurtre de Patricia Ferguson, survenu il y a 30 ans presque jour pour jour.
Cette jeune femme de 23 ans qui résidait à Montréal a disparu sans laisser de trace le 6 juin 1996, laissant sa famille – dont sa très jeune fille de moins d’un an – dans une incompréhension totale qui perdurait depuis.
C’est Serge Audette, un homme qui avait été déclaré délinquant dangereux pour avoir sexuellement agressé trois femmes au moment de sa rencontre avec Patricia Ferguson, qui a été reconnu coupable d’homicide involontaire au terme d’un procès qui s’est échelonné sur plusieurs mois cet hiver et ce printemps.
Et c’est en grande partie grâce à une enquête journalistique – qui a pour la première fois porté l’attention du public et des forces policières sur Audette – que le cas a enfin pu se dénouer.
Quand les médias enquêtent
C’est la diffusion de la série documentaire L’appartement 5, sur la plateforme Crave, qui a permis de faire émerger de nouveaux éléments majeurs dans cette enquête qui stagnait depuis des décennies (à vrai dire, à en croire les informations contenues dans le documentaire, elle stagnait presque depuis le jour un).
Le travail de la journaliste Marie-Christine Bergeron et de l’enquêteuse privée Maryse St-Germain, dans les quatre épisodes de la série, a permis de retracer avec qui et dans quelles circonstances Patricia Ferguson a passé sa dernière soirée avant qu’on perde sa trace. Quelques jours à peine après la diffusion de la série, à la fin de 2022, le Service de police de la Ville de Montréal déployait un poste de commandement dédié à faire débloquer l’enquête.
Surtout, la médiatisation de l’affaire pour le grand public a fait grimper l’attention portée vers Serge Audette qui, séjournant alors au Pénitencier Archambault, a éventuellement confessé être lié à la mort de Ferguson à un codétenu.
Devoir de mémoire
Dernièrement, on a aussi vu le développement de nouvelles technologies permettre de dénouer de vieilles affaires, comme les meurtres de Guylaine Potvin, de Catherine Daviau et de Valérie Leblanc. Guylaine Potvin a été tuée par un voisin en 2000, Catherine Daviau a été assassinée en 2008 par un inconnu qui répondait à une petite annonce qu’elle avait publiée pour vendre sa voiture, et Valérie Leblanc a été retrouvée morte derrière son cégep à Gatineau en 2011 (l’homme accusé de l’avoir assassinée subira son procès en 2027).
Ce sont entre autres les percées récentes de la biologie généalogique et la popularité des banques de généalogie récréatives qui permettent de solutionner de tels féminicides restés longtemps irrésolus, mais il faut souligner que Catherine Daviau et Valérie Leblanc ont aussi fait l’objet de balados d’enquête dans les dernières années.
Si l’intérêt et la curiosité du public permettent parfois de faire monter la tension autour d’un suspect, à d’autres moments, de telles initiatives ramènent à la mémoire collective que les femmes assassinées ne sont pas que des noms sur une liste de féminicides. Elles étaient des personnes entières et complexes, qui étaient aimées et qui portaient des rêves et des ambitions, comme vous et moi.
Les biais raciaux du true crime
Rappelons tout de même que les cas de femmes disparues ou assassinées qui retiennent le plus l’attention des médias et qui suscitent le plus fort engagement de la part du public concernent souvent des femmes ou des filles blanches.
Le phénomène, couramment désigné sur le Web comme le « syndrome de la femme blanche disparue », souligne la persistance de nos biais raciaux et de notre fascination pour le martyr de femmes correspondant aux standards de beauté occidentaux.
Il reste un colossal travail à faire pour que l’attention et l’empathie portées aux personnes racisées disparues – notamment les nombreuses femmes noires et autochtones dont le meurtre ou la disparition demeurent irrésolus – soient ramenées à des niveaux reflétant la réelle gravité de la situation.
Les garder vivantes à notre façon
Patricia Ferguson – comme Catherine Daviau, Guylaine Potvin, Valérie Leblanc, Daphnée Jolivet (dont le meurtrier a reçu sa sentence ce mois-ci) et tant d’autres – a perdu la vie aux mains d’une personne qui devait être anecdotique dans son parcours. Leurs assassins sont des hommes qui passaient par là, pour qui elles n’ont été que des « occasions » à saisir. Et plusieurs ont pu continuer leur vie, impunément, pendant des années tandis que le monde s’était arrêté pour les victimes et leur famille.
Il nous faut continuer de parler des victimes de féminicides et de développer pour elles notre empathie, pour participer à la création d’un contre-pouvoir face à la violence désinvolte du patriarcat et de la misogynie. Il faut faire l’effort de se souvenir de leurs noms et de découvrir celui de celles qui reçoivent moins d’attention médiatique.
On a tant dit, dans les dernières années, la phrase « Pas une de plus ». Mais nous échouons continuellement, socialement, à garantir la sécurité de la prochaine, de celle « de plus ». Alors c’est bien peu, mais le moins que nous puissions faire, c’est perpétuer leur mémoire. Parce que tant que quelqu’un se souvient de nous et raconte notre histoire, on existe, on compte.
