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Journée de visibilité lesbienne : « On veut juste être respectées et ne pas avoir peur »

Créée à Montréal en 1982, la Journée de visibilité lesbienne a quarante ans – et reste actuelle.

Encore aujourd’hui, les femmes de la diversité sexuelle occupent une faible place dans l’espace public, alors même que les représentations stéréotypées à leur égard restent tenaces. Cette méconnaissance nuit aux jeunes – et aux moins jeunes – qui (re)découvrent leur sexualité et nourrit aussi la lesbophobie, une source de discrimination et de violence bien réelles.

Ce mardi 26 avril marque la 40e Journée de visibilité lesbienne, consacrée à faire connaître la réalité et les luttes des femmes gaies, bisexuelles, pansexuelles, en questionnement, ou autre. Quatre décennies après avoir été lancée par des militantes montréalaises [voir encadré], la Journée de visibilité lesbienne est aujourd’hui soulignée dans de nombreux pays du monde, de l’Amérique latine à l’Europe.

Si une telle « action politique de revendication et de visibilité » est toujours nécessaire pour les communautés lesbiennes, c’est que celles-ci subissent encore un effacement dans l’espace public, explique Julie Antoine, directrice générale du Réseau des lesbiennes du Québec (RLQ), qui organise la Journée. « Quand on parle de communautés LGBTQ+, rarement les gens vont penser aux femmes », illustre-t-elle.

Renforcer la présence des lesbiennes dans la société, cela est essentiel pour qu’elles puissent s’épanouir, mais aussi mieux défendre leurs droits, comme pour tous les groupes minorisés, souligne Julie Antoine. « Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas », résume-t-elle.

40 ANS DE LUTTES POUR LA VISIBILITÉ

À ses origines, à Montréal, la Journée de visibilité lesbienne était un tout petit événement par et pour les femmes de la diversité sexuelle. « En 1982, c’était un groupe d’autodidactes, des lesbiennes sans un sou qui s’étaient regroupées pour faire une journée de rencontre politique et de discussion. L’enjeu était de se rendre visible de l’une à l’autre et d’essayer de comprendre les enjeux qui touchaient spécifiquement les lesbiennes, encore largement incompris, même dans les milieux gais », raconte Julie Antoine.

« Ensuite, pendant dix ans, c’est resté très underground. Puis, manque de fonds, manque d’énergies, la Journée a arrêté » pendant plus d’une décennie.

À partir de 2005, « des groupes communautaires comme le Groupe de recherche et d’intervention sociale (GRIS), Interligne et la Fédération des femmes du Québec (FFQ) ont repris le flambeau, grâce à des comités de femmes en leur sein ». La Journée de visibilité a alors pris une nouvelle ampleur. « Aujourd’hui, les enjeux sont davantage tournés vers l’extérieur » de la communauté, remarque Julie Antoine.

Le Réseau des lesbiennes du Québec porte l’événement depuis 2019. Le site Web du RLQ présente une ligne du temps et des archives revenant sur l’histoire québécoise de la Journée de visibilité lesbienne et de ses militantes.

Se reconnaître et être reconnues

« La visibilité peut donner du pouvoir d’agir à certaines jeunes lesbiennes, et même à des plus vieilles lesbiennes, qui cherchent à se trouver ou à se retrouver en cohérence avec elles-mêmes. Le fait de savoir qui on est, qu’on a le droit de l’être et qu’il y a des modèles diversifiés auxquels on peut s’identifier, c’est très important pour les jeunes générations », expose Julie Antoine.

Pour une jeune qui découvre sa sexualité et qui n’a pas accès à des informations sur la réalité lesbienne, il peut être difficile de comprendre ce qu’elle vit, et encore plus de faire un coming out le moment venu, illustre celle qui a travaillé plusieurs années avec des enfants et des adolescent·es.

« On est déjà dans une société tellement individualisée, quand on isole encore plus les personnes qui sont vulnérables, c’est là qu’on crée toutes sortes de problèmes » comme de la détresse et des troubles de santé mentale, s’inquiète-t-elle.

Selon Statistique Canada, les personnes de minorité sexuelle soit trois fois plus nombreuses à juger qu’elles ont une santé mentale mauvaise ou passable que les personnes hétérosexuelles (32 % contre 11 %). Notons que les données disponibles ne permettent pas de connaître la situation spécifique des femmes lesbiennes.

Les communautés lesbiennes se sont établies au fil des décennies et elles sont aujourd’hui dotées d’un réseau plus solide, fait d’organismes de soutien et de groupes en tous genres. Mais si les lesbiennes peuvent mieux se voir et se reconnaître entre elles, leur place au sein de la société reste à développer, indique la représentante du RLQ.

« C’est important de nommer les choses dans une société, pour pouvoir les comprendre, pour pouvoir en discuter, et pour que ça ne devienne pas des tabous, ni des dogmes, ni des zones floues. Ça insécurise beaucoup les gens de ne pas comprendre », souligne-t-elle. Cette méconnaissance dans le public contribue au rejet persistant auquel font face les lesbiennes.

Des stéréotypes à la violence

Alors même que la visibilité sociale des lesbiennes est limitée, la discrimination et la haine à leur encontre, elles, sont bien présentes. La lesbophobie est réelle, même si ce mot reste ignoré par la plupart des dictionnaires, remarque Julie Antoine.

Les lesbiennes subissent cette oppression bien particulière située au croisement de l’homophobie et du sexisme. « Les femmes de la diversité sexuelle sont doublement vulnérables », pose la directrice du RLQ. C’est pourquoi elle considère que la lutte contre la lesbophobie fait partie intégrante du combat féministe.

La forme la plus banale de cette lesbophobie, ce sont les représentations stéréotypées et parfois dégradantes auxquelles sont confinées les lesbiennes dans l’imaginaire collectif. Les « vieux clichés patriarcaux et hétéronormatifs » cultivent l’image de « la lesbienne hypersexualisée » et objectifiée, de « l’amazone » ou encore de « la femme hyper méchante envers les hommes », illustre Julie Antoine. « Mais ce ne sont pas nos réalités. C’est vraiment une construction sociale de nos personnes qui a été faite par le discours dominant. Et c’est de déconstruire ce discours-là qui est difficile, pour nous. »

« On veut juste être respectées et ne pas avoir peur », soupire-t-elle.

Pour lutter contre ces stéréotypes, le RLQ réalise et diffuse depuis quelques années les portraits d’une multitude de femmes différentes qui composent la communauté lesbienne, allant de la rappeuse Sarahmée Ouellet à l’écrivaine Nicole Brossard, en passant par la militante Johanne Coulombe ou l’humoriste Coco Belliveau. « Les lesbiennes, ce sont toutes sortes de personnes, elles ont des professions, des cultures, des religions différentes. »

Les stéréotypes ouvrent aussi la voie au mépris et aux comportements violents. « On voit un recul sur le terrain », en ce qui concerne « le sentiment de sécurité de notre communauté dans la société générale », rapporte Julie Antoine. « Il y a beaucoup de femmes qui retournent dans le placard. Il y a beaucoup d’agressions envers les femmes. »

En 2019, au Canada, 263 crimes haineux liés à l’orientation sexuelle ont été rapportés, un bond de 41 % par rapport à l’année précédente et un record depuis 2009. Les personnes appartenant à des minorités sexuelles sont aussi beaucoup plus nombreuses que les hétérosexuel·les à avoir déjà subi des agressions physiques ou sexuelles de la part d’une personne n’étant pas un partenaire intime (59 % contre 37 %). Encore une fois, les données ne distinguent pas la réalité de la communauté lesbienne au sein des groupes LGBTQ+.

Dans le cadre de la campagne « Invisibiliser, c’est discriminer », le RLQ a recueilli les témoignages de femmes de la diversité sexuelle, qui témoignent de leurs expériences parfois difficiles.

« Je marchais avec ma blonde en la tenant par la main et on s’est fait crier dessus à deux reprises par des groupes de gens. Ils nous ont aussi dit que c’était beau l’amitié. Je l’ai d’ailleurs réentendu souvent celle-là, c’est une autre façon de diminuer notre amour. »

Témoignage d’une femme pansexuelle, 30 ans, Montréal

« Toutes ces fois où le père de ma conjointe parle de moi comme étant l’amie de sa fille […] alors qu’il est au courant pour son orientation et notre relation. Je le sens comme s’il voyait notre relation ou le fait d’être lesbienne comme n’étant pas sérieux. »

Témoignage d’une femme lesbienne, 26 ans, Longueuil

Démystifier par l’éducation

Pour changer la donne, « tout passe par l’éducation », affirme Julie Antoine. « Les cours d’éducation sexuelle doivent occuper plus de dix ou quinze heures par année, dans les écoles primaires et secondaires », lance-t-elle. « Il faut investir dans l’éducation aux enfants, dès le plus jeune âge. Il faut démystifier les genres et les rôles, sortir d’un discours rétrograde sur “les garçons et les filles”. »

Il ne s’agit pas simplement de sensibiliser les jeunes à l’ouverture à « l’autre », mais de leur donner les outils pour se comprendre elles et eux-mêmes, rappelle-t-elle. « Les jeunes dans les classes ont des identités de genre et des orientations sexuelles multiples. » Elles et ils se voient parfois à la télévision, dans des livres ou sur Internet, « mais on n’aborde pas leurs réalités dans des contextes sécuritaires, avec des gens qui sont formés, qui sont là pour démystifier les enjeux. »

Les changements culturels nécessaires pour une meilleure visibilité des réalités lesbiennes et LGBTQ+ ne sont sans doute pas aisés, mais ils sont possibles et nécessaires, croit Julie Antoine. « Ça va peut-être prendre deux générations, trois maximum. Mais si on commence maintenant, les enfants de nos enfants vivront dans une société plus égalitaire que la nôtre. »

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