Protection de la jeunesse : avec les agences privées, « des erreurs, il va y en avoir »

Le recours croissant aux agences de placement et le roulement de personnel entraînent une détérioration des services en protection de la jeunesse.

Ce n’est pas seulement pour trouver du personnel infirmier que le réseau de la santé se tourne vers les agences privées de placement de personnel. Les services sociaux font face au même problème de pénurie de personnel, ce qui mène les CISSS et CIUSSS à se tourner vers les agences à but lucratif. Le recours croissant à du personnel de passage et sans expérience a un impact sur les services en Abitibi-Témiscamingue.

Henri travaille en protection de la jeunesse pour le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue depuis plusieurs années. Il constate une diminution de la qualité des services. « Des erreurs, il va y en avoir et on va en voir d’autres, des drames [comme celui de la fillette de Granby] », déplore-t-il. 

DOSSIER : PRIVATISATION DE LA SANTÉ, UN CONTRAT À LA FOIS

Les agences privées de placement de personnel prennent une place importante dans le réseau de la santé. Ces agences offrent des salaires alléchants et des conditions de travail avantageuses. En même temps, l’omniprésence de celles-ci coûte cher, draine le personnel du réseau public, déséquilibre les équipes de travail et peut même affecter la qualité des soins.

Malgré le désir exprimé par le ministre de la Santé, Christian Dubé, de réduire le recours au personnel d’agences, il persiste. Et dans certains secteurs comme les services sociaux, il augmente. Les agences privées de placement de personnel sont-elles une solution, ou font-elles partie du problème ? Pivot s’est penché sur la question.

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Henri, ce n’est pas son vrai nom. Malheureusement, prendre la parole est dangereux quand on travaille pour le réseau de la santé. Deux lanceuses d’alerte de la Côte-Nord l’ont appris à leurs dépens en décembre dernier, lorsque le CISSS les a suspendues pour avoir osé briser l’omerta.

Le recours aux agences privées de personnel est en forte augmentation, rapporte Henri. « C’est très nouveau », dit-il. « C’est dans la dernière année que cela a augmenté en flèche. Je n’avais jamais vu ça avant. »

Le problème, selon lui, c’est que les intervenant·es provenant des agences ne restent pas. Le roulement de personnel est donc important.

Un travail qui nécessite une expertise

« La protection de la jeunesse, c’est une spécialité », explique Henri. Il arrive que le personnel fourni par les agences ait de l’expérience en protection de la jeunesse, mais ce n’est pas habituel. « Ça fait que ces gens-là doivent être constamment formés », dit Henri.

Cela crée une situation absurde où « ça prend du personnel d’expérience pour les coacher », alors que les personnes issues des agences sont mieux payées que le personnel régulier qui doit les former et les encadrer. 

« Ça prend un à deux ans pour bien connaître le travail », nous dit l’intervenant. « Quand tu donnes des contrats d’un an à des gens, ils n’ont pas le temps d’apprendre le travail qu’ils sont déjà parti », ajoute-t-il.

« Ça prend un à deux ans pour bien connaître le travail. Quand tu donnes des contrats d’un an à des gens, ils n’ont pas le temps d’apprendre le travail qu’ils sont déjà parti. »

Henri

Travailler pour la protection de la jeunesse, ce n’est pas facile. « Nous autres, les gens ne sont jamais contents quand on arrive », dit Henri. Pour l’intervenant, le défi est de créer une relation avec les parents afin de les amener à effectuer les changements nécessaires pour le bien de leurs enfants. « Même si [les parents] sont tout croches, ils aiment leurs enfants », dit-il.

Cette expertise ne s’improvise pas le temps d’un contrat. « Ce n’est pas tout le monde qui est capable de faire ce type de travail là », dit Henri.

C’est pour cela qu’il trouve important que le réseau en fasse plus pour garder le personnel qui a de l’expérience et qui peut former la relève. « Là, ce que je vois, c’est qu’il n’y a plus de transmission d’expertise », se désole-t-il.

La situation s’est détériorée avec la fusion des établissements de santé lors de la « réforme Barrette ». Cette réforme a fusionné les centres jeunesse avec les CLSC et les hôpitaux. Le personnel pouvait donc changer de poste sans perdre d’ancienneté. Le travail aux centres jeunesse étant plus difficile, alors que le salaire est identique, beaucoup d’intervenant·es sont parti·es.

Henri se souvient qu’avant la réforme, « quand t’arrivais comme nouvel intervenant, t’étais pris en charge par les anciens. Aujourd’hui, t’as plus ça. Ils sont tous partis en masse. »

Les jeunes en paient le prix

« Au bout du compte, ce sont les jeunes qui paient pour », dit Henri. « C’est des jeunes avec des troubles de l’attachement, c’est des jeunes qui ont de la difficulté à faire confiance à l’adulte. Là, ça roule tellement qu’il y en a qui sont rendus à trois ou quatre intervenants en moins d’un an ».

Le roulement et le manque d’expérience du personnel d’agence font en sorte que les interventions ne sont pas toujours adéquates. De plus, Henri a constaté que plusieurs personnes des agences « quittent sans avoir fait leurs notes [au dossier du jeune], sans être assidues dans tout ce qui est la paperasse ». 

« Au bout du compte, ce sont les jeunes qui paient pour. C’est des jeunes avec des troubles de l’attachement, c’est des jeunes qui ont de la difficulté à faire confiance à l’adulte. Là, ça roule tellement qu’il y en a qui sont rendus à trois ou quatre intervenants en moins d’un an ».

Henri

« Quand t’as quelqu’un qui n’est pas habitué, et qui check pas trop ses affaires, qui est débordé, il va en échapper. La personne ne fera pas les démarches pour un service important que l’enfant devrait recevoir. Elle ne fera pas les visites [ordonnées par la Cour] ou ne va pas trop rencontrer l’enfant », explique Henri.

La pénurie de personnel et le recours croissant aux agences de placement arrivent à un moment où la pression sur les familles est forte. Henri dit constater beaucoup plus de pauvreté : « On voit plus de problèmes sociaux liés à la pression [financière], à l’anxiété. [L’anxiété] par rapport aux finances, au prix du logement. Des coupons d’épicerie, je ne m’en suis jamais autant fait demander que dans la dernière année. »

« C’est très dur pour les gens qui sont le moindrement plus vulnérables », dit Henri. « C’est sûr que les situations, dans ce temps-là, se détériorent plus vite. Les enfants subissent les conséquences. »

« C’est ça qu’on voit et on rajoute par-dessus ça le roulement de personnel », ajoute-t-il.

Pourquoi tant d’agences en région ?

La situation en Abitibi-Témiscamingue et sur la Côte-Nord est particulière et favorise l’émergence des agences privées de placement, selon Maude Fréchette et Carl Verreault, représentant·e national·e pour l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), respectivement pour la Côte-Nord et pour l’Abitibi-Témiscamingue.

Ces deux régions ont des économies basées sur l’extraction de ressources naturelles : mines, forestières, alumineries. Les salaires offerts par ces multinationales sont élevés. « Nos salaires de CISSS compétitionnent avec des salaires de multinationales », explique Maude Fréchette. 

« C’est la même situation en Abitibi-Témiscamingue », rapporte Carl Verreault. « La fonderie, les mines, c’est des salaires élevés. » Cela entraîne une compétition qui draine le secteur de la santé. « Les gens finissent par se dire qu’ils vont se réorienter ou bien qu’ils vont aller travailler pour une minière, quitter le réseau de la santé et des services sociaux », dit-il.

Un autre facteur qui peut expliquer le recours aux agences est le fait que le « fly-in, fly-out » est courant, explique Maude Fréchette. « Comme les régions éloignées ont souvent une démographie en déclin, on n’a pas assez de population pour combler les besoins et les minières embauchent du monde de l’extérieur, qui ne veulent pas s’établir dans la région. »

« C’est très populaire de ne pas habiter dans les régions », se désole la représentante nationale pour la Côte-Nord. « Ça dévitalise énormément les régions », ajoute-t-elle. « Les agences s’inscrivent dans la même logique, elles viennent donner du service et repartent. »

Le problème, pour Carl Verreault, « c’est qu’il n’y a aucune stabilité dans les équipes ». De plus, les gens de passage « ne connaissent pas le contexte culturel dans lequel ils vont travailler », rapporte Maude Fréchette.

Au lieu de mettre sur pied des programmes qui permettent d’attirer et de retenir la main-d’œuvre en région, les CISSS se tournent vers les agences.

Le représentant de l’APTS en Abitibi-Témiscamingue est catégorique :  « Prenez l’argent que vous donnez aux agences [et utilisez-le plutôt] pour créer des solutions concrètes, pour créer des solutions structurantes pour attirer la main-d’œuvre. »

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