La fois où l’homme le plus riche de Rome a voulu envahir l’Iran

Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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La fois où l’homme le plus riche de Rome a voulu envahir l’Iran

Pendant le 1er siècle avant notre ère, un promoteur immobilier devenu politicien a voulu guérir une blessure narcissique en attaquant un pays dont il ne connaissait rien.

Cette chronique porte exclusivement sur l’histoire romaine. Toute ressemblance avec des évènements contemporains serait purement fortuite. J’ai juste eu soudainement l’envie de m’intéresser à une république amenée au bord du précipice par une élite possédante guidée par ses propres intérêts.

Inégalités et hommes forts

Au cours du 1er siècle avant l’ère commune (AEC), la République romaine est confrontée à une situation de perpétuelle crise politique et sociale. D’une part, les inégalités se font croissantes. L’expansion territoriale de Rome a principalement enrichi une aristocratie monopolisant une grande partie des terres qu’elle exploite à l’aide d’esclaves. La paysannerie appauvrie n’a alors d’autres choix que d’affluer vers Rome où elle constitue une foule affamée et avide de réformes. De cette situation émane une véritable lutte des classes où les mouvements contestataires sont violemment réprimés par une élite qui contrôle à la fois les terres et le Sénat.

Sur le plan politique, les institutions républicaines peinent à s’adapter à l’administration d’un empire en pleine expansion, à une population de plus en plus instable ainsi qu’à la concentration des richesses entre les mains d’un nombre réduit de mains. S’en suit une paralysie du Sénat favorisant l’émergence d’hommes forts promettant de ramener l’ordre en s’appuyant sur leur popularité ainsi que la fidélité personnelle de leurs armées.

Entre 88 et 82 AEC par exemple, deux conflits civils majeurs débouchent sur la prise de pouvoir manu militari par le général et homme politique Lucius Cornelius Sulla. Celui-ci se fait nommer dictateur et entreprend de purger ses opposants. Il lance aussi une série de réformes conservatrices ayant pour objet d’accroitre encore le pouvoir des élites et d’empêcher toute démocratisation des institutions.  S’il abdique six mois plus tard, les institutions sont durablement affaiblies.

Nepo baby et promoteur immobilier

C’est là qu’intervient Marcus Licinius Crassus. Issu d’une riche et influente famille qui lui cède un important héritage, il sait aussi profiter des circonstances. Sous la sanglante dictature de Sulla, les biens confisqués aux ennemis du régime sont revendus à bas prix. Crassus en profite pour constituer un empire immobilier qui se trouve au cœur de sa colossale richesse.

En plus d’investir dans le commerce des esclaves ainsi que le secteur minier, il fait croitre son patrimoine en mettant sur pied une étrange de brigade de pompiers s’adonnant à l’extorsion. Quand un incendie se déclare (ce qui est extrêmement fréquent à Rome) Crassus propose au propriétaire de racheter le bâtiment à un prix dérisoire en échange de ses services. À terme, il pourra en tirer un loyer.

Mais à Rome, qui dit argent dit aussi politique. Non content de financer la carrière du futur dictateur Jules César, Crassus est élu consul (la plus haute charge de la République) en 70 AEC avec le grand général Cnaeus Pompeius Magnus (dit Pompée) dont il envie le prestige et la popularité. Les trois hommes forment en 60 AEC une alliance informelle connue sous le nom de triumvirat qui fait d’eux les plus puissants personnages de Rome. Cette entente demeure cependant fragile, car elle masque des rivalités profondes.

De la Syrie à l’Iran

Pour comprendre la suite des évènements, il faut regarder la situation au Moyen-Orient. Depuis les années 64 et 63 AEC, Rome contrôle le royaume de Judée (approximativement l’Israël et la Palestine de notre temps) par l’intermédiaire d’un roi fantoche. Juste au nord, la République règne directement sur la province de Syrie comprenant la Syrie contemporaine ainsi qu’une partie du Liban, de la Turquie et de la Jordanie. En 55 AEC, Crassus devient gouverneur de cette dernière. Très tôt, il porte son regard vers l’est où l’on trouve le riche et puissant empire Parthe s’étendant sur la Mésopotamie ainsi que l’Iran actuelle. 

Conquérir l’Iran ? Seul Alexandre le Grand avait réussi cette dangereuse entreprise près de trois siècles plus tôt. Mais Crassus a un égo. S’il a combattu avec succès des révoltes d’esclaves, il n’a jamais étendu le joug romain. Pendant ce temps, César accumule les victoires en Gaule et Pompé a conquis l’Orient méditerranéen. Comparé à ces deux-là, il passe un peu pour un parvenu.

« Il n’est pas exception monstrueuse, mais une figure emblématique : celle d’un monde où l’ambition individuelle a définitivement supplanté le bien commun, et où la République, vidée de sa substance, n’est plus qu’un cadre fragile promis à un effondrement. »

Au-delà de cette blessure narcissique, il y a l’appât du gain qui, si l’on en croit des auteurs de l’époque comme Plutarque, semble presque prendre chez Crassus une portée pathologique. Or, l’empire Parthe est immensément riche : point de jonction entre l’Orient et l’Occident, des marchands issus de l’ensemble du monde connu y transitent. De plus, les terres extrêmement fertiles bordant le Tigre et l’Euphrate en font une puissance de premier plan en termes de production céréalière.

Mais Crassus ne sait pas grand-chose de cette région. Convaincu de la toute puissance de l’armée romaine et de son propre talent de stratège, il ne prend pas la peine de jouer d’alliances, d’étudier le terrain ou même de se préparer aux tactiques utilisées par les troupes du roi Orodès II.

Ce manque de préparation mène à la catastrophique bataille de Carrhes dans le sud-est de l’actuelle Turquie. En ce 9 juin 53 AEC, les Parthes opposent à des fantassins lourds romains peu mobiles une armée fondée sur une cavalerie d’archers extrêmement rapide qui harcèle et désorganise l’ennemi alors qu’une cavalerie lourde l’encercle et finit le travail. À la fin de la journée, l’armée romaine jusqu’à trois fois plus nombreuse est anéantie et Crassus est tué. Rome ne prendra jamais l’Iran.

L’histoire qui rime

Crassus est le produit d’une république agonisante où une petite élite de riches et de possédants accapare une part majeure des richesses et du pouvoir politique.  C’est un vautour du déclin se nourrissant de la misère d’une population sans voix afin de combler une soif de puissance tout aussi absurde qu’inextinguible.

Il n’est pas exception monstrueuse, mais une figure emblématique : celle d’un monde où l’ambition individuelle a définitivement supplanté le bien commun, et où la République, vidée de sa substance, n’est plus qu’un cadre fragile promis à un effondrement. C’est finalement ce qui arrive en 27 AEC avec l’arrivée au pouvoir du premier empereur, Auguste.

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