Adèle Surprenant Journaliste indépendante
Adrienne Surprenant Photojournaliste indépendante
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Plusieurs centaines de manifestant·es se sont rassemblé·es à Palerme, capitale de la Sicile, pour honorer la mémoire de la Résistance. Dans une Italie gouvernée par l’extrême droite, le mouvement antifasciste se renouvelle face aux enjeux politiques nationaux et internationaux contemporains. 

La main sur l’épaule de son fils, l’autre sur un drapeau. Pour Antonio Alamia, 75 ans, et Marco, 13 ans, la manifestation du 25 avril est une tradition familiale, comme pour d’autres, le Festino, fête religieuse populaire dédiée à la Sainte Rosalia, patronne de Palerme. « À la mémoire de la Résistance, d’hier à demain », les deux générations arborent fièrement un t-shirt à l’effigie de coquelicots rouges, symbole de la lutte menée par les Partisans dans le nord de l’Italie, occupé par les nazis de 1943 à 1945. 

« Je ne serais pas ici sans eux », affirme quant à elle Valeria Sola, 60 ans, dont la mère est née et a grandi à Bologne, parmi les fantômes et les récits de l’occupation nazie. Chaque année, elle participe religieusement à la « la plus sacrée des fêtes civiles », selon Gianluca Fantoni, maître de conférences à l’Université Nottingham-Trent. 

Aujourd’hui, Valeria se désole de voir une majorité de « têtes blanches » défiler sur l’avenue de la Liberté. « La mémoire s’estompe », hurle-t-elle pour enterrer les slogans. Le taux d’abstention, lui, grimpe en flèche, avec un record de 36 % aux dernières élections législatives de 2022, marquant l’arrivée au pouvoir du gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni. 

Avec sa cigarette coincée entre deux rangées d’appareil dentaire, la jeunesse insolente de Giorgio Lubo semble vouloir la contredire. L’étudiant en est à son troisième 25 avril pour 18 années de vie, sans doute pas le dernier : « c’est un moment historique en Italie et dans toute l’Europe, où les gens qui nous gouvernent sont de plus en plus répressifs et autoritaires », lâche-t-il avec un naturel déconcertant, avant de s’élancer dans la foule aux drapeaux bigarrés. 

Tensions internationales, frictions locales 

Au parc Piersanti Mattarella, où le rendez-vous est donné par la Confédération générale italienne du travail (CGIL), syndicat majoritaire au pays, l’Association Nationale Partisane d’Italie (ANPI), fondée par des Résistants au régime fasciste de Benito Mussolini, et l’Association récréative et culturelle italienne (ARCI), quelques centaines de personnes assistent à une cérémonie officielle, aux côtés de militaires et des autorités locales.

Ici, la cohabitation entre les militant·es antifascistes et les hommes en uniformes semble aller de soi. Les premiers remercient les seconds de « représenter une Italie de paix ». Les militaires s’échangent poignées de mains et meilleurs vœux pour ce 25 avril. Seule l’arrivée de Roberto Lagalla, maire de Palerme, tend brièvement l’atmosphère bon enfant : les manifestant·es l’accueillent en scandant « sionistes dehors », reprochant à l’édile de centre droit sa rencontre avec l’ambassadeur d’Israël, Jonathan Peled, en mars dernier. 

La gauche italienne est elle-même divisée autour de la question du sionisme, explique Gianluca Fantoni. Une division qui s’est cristallisée le 25 avril 2016, quand les militant·es pro-israélien·nes ont lancé un appel indépendant à manifester. La guerre génocidaire d’Israël à Gaza « a changé la donne », renforçant des dissensions croissantes depuis le début du siècle, analyse l’historien. 

Immigration et sécurité 

Entre la marée de keffiyehs, les discours-fleuve sur la colonisation israélienne et un plat de pasta antifascista (« pâtes antifascistes ») dont les recettes seront reversées au Liban, la ligne du jour est claire. 

La paix, « la vraie », c’est tout ce que revendique Maria, 64 ans. Arrivée du Pakistan il y a dix ans, elle dit être « reconnaissante pour l’accueil » et refuse de se prononcer sur les politiques menées par le gouvernement de coalition, composé des Frères d’Italie (FDL) de Meloni, la Ligue (Lega) de Matteo Salvini et Forza Italia (FI), fondé par Silvio Berlusconi. 

L’immigration, comme la sécurité, est pourtant dans sa ligne de mire : malgré de fortes oppositions, le parlement italien a converti en loi, ce 24 avril, un énième « décret de sécurité ». Le texte comprend des dispositions sur la détention préventive de manifestant·es, ainsi que des incitations financières pour les avocat·es encourageant leurs client·es étranger·ères à effectuer des « retours volontaires ». Dès le lendemain, un décret correctif a été adopté par le conseil des ministres, craignant l’inconstitutionnalité de certaines dispositions. 

 « La Résistance ne s’est pas arrêtée en 1945 »

« Une trahison du pacte constitutionnel », c’est justement ce que dénonce Caterina Altamore, responsable de la Coordination pour le CGIL à Palerme au micro, en fin de manifestation.  

Dernière expression de l’opposition en date : la défaite du camp gouvernemental lors du référendum constitutionnel sur la réforme de la magistrature, le 22 et 23 mars dernier, rejeté à 53,7 % des voix. Le projet de réforme visait à « soumettre les juges au pouvoir politique », affirme l’avocat Salvo Battaglia, membre de la Chambre des avocats pour la constitution, association née dans la foulée de la lutte pour le « non » au référendum. 

L’avenir politique de Meloni et de son gouvernement pourrait être entaché par ce revers, imposé par les urnes, lors des prochaines élections législatives, prévues en 2027. 

Dans les rues de Palerme, ce 25 avril, les lendemains de la lutte antifasciste semblent, eux, appartenir au présent. Celui où le pouvoir d’extrême droite jette une ombre sur la République italienne, née dans l’après-guerre, et sur sa constitution.

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