Depuis décembre 2024, le gouvernement fédéral a investi plus d’un milliard de dollars le long de la frontière canado-américaine pour en renforcer la « sécurité » et tenter de plaire au président Donald Trump.
Mais sur le terrain, en se promenant dans les bois et en roulant sur les routes qui longent la frontière, du Québec au Manitoba en passant par le nord-ouest de l’Ontario, on trouve bien plus que des caméras, des drones et des hélicoptères.
Il y a d’abord une disparité entre les contrôles intensifs au Québec, où les résident·es sont même incité·es à dénoncer toute « personne suspecte », et la futilité de la surveillance des milliers de kilomètres de frontière dans le reste du pays.
Et, plus important encore, il y a ces personnes migrantes qui sont poussées à prendre de plus en plus de risques pour faire valoir leur droit d’asile en raison de la militarisation de la frontière, ce contre quoi de nombreux spécialistes des migrations ont mis en garde depuis plusieurs années.
Ce reportage est aussi disponible en anglais chez Ricochet. Il a été rendu possible grâce à une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).
En se réveillant le 13 juillet 2025, le Québec découvre un nouveau drame migratoire à quelques kilomètres du chemin Roxham, l’ancienne porte d’entrée principale des personnes migrantes arrivées irrégulièrement au Canada, située tout près du poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle.
Au petit matin, dans les environs de la municipalité de Hemmingford en Montérégie, un chauffard au volant d’un véhicule immatriculé dans l’État de New York est entré en collision avec un véhicule utilitaire sport (VUS) sur la route 202, près de la montée Jackson. Selon les informations policières du moment, le VUS ayant été happé par le chauffard contenait une « dizaine de personnes migrantes ». De celles-ci, quatre ont été transportées à l’hôpital, mais les autres ont pris la fuite alors que le véhicule, renversé par la collision, restait au bord de la route.
Ce que ce récit ne dit pas, c’est qu’un autre véhicule rempli de personnes migrantes suivait le premier VUS. Astride*, une femme haïtienne dans la soixantaine, en faisait partie. Elle a cru que son entrée au Canada lui coûterait la vie.
« J’étais complètement saisie quand j’ai vu le véhicule renversé. On a tous eu très peur de mourir parce que notre chauffeur s’est mis à crier et à aller de plus en plus vite » par peur de voir débarquer la police en raison de l’accident, raconte la dame, dont Pivot a accepté de taire le nom pour protéger son identité.
La situation est d’autant plus tragique qu’Astride connaissait les personnes dans le véhicule accidenté, puisqu’elle venait tout juste de passer irrégulièrement la frontière avec elles à la faveur de l’obscurité.
Après s’être fait laisser par des passeurs à l’orée d’une forêt près de la frontière du côté américain, le groupe d’une quinzaine de personnes migrantes, selon les dires d’Astride, a suivi une ligne droite imaginaire sur le GPS d’un téléphone pour se rendre au Canada. Une fois rendues à une route perpendiculaire, d’autres véhicules viendraient les récupérer, s’étaient-elles fait dire.
Il aura finalement fallu près de quatre heures au groupe pour traverser la forêt à la seule lumière des cellulaires. « C’était très dur. Il a parfois fallu courir en pleine nuit avec nos valises. Certaines personnes tombaient, d’autres restaient cachées. On n’était pas tous capables de suivre le rythme », avoue Astride.
« Dans notre situation, on n’avait pas d’autre choix. Pour trouver une vie meilleure, il fallait venir ici. »
Astride
Toutes ces personnes ont choisi de venir au Canada pour fuir le service de l’immigration et des douanes des États-Unis (ICE), qui multiplie les raids contre les personnes (im) migrantes, notamment dans le pourtour de la ville de New York, d’où provenaient les passager·es des deux VUS. Toutes avaient aussi peur du moment où elles pourraient perdre leur statut de protection temporaire du côté américain et elles ont décidé d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
En raison des rumeurs de plus en plus fréquentes circulant à l’église d’Astride, voulant que des membres de la communauté haïtienne se faisaient expulser, et devant le manque de chemin légal pour demander l’asile au Canada depuis les États-Unis, la femme n’a pas hésité une seconde à passer par la « porte arrière » pour venir au pays. « Dans notre situation, on n’avait pas d’autre choix. Pour trouver une vie meilleure, il fallait venir ici », raconte-t-elle.
Astride nourrissait l’espoir que sa cause soit entendue à la suite de la période de quatorze jours, inscrite dans la nouvelle Entente sur les tiers pays sûrs de mars 2023, après laquelle les personnes arrivant des États-Unis ont droit de déposer une demande d’asile, même après une entrée irrégulière au Canada.
Cette entente établit que, sauf exception, il n’est pas possible de demander l’asile ici pour les personnes arrivant des États-Unis, puisque ce pays est jugé « sûr » – ce que remettent en question bien des organisations humanitaires. En mars 2023, l’entente a été élargie pour s’appliquer quel que soit le lieu où les personnes franchissent la frontière terrestre, bloquant ainsi les voies de passage alternatives comme le chemin Roxham.
Il est à noter que le nouveau projet de loi C-2 du gouvernement fédéral pour « sécuriser la frontière » souhaite notamment abolir la règle des quatorze jours et réduire l’accès à l’asile en accordant des pouvoirs discrétionnaires au gouvernement dans le contrôle des personnes migrantes.

Mais, assises dans leur VUS en cette nuit du 12 au 13 juillet, Astride et les autres personnes migrantes ont surtout peur de leur chauffeur. Il crie et cherche désespérément à retourner sur les lieux de l’accident.
Devant un autre boisé du secteur, le chauffeur s’arrête et oblige tout le monde à descendre du véhicule. Puis, il retourne récupérer les autres sur les lieux de l’accident. « On a dû rester cachés pendant deux bonnes heures, couchés au sol, en silence, avant que quelqu’un revienne nous chercher », explique Astride.
Dans le même secteur où a eu lieu l’accident, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) confirme que 161 interceptions de personnes migrantes ont eu lieu entre mai et août 2025.
Pour toute la frontière, entre janvier et juin 2025, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada recensait au total 701 interceptions par la GRC, dont 441 dans le seul cas du Québec. L’année précédente, il y avait eu 648 interceptions au Québec pour un total de 1 302 au pays.
Mais Astride, elle, est aujourd’hui à Montréal. Après s’être cachée pendant quatorze jours, elle a finalement pu déposer sa demande d’asile. Mais elle continue d’avoir peur, vivant dans un appartement qu’elle sait qu’elle devra quitter éventuellement, faute de moyens, comme elle ne peut pas encore travailler légalement dans l’attente de la décision concernant sa demande d’asile.
Plus de contrôle, plus de risque
Depuis la modification de l’Entente sur les tiers pays sûrs en mars 2023, puis l’investissement en décembre 2024 de 1,3 milliard $ par le gouvernement fédéral pour « protéger la frontière » à la suite de pressions du président américain Donald Trump, les spécialistes de la migration multiplient les interventions dans les médias.
D’un bout à l’autre du pays, ils répètent régulièrement que plus de contrôle n’empêche pas les personnes migrantes de fuir des guerres, des crises ou des situations économiques complexes. Plus de contrôle ne fait que pousser ces personnes à prendre plus de risques dans l’espoir d’une vie meilleure.
Le Québec en a d’ailleurs eu encore une fois la preuve au début du mois d’août dernier, quand 44 personnes migrantes ont été retrouvées entassées dans un camion cube alors qu’elles tentaient de passer clandestinement au poste frontalier de Stanstead en Estrie.

Malheureusement, cette histoire n’est qu’une des multiples démonstrations des risques que doivent prendre les personnes migrantes pour atteindre le Canada.
Pour Jesus* et Maria*, un jeune couple colombien dans la vingtaine, ni la surveillance ni les morts recensées dans les forêts le long de la frontière canado-américaine ne les ont découragé·es à passer la frontière dans le sud du Québec, en décembre 2023. La crainte des forces de l’ordre leur a par contre fait choisir de traverser de nuit et dans le froid, dans l’espoir qu’une traversée nocturne atténuerait leur chance d’être intercepté·es.
« On est arrivés au chemin Roxham avec une autre femme dans la trentaine et sa fille. La femme nous avait proposé de payer le taxi en échange d’aide avec ses valises lors de la traversée », explique Maria. « On a emprunté le chemin Roxham, normalement, mais on s’est rapidement dirigés vers la forêt pour éviter d’être repérés. »
« Il faisait froid, mais il fallait fuir. »
Maria
Pendant les heures qui suivent, le quatuor marche donc dans la neige, sans vêtements d’hiver, dans l’espoir de se rapprocher le plus possible d’une route vers Montréal, leur destination finale.
Ce n’est qu’une fois au cœur de la forêt que le groupe sera repéré. Un drone se met alors à les pourchasser, ce qui les pousse à courir dans la neige et à trouver refuge près d’une maison des environs.
« Il faisait froid, mais il fallait fuir. En courant, j’ai mis mon pied dans un ruisseau sous la neige. J’étais gelée. La fillette pleurait et, avec tous les bagages, c’est vrai qu’on avançait tranquillement », relate Maria.
Si tout cela se déroule en décembre 2023, il faut réaliser que depuis les nouveaux investissements fédéraux de l’hiver dernier, les drones, les caméras, les hélicoptères et la surveillance font plus que jamais partie du quotidien le long de la frontière canadienne.
Dans le cas du Québec, même des résident·es ont rapporté avoir été suivi·es jusqu’à leur résidence par des voitures ou des drones de la GRC. Plusieurs se sont d’ailleurs plaint·es, même publiquement, des méthodes employées par les divers corps policiers, notamment du bruit causé par les passages réguliers des hélicoptères militaires surveillant maintenant la frontière.

À quelques centaines de mètres du chemin Roxham et du lieu de l’accident du 13 juillet dernier, Denis Bouchard, un professeur retraité de l’Université du Québec à Montréal, a passé les derniers mois à réparer sa résidence principale de Hemmingford et à contester l’ampleur de la présence policière dans sa municipalité.
« On sent que tout à coup [après la fermeture de Roxham] l’atmosphère a grandement changé le long de la frontière. C’est véritablement devenu une zone surveillée. Je ne suis vraiment pas à l’aise avec ça et je sais que je ne suis pas le seul », raconte l’homme qui a passé toute sa vie à Hemmingford.
« Je n’ai pas envie que ça devienne la nouvelle normalité. »
Denis Bouchard
Denis Bouchard s’inquiète particulièrement des nouveaux panneaux de la GRC installés depuis le printemps en bord de route et des dépliants envoyés dans le voisinage, qui demandent aux résident·es du secteur de « collaborer pour protéger nos frontières » en « signalant toute personne ou situation suspecte ».
L’idée de la délation et de devenir « collabo » lui rappelle l’une des pages les plus sombres de l’histoire du 20e siècle, la Deuxième Guerre mondiale.
« Je pense que ce qui me dérange, c’est que ça passe comme si de rien n’était. Ce n’est pas de l’information aux citoyens, c’est un changement de paradigme important lorsque tu demandes à tes citoyens de faire de la délation », explique Denis Bouchard.
« Je n’ai pas envie que ça devienne la nouvelle normalité. J’aimerais qu’il y ait un certain retour à ce qui se faisait avant, que la GRC fasse son travail, mais sans cette insistance militarisée. J’ose croire qu’ils sont capables de s’occuper des réseaux de passeurs avant qu’ils soient en action à la frontière », ajoute-t-il.
« Ce sont eux les criminels, pas les gens qui passent parce qu’ils sont mal pris. »
Une dose de profilage et de danger
Il suffit d’ailleurs de passer quelques minutes à la frontière pour réaliser l’étendue de la surveillance aux abords de « l’ancien » chemin Roxham.
Quelques minutes, c’est précisément le temps qu’il a fallu à la GRC pour venir voir ce qu’un « véhicule suspect » – celui à bord duquel roulait notre journaliste – venait faire dans le secteur, en cette heure de dîner, à la fin du printemps.
Ce sont les diverses caméras de surveillance installées le long des intersections du chemin Covey Hill qui ont alerté le policier. Au dire de celui-ci, il vérifie tous les véhicules de location.
« Vous n’êtes pas ma clientèle habituelle », lance-t-il à notre journaliste, se voulant rassurant, dans les premiers instants de son intervention.
Mais que veut-il dire? Difficile de ne pas croire qu’il s’agit là d’un aveu de profilage racial – soupçonné par des résidents – alors qu’il a devant lui un homme blanc aux yeux bleus.
« C’est sûr que dans un motif de soupçons, quand tu déteins, tu rentres dans le soupçon. »
Le sergent Daniel Dubois
Questionné plus tard à ce sujet, le sergent Daniel Dubois, sous-officier et responsable intérimaire de la patrouille au détachement de l’Équipe intégrée de la police des frontières dans le secteur Champlain, assure à Pivot que la couleur de peau ne fait pas partie des indicateurs et des méthodes d’interventions à la frontière.
« On ne travaille pas en termes de motifs d’interception, mais sur la base de soupçons. Un soupçon peut être basé sur plusieurs indicateurs : le moment de la journée, le comportement des usagers, si on cherche un véhicule loué. Mais on n’intervient pas sur des histoires de profilage », affirme le sergent Daniel Dubois.
« C’est sûr que dans un motif de soupçons, quand tu déteins, tu rentres dans le soupçon. Mais la couleur de la peau, à trois heures du matin, ce n’est pas la première affaire qu’un agent va regarder », ajoute-t-il.
Le sergent Daniel Dubois rappelle également que la mission première des policiers est de « protéger le Canada » et qu’il « n’y a personne qui fait ça avec malveillance », même s’il est bien « conscient que, parfois, cela peut être intrusif ».

Assis dans sa cuisine de Hemmingford, Denis Bouchard reste cependant sceptique. Selon lui, c’est l’augmentation de la présence policière qui a fait augmenter les risques de dérapages, que ce soit pour les résident·es ou les personnes migrantes.
« Je ne veux donc pas plus de policiers. Ça semble être eux qui ont créé le problème. Ils ont poussé les gens à passer ailleurs, dans des endroits plus dangereux, et à faire appel à des services de passeurs », affirme Denis Bouchard. « Avant, ça allait bien. Les personnes migrantes arrivaient par elles-mêmes en taxi au chemin Roxham. »
Pour sa part, le sergent Daniel Dubois, qui a connu la période où les personnes migrantes arrivaient directement au chemin Roxham et étaient automatiquement interpellées par les policiers avant d’entamer leur processus d’asile, ne considère pas que la situation était « plus simple avant », notamment en raison de la logistique.
Mais en termes de dangerosité, c’est en effet tout autre chose.
« Je n’ai pas d’intérêt à ce que des gens, autant des agents que des migrants, se blessent dans le bois. »
Le sergent Daniel Dubois
« On fait maintenant face à des situations où les personnes rencontrées peuvent être armées. Le niveau d’alerte est donc élevé », évoque le sergent Daniel Dubois en référence aux groupes criminels impliqués dans les passages à la frontière.
« Mais si vous me donnez le choix, je préfère que les gens rentrent en toute sécurité. Je n’ai pas d’intérêt à ce que des gens, autant des agents que des migrants, se blessent dans le bois. »
Au total, Pivot a été interpellé deux fois par la GRC en moins de 24 heures à la frontière. « On cherche quelqu’un et ils ont souvent des voitures louées », dira le second agent pour justifier son intervention.
Un système qui pousse à la clandestinité
Si vous regardez les statistiques d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, vous verrez une augmentation des demandes d’asile traitées à un point d’entrée terrestre régulier par les bureaux de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) dans les six premiers mois de l’année 2025 par rapport à la même période en 2024.
Dans le cas du Québec qui se classe premier en la matière, il y a eu 7 900 demandes d’asile dans un point d’entrée terrestre entre janvier et juin de cette année, alors qu’en 2024, il y avait eu un total de 8 405 demandes. L’Ontario arrive au second rang dans ce type de demandes.
Les deux provinces reçoivent habituellement plus de demandes d’asile dans leurs aéroports. En 2024, le Québec était premier avec 23 020 demandes par des points d’entrées aériens, et l’Ontario arrivait en second.
À noter cependant que l’Ontario reste la province où résident le plus de personnes demandeuses d’asile. Selon Statistique Canada, le total de demandeur·euses d’asile, de personnes protégées et de groupes apparentés au pays, au deuxième trimestre de 2025, s’élève à 470 029 personnes, dont 223 354 en Ontario (47,52 %) et 185 742 au Québec (39,52 %).
Il y a une certaine ironie à voir des politicien·nes se plaindre d’une augmentation des demandes d’asile aux divers points d’entrées réguliers du pays, alors que c’est le système qu’ils ont eux-mêmes mis en place concernant les entrées irrégulières qui favorise cela.

D’ailleurs, n’entre pas qui veut au Canada, même par les points d’entrées réguliers. Pour embarquer dans un avion par exemple, il faut souvent un visa. C’est pourquoi plusieurs se tournent encore vers de périlleuses marches dans les Amériques pour atteindre un point d’entrée terrestre au Canada.
Cependant, avec l’Entente sur les tiers pays sûrs, les personnes migrantes ne répondant pas à l’une des exceptions – ou alors n’étant pas en mesure de prouver leur exemption à la frontière – sont automatiquement envoyées aux États-Unis. Les deux principales exemptions à l’entente sont : être un enfant mineur non accompagné de moins de 18 ans ou avoir un membre de sa famille, avec le bon statut d’immigration, au Canada.
Mais même lorsqu’on est dans une de ces situations, cela reste parfois difficile à démontrer, ce qui incite certaines personnes migrantes à reprendre la route pour tenter leur chance par la « porte arrière ».
C’est le cas de Junior*, parti de Haïti en 2021 en passant par le Chili et en remontant à pied jusqu’au Canada.
« Maintenant que j’ai passé les quatorze jours et que j’ai déposé ma demande d’asile, j’espère que tout va bien se passer pour moi. »
Junior
Après deux ans de migration, il arrive finalement à un poste frontalier pour demander l’asile, puisqu’un membre de sa famille proche réside au Canada. Mais il est renvoyé vers les États-Unis parce que le nom de son proche établi au pays n’est pas écrit exactement de la même façon dans sa demande que sur les documents officiels de cette personne au Canada.
Pour rejoindre sa famille, Junior passe donc près de deux autres années aux États-Unis avant de finalement tenter sa chance de manière irrégulière au printemps 2025.
« Ça m’a pris environ trois heures dans les bois pour passer avec mon téléphone. On était deux et on évitait les maisons parce qu’on savait qu’il y avait des caméras dans le secteur », raconte Junior.
« Quand je suis arrivé à Montréal, j’avais très peur, car je n’avais aucun papier. Maintenant que j’ai passé les quatorze jours et que j’ai déposé ma demande d’asile, j’espère que tout va bien se passer pour moi. »
Une frontière, deux solitudes
Vu l’ampleur de la surveillance au Québec, plusieurs intervenant·es auprès des personnes migrantes rapportent cependant entendre parler de lieux d’entrées de plus en plus éloignés au Canada, notamment la « forêt de l’Ontario ».
C’est l’autre ironie des contrôles frontaliers accrus en sol québécois. La médiatisation des interceptions et la démonstration régulière de la technologie utilisée pour surveiller la frontière dans le sud du Québec, dont Pivot a pu constater les effets, ne semblent pas avoir arrêté les passages. Cela a simplement poussé les personnes migrantes ailleurs le long de la frontière de près de 9 000 kilomètres entre le Canada et les États-Unis.
« La question se pose, mais la réponse est plus difficile à donner. Ce que je sais, c’est que les provinces font ce qu’elles peuvent avec les ressources à leur disposition », estime le sergent Daniel Dubois de la GRC.
Mais, dans la « forêt de l’Ontario », dans les secteurs de Thunder Bay, de Fort Frances ou de Manitou Rapids, l’idée qu’un milliard de dollars puisse « sécuriser une frontière » semble tenir de l’illusion. Malgré les caméras et les passages des hélicoptères, on est loin de la même présence policière qu’au Québec, alors que les lieux de passages possibles sont nombreux.
« Ça me paraît impossible de sécuriser une frontière aussi longue. Ça me semble surtout être une mise en scène. Les gens vont trouver un endroit pour être en sécurité s’ils en ont besoin », lance Jennifer Dagsvik, directrice de la Newcomer Legal Clinic de Thunder Bay et professeure à la faculté de droit de l’Université Lakehead.
La spécialiste en immigration trouve également que l’investissement de plus d’un milliard à la frontière est « troublant » et qu’on ne devrait pas considérer les demandeurs d’asile comme des « menaces » pour le Canada. D’autant plus que les villes éloignées comme Thunder Bay sont en constante quête de nouveaux et nouvelles arrivant·es pour garder vivante leur municipalité.
« Ça me paraît impossible de sécuriser une frontière aussi longue. »
Jennifer Dagsvik, Newcomer Legal Clinic de Thunder Bay
L’ancien chef de la Première Nation de Rainy River, Jim Leonard, est du même avis, surtout que la migration n’a jamais vraiment été un enjeu dans ce secteur du pays, même si cela ne veut pas dire que personne n’y passe aujourd’hui.
« La seule fois où on a entendu quelque chose, c’est il y a à peu près quinze ans, quand un groupe de Mexicains avait traversé la frontière avant de se faire attraper à Calgary. Puis, il y a dix ans, on a eu des trafiquants de drogue. On voyait les bateaux passer, mais on a rapidement mis fin à tout cela », raconte l’homme de 69 ans, chef à Manitou Rapids entre 1995 et 2017.
« L’investissement de plus d’un milliard de dollars à la frontière, c’est juste pour faire plaisir à Donald Trump. Dans ma tête à moi, c’est du gaspillage d’argent public. On n’a pas besoin de tout cela », ajoute-t-il, assis dans son jardin donnant sur la rivière à la Pluie.

Quand on continue de longer pendant quelques heures la route 11, en passant par les États-Unis, pour ensuite arriver sur la route 12, puis 201, au Manitoba, la forêt finit par faire place aux prairies.
Près d’Emerson, dans le sud de la province, la famille Patel a été retrouvée morte à la frontière après une tempête de neige en janvier 2022.
Mais aujourd’hui, il n’y a pas vraiment plus de surveillance le long de la frontière, si ce n’est quelques caméras le long de l’une des nombreuses routes de terre agissant comme ligne frontalière.
Sur l’une d’elles, près de Gretna, un père de famille se baladant à motocross, Terry, raconte que la présence policière est assez nouvelle. Ce sont surtout les passages des hélicoptères qui retiennent l’attention. « C’est vraiment depuis que Trump s’est plaint que ç’a changé, même si c’est la faute à Justin Trudeau si tout le monde pensent qu’ils peuvent venir ici », tient-il à préciser.
« Dans ma tête à moi, c’est du gaspillage d’argent public. On n’a pas besoin de tout cela. »
Jim Leonard, ex-chef de la Première Nation de Rainy River
Lorsque Clara*, une mère équatorienne, a traversé l’an dernier la frontière dans ce secteur avec quatre de ses cinq enfants, elle n’a d’ailleurs croisé absolument personne sur son chemin du côté canadien. Elle s’est tout simplement dirigée en ligne droite dans un champ enneigé afin de fuir les policiers du côté américain.
« On a couru parce qu’on avait peur. Les enfants pleuraient en essayant de traîner leurs valises. Mais on a été chanceux, rien de grave ne s’est passé », raconte-t-elle.
Clara s’est cependant dite choquée de savoir qu’au Québec, les voisins ont commencé à s’épier entre eux pour savoir qui vient en aide aux personnes migrantes comme elle. Car c’est grâce à un fermier local qu’elle a pu se rendre à Winnipeg.
« La délation, ça ne passerait pas ici non plus », avoue Terry avant de repartir sur son motocross dans un nuage de poussière.
***
De retour à Montréal, le calepin plein d’histoires, ce sont finalement les mots d’Astride en fin d’entrevue téléphonique qui résument le mieux l’opinion des gens rencontrés du Manitoba au Québec.
« C’est terrible de se dire qu’il faut passer par une expérience aussi traumatisante, risquer notre vie, dans l’espoir d’avoir une vie meilleure. »
Mais difficile de savoir combien de personnes migrantes ont tenté de passer la frontière et combien ont réussi – et combien n’ont jamais été revues.
* Noms fictifs
Ce reportage a été rendu possible grâce à une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).

