Bifan Sun Journaliste – Initiative de journalisme local · Pivot
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Alors que les expulsions au Canada battent des records historiques, des organismes au service des personnes réfugiées et des avocat·es spécialisé·es sonnent l’alarme sur les renvois qui entraînent des séparations familiales et appellent l’Agence des services frontaliers du Canada à adopter une politique d’intérêt public pour mettre fin à ces pratiques.

Au cours des deux derniers mois seulement, le Collectif Bienvenue, un organisme au service des familles demandeuses d’asile, a assisté à huit cas de renvoi qui entraînent des séparations parent-enfant pour une durée indéfinie. Ce sont des familles dont l’un des parents fait l’objet d’une mesure de renvoi, alors que l’autre est autorisé à rester au Canada, qu’iel soit réfugié·e accepté·e, travailleur·euse temporaire, demandeur·euse d’asile en attente d’une décision ou dans d’autres procédures de régularisation.

À ce jour, cinq renvois ont été temporairement suspendus grâce à des recours juridiques, deux autres sont prévus pour début juin et un père de famille a déjà été expulsé en mai.

« C’est une situation humanitaire extrêmement préoccupante », déplore Maryse Poisson, directrice de l’intervention sociale du Collectif Bienvenue, en entrevue avec Pivot.

Elle souligne que ces renvois vont à l’encontre de la Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies ratifiée par le Canada, qui stipule que « l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale » dans toutes les décisions le concernant et que l’État doit veiller « à ce que l’enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré ».

Parmi les huit cas recensés par le Collectif Bienvenue, plusieurs impliquent des enfants ayant particulièrement besoin de leurs parents : un bébé qui a un souffle au cœur, un enfant atteint d’une maladie grave similaire au cancer, un enfant autiste et un nouveau-né qui était encore allaité.

« On ne fait plus confiance du tout à l’Agence des services frontaliers pour prendre en considération l’intérêt supérieur de l’enfant », dénonce Maryse Poisson, « même dans ces situations où l’intérêt supérieur de l’enfant est encore plus grand, l’Agence allait absolument de l’avant avec les renvois ».

Selon Maryse Poisson, il y aurait d’autres familles qui se trouvaient dans de telles situations mais qui n’ont pas pu entrer en contact avec des organismes ou être représentées par des avocat·es.

« Le fait d’en avoir vu huit en deux mois, pour nous, c’est un drapeau rouge de dire “c’est le temps de demander une politique d’intérêt public” » pour arrêter ces renvois qui séparent des familles, affirme-t-elle.

« C’est du jamais vu »

Au niveau juridique, rien n’empêche le renvoi d’une personne au motif qu’elle est un membre de la famille d’un·e réfugié·e accepté·e ou d’un·e demandeur·euse d’asile. Cette situation était toutefois plutôt rare et ce n’est que récemment que des organismes et des avocat·es ont constaté une hausse rapide de ces renvois.

Selon Maryse Poisson, à part les huit cas survenus dans les deux derniers mois, le dernier cas qu’elle connaît remonte au mois de mars 2025.

Dans une lettre transmise en avril dernier au ministre de la Sécurité publique du Canada, Gary Anandasangaree, qui supervise les opérations de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), le Conseil canadien pour les réfugiés demande « des précisions sur la politique ou les directives applicables à l’échelle nationale, ainsi que sur les raisons de ce changement de pratique ».

Interrogée sur les mêmes questions par Pivot, l’ASFC se contente d’expliquer qu’« à moins que les membres de la famille ne soient déjà regroupés au moment de la demande, les décisions sont prises au cas par cas, en fonction des demandes et des situations individuelles, ce qui peut entraîner des issues différentes en matière d’immigration pour les membres de la famille », a répondu par courriel Luke Reimer, porte-parole de l’Agence.

« On ne fait plus confiance du tout à l’Agence des services frontaliers pour prendre en considération l’intérêt supérieur de l’enfant. »

Maryse Poisson, Collectif Bienvenue

De plus, Me Anne-Cécile Khouri-Raphael, vice-présidente de l’Association des avocats et avocates en droit des réfugiés, affirme que cette hausse des renvois qui séparent des familles semble être une tendance propre au Québec.

Pour les organismes et les avocat·es, cette tendance s’inscrit dans le contexte plus large de déportations massives et accélérées au Canada et surtout au Québec. En 2025, le nombre de renvois effectués dans l’ensemble du pays a atteint un record historique de 23 160 personnes, dont plus de 80 % étaient des demandeur·euses d’asile.

Selon les statistiques publiées par l’ASFC, la proportion des renvois effectués depuis le Québec est passée de près de 30 % en 2022 à environ 46 % en 2025. Au premier trimestre de 2026, ce chiffre s’élève à 55 %.

Des batailles extrêmement difficiles

« L’Agence des services frontaliers a une procédure interne qui s’appelle un sursis administratif. Une personne qui a une date de renvoi peut appliquer pour démontrer que sa situation justifie un sursis temporaire », explique Maryse Poisson.

« Ce qu’on voit beaucoup trop en ce moment, c’est que les sursis sont refusés presque systématiquement, le seul recours qui existe ensuite, c’est d’aller en Cour fédérale », poursuit-elle.

Cependant, la capacité de la Cour fédérale à arrêter un renvoi reste limitée. « Nous, devant la Cour fédérale, on ne peut pas demander à ce que la personne ne soit plus renvoyable. On demande à ce qu’elle ne soit pas renvoyée avant X, on gagne toujours du temps, mais on ne gagne pas sur le fond », explique en entrevue Me Anne-Cécile Khouri-Raphael.

Bien que la plupart des huit renvois rapportés par le Collectif Bienvenue ont été mis sur pause, Me Anne-Cécile Khouri-Raphael rappelle que cela n’a jamais été évident.

« Ça fait vivre un stress absolument effroyable aux familles. »

Maryse Poisson

Elle cite l’exemple d’une famille où le renvoi de la mère et de sa fille de 20 mois a été suspendu seulement deux heures avant que l’avion décolle. La ministre de l’Immigration est intervenue à la dernière minute à la suite d’une couverture médiatique et une mobilisation en faveur de la famille, à savoir une pétition signée par 700 personnes et des appels de plusieurs élu·es.

« C’est vraiment un dossier où [la famille] a eu accès à une demande à laquelle très, très peu de gens ont accès », témoigne Me Anne-Cécile Khouri-Raphael, qui a travaillé jour et nuit sur le dossier avec quatre autres avocat·es, « c’est vraiment juste à cause de ça qu’on a réussi à avoir ce résultat, alors qu’on avait perdu la bataille juridique ».

De plus, « les délais sont extrêmement serrés [pour déposer des recours]. Souvent, la personne a à peine trois semaines », dit Maryse Poisson. « C’est là qu’on voit à quel point c’est tragique, parce qu’il y a des personnes qui ne réussissent pas à trouver un avocat à temps. »

Selon Me Anne-Cécile Khouri-Raphael, moins de 300 avocat·es pratiquent le droit des réfugié·es au Québec. Il y en a encore moins qui accepteraient des dossiers aussi urgents et complexes, représentant en moyenne 50 heures de travail.

C’est pour cela qu’ « on ne peut pas laisser un pouvoir aussi grand dans les mains de l’Agence des services frontaliers. On a besoin d’une prise de position de la part du ministre [de la Sécurité publique] de dire “on ne va pas procéder aux renvois qui séparent des familles” », soutient Maryse Poisson. « Sinon, au cas par cas, on est obligé de faire des batailles qui ne font aucun sens et ça fait vivre un stress absolument effroyable aux familles. »

Le cri d’une mère parmi d’autres

« Je n’arrive même pas à dormir, je vous le jure », lâche Aminata*. Cette mère originaire de Guinée que l’ASFC a tenté de renvoyer à trois reprises en moins d’un an, attend actuellement les résultats de son examen des risques avant renvoi, qui est l’un de ses derniers espoirs. De plus, l’ASFC l’a détenue pendant cinq semaines au début de l’année et l’a séparée de sa fille de trois mois qu’elle allaitait encore.

Repensant à ses convocations au bureau de l’ASFC, Aminata dit avoir l’impression que les agents « veulent juste [la] renvoyer le plus rapidement possible » et « refusent catégoriquement toute [demande] ».

Face au renvoi, ce qu’elle redoute le plus est d’être séparée de sa fille. Elle dit ne pas avoir d’autre choix que de la laisser au Canada, auprès de son père, car elle ne veut absolument pas que celle-ci subisse l’excision, le mariage forcé et les violences familiales qu’elle a elle-même vécus dans son pays d’origine.

Aminata dit n’avoir jamais imaginé devoir faire face à un renvoi et subir une détention au Canada. Elle croyait que le pays, qui se présente comme un modèle mondial en matière de protection des personnes persécutées, allait l’accepter à bras ouverts. Or, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié a rejeté sa demande au motif que ses papiers d’identité contiennent des erreurs, sans jamais examiner sur le fond les violences qu’elle avait vécues dans son pays d’origine.

« Depuis que je suis venue au Canada, je ne fais que contribuer à la société. J’ai travaillé [comme préposée aux bénéficiaires], payé mes impôts. Je n’ai fait rien de mal. Je voulais juste qu’on me protège », soupire la jeune mère.

*Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à cette personne pour ne pas nuire à ses démarches d’immigration.

Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.

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