Les nombreux touristes qui visitent Montréal durant la saison estivale représentent aussi une augmentation de la clientèle pour l’industrie du sexe dans la métropole. Mais est-ce que cette hausse saisonnière de clients s’accompagne également d’une hausse des violences faites aux travailleuses du sexe? Pivot s’est penché sur la question.
Le lien entre le tourisme et les violences sexuelles vécues par les travailleuses du sexe (TDS) n’est pas si évident que cela selon les femmes qui vivent de ce travail.
« Montréal, c’est vraiment un endroit qui attire le tourisme sexuel, parce qu’on a des prix très bas. C’est vraiment connu pour ça en Amérique du Nord, », remarque Lola, une escorte indépendante. « Il y a plus de clients, donc forcément, le risque [de violence] se multiplie. Il y a plus d’alcool, plus d’événements. Je pense que ça peut augmenter les risques de clients qui se croient tout permis. »
Outre la hausse de la clientèle, Lola mentionne que certains clients peuvent se sentir « en vacances de leurs responsabilités » durant la saison touristique. « Ça peut augmenter le fait qu’ils ont moins de retenue à avoir des comportements déplacés et violents. », confie-t-elle.
Interrogée sur la validité du lien entre tourisme et violences, Lola explique que le problème n’est pas aussi simple. « Ça peut être des hommes avec des parcours tellement différents, mais le problème reste le même; ce sont des hommes, affirme-t-elle. La saison touristique peut intensifier les risques, mais ça ne les invente pas. Ça fait juste révéler une misogynie qui est présente à l’année longue. »
D’ailleurs, Lola a travaillé au sein d’une agence d’escortes plusieurs années avant de faire le saut pour devenir une travailleuse indépendante. La saison touristique ne l’affecte quasiment plus aujourd’hui, puisque ses nouveaux clients potentiels passent par un processus de vérification pour assurer sa sécurité. Cependant, elle spécifie que le risque est particulièrement augmenté pour les escortes qui travaillent en agence, puisque le processus de criblage de la clientèle est minime, voire inexistant.
« La saison touristique peut intensifier les risques, mais ça ne les invente pas. Ça fait juste révéler une misogynie qui est présente à l’année longue. »
Lola
D’après Jennie-Laure Sully, coordonnatrice chez la concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), « c’est vraiment une période où on sait qu’il y a effectivement une augmentation de la demande, et on sait que ça crée un risque plus grand de violences, » explique-t-elle. Elle spécifie cependant qu’il ne s’agit pas uniquement de la saison touristique, et que « tout événement qui amène de l’achalandage en centre urbain peut augmenter la violence. »
La cause profonde de la violence
Justine*, une escorte indépendante, ne croit pas pour sa part que le tourisme augmente les risques de violences. « La violence, on la subit de manière plus ou moins égale, peu importe la saison, affirme-t-elle. L’idée qu’elle est plus présente en été n’est rien d’autre qu’une béquille politique de la part de nos élu·es et des gens en position d’autorité qui se servent de la F1 et de divers autres événements estivaux pour dramatiser notre métier et avoir la population générale dans leur poche. »
Noëlle*, escorte indépendante et danseuse, pense aussi que l’été n’a pas d’influence sur les violences vécues par les travailleuses, puisque « les lois qui protègent en général les femmes nous protègent également ». Selon elle, c’est avant tout un « problème de misogynie et de culture du viol » qui dépasse la saison touristique.
C’est pour cela que Bella*, une travailleuse du sexe indépendante, considère qu’il faut éviter d’attribuer les violences au tourisme. « La question à se poser n’a pas rapport avec les saisons ou les touristes, écrit-elle par courriel. Il serait plus pertinent de se pencher sur l’impact de la montée de l’extrême droite sur la violence que les hommes font subir aux travailleuses du sexe et aux femmes en général. »
Noëlle* pense surtout qu’il faut changer les discours entourant le travail du sexe. « Ce sont les préjugés associés à notre emploi qui empêchent notre accès à la justice ou nuisent à notre sécurité, dit-elle. Ce sont des changements de discours autour du travail du sexe qui sont nécessaires. »
Parmi ces derniers, elle affirme qu’il faut faire la distinction entre travail du sexe et exploitation sexuelle. « La nuance est rarement faite parce qu’on n’est pas en contrôle des narratifs, » explique-t-elle.
Exploitation sexuelle et travail du sexe
Dans son avis sur la traite des femmes durant le Grand Prix, le Conseil des Montréalaises, un groupe de femmes qui conseille l’administration municipale sur les enjeux de condition féminine, définit le travail du sexe comme « un échange de services entre adultes consentants, » alors que la traite à des fins d’exploitation sexuelle est « caractérisée par la coercition et l’exploitation. » Le Conseil recommande que la Ville de Montréal reconnaisse la différence entre ces diverses notions.
« L’amalgame entre traite des femmes, exploitation sexuelle et industrie du sexe invisibilise toute autre forme de traite des personnes. Il invisibilise aussi la violence politique et institutionnelle que vivent les travailleuses du sexe. […] La compréhension de leur vécu dans les seuls termes de l’exploitation sexuelle limite leur capacité à faire valoir leurs droits », peut-on lire dans l’avis.
« Ce sont les préjugés associés à notre emploi qui empêchent notre accès à la justice ou nuisent à notre sécurité. »
Noëlle
Ce même rapport recommande aussi que le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) et la Ville reconnaissent les effets discriminatoires des interventions sur la traite des personnes et l’exploitation sexuelle, et qu’ils cessent de cibler les TDS lors de leurs opérations policières. Le SPVM a refusé la demande d’entrevue de Pivot par rapport à leurs interventions policières sur l’industrie du sexe.
L’analyse souligne aussi que pour l’instant, aucune étude n’a encore prouvé empiriquement que les grands événements sportifs, ou le tourisme, causent une hausse de la traite humaine à des fins d’exploitation sexuelle.
Un conflit idéologique
Malgré ces recommandations, certains organismes, tels que la CLES, ne font pas la distinction entre l’exploitation sexuelle et le travail du sexe, car ils perçoivent l’industrie du sexe dans son ensemble comme une forme d’exploitation sexuelle.
L’organisation Stella, qui représente des travailleurs.ses du sexe à Montréal, critique au contraire cette comparaison du travail du sexe à « une forme d’esclavage », et priorise plutôt la promotion des droits du travail et les droits de la personne des travailleuses du sexe. Noëlle* ajoute que la perspective de la CLES peut manquer de nuance et renier l’autonomie de choix des travailleuses comme elle.
Malgré ces critiques, la CLES est catégorique sur sa position, « C’est de l’exploitation », affirme Jennie-Laure Sully. « Dans un système capitaliste, il y en a toujours, mais si tu ne veux pas parler d’exploitation, c’est que tu ne veux pas parler des exploiteurs, et nous, c’est ce qu’on veut faire. »
En dépit de cette divergence de points de vue sur l’industrie du sexe, ces différents acteurs du milieu sont tous d’accord que, lorsqu’on parle de violences dans l’industrie, le problème va au-delà du tourisme.
* Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à cet·te intervenant·e afin de lui éviter de possibles représailles.