L’idée s’installe dans l’actualité comme un pénible vers d’oreille dont on n’arrive pas à se débarrasser.
Je parle de ce projet de règlement interdisant d’insulter la police auquel réfléchit l’administration Ferrada, à Montréal.
C’est la récente arrestation de Mohammed Bekkali pour « libelle diffamatoire » envers trois flics du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) qui a ramené l’affaire sur le tapis.
Bekkali est cet automobiliste rendu célèbre par sa vidéo virale où il abuse à volonté du mot « pute » en insultant une agente du SPVM.
Je ne vous cacherai pas que les invectives misogynes me donnent envie de gerber.
Rappelons cependant que le règlement envisagé ne cible pas les propos dégradant les femmes, mais vise plutôt à protéger la police contre des écarts de langage.
Or, en utilisant le Code criminel contre Bekkali, le SPVM a scoré dans son propre but en faisant involontairement la preuve qu’une réglementation municipale contre les insultes envers la police n’est pas nécessaire pour sévir quand la ligne rouge est franchie.
Croisade toxique
Ce qui n’empêche pas François-David Bernier, un avocat souvent invité à Qub Radio comme analyste judiciaire, de continuer à plaider en faveur du règlement anti-insulte dont rêve le lobby policier.
Si, au début, l’administration Ferrada s’était montrée plutôt tiède à l’idée, elle semble maintenant succomber à la pression de la Fraternité des policiers de Montréal, laquelle a même commandé un sondage suggérant que le projet de règlement susciterait 70 % d’appui auprès de ses membres.
Il faut dire que l’empire Québecor travaille l’opinion publique depuis plusieurs mois pour vendre l’idée, non sans répandre une odeur envahissante d’hypocrisie.
Prenez Richard Martineau. Il a pondu pas moins de quarante-cinq chroniques intitulées « Je suis Charlie » pour montrer à quel point il se gargarise abondamment le gorgoton de liberté d’expression. Mais « Charlie » devient soudainement introuvable lorsqu’une figure d’autorité comme la police subit la liberté d’expression sous forme d’impolitesses. Martineau est même allé jusqu’à récemment suggérer que le célèbre acronyme ACAB (« All Cops Are Bastards ») soit criminalisé.
Benoît Dutrizac, un chaud partisan du projet de règlement, a quant à lui multiplié les leçons de savoir-vivre en utilisant sa tribune mainstream sur Qub Radio pour traiter Bekkali de « malpropre », « sans-dessein », « morveux », « crosseur » et même de « micro-pénis ».
Si Dutrizac croit pouvoir s’exprimer sans filtre, alors pourquoi Bekkali ne peut-il pas en faire autant?
Poulet fragile : une espèce à protéger?
Le retour du débat sur le droit d’insulter la police coïncide avec l’apparition d’une autre vidéo controversée, dans laquelle on voit cette fois-ci un vieux flic blanc de Mercier, en Montérégie, inviter un jeune automobiliste noir à quitter le Canada s’il n’est pas content de se faire intercepter.
Après seulement quatre petites journées d’enquête interne, le flic en sort blanchi.
Pourtant, jamais un automobiliste blanc ne se ferait parler de cette façon.
Alors quel message veut-on envoyer ici? Que le droit de chialer est le privilège exclusif des « Québ de souche »?
La réaction raciste du flic au mécontentement de l’automobiliste est une autre preuve de l’intolérance policière à la critique.
Mon message aux flics incapables d’encaisser une poignée de mots pas gentils est le suivant : vous êtes libres de quitter la police.
Car si l’École nationale de police du Québec (ENPQ) juge utile de préparer les futurs flics à se faire envoyer promener lors de mises en situation fictives avec des comédien·nes jouant les trouble-fête, c’est bien parce que l’insulte fait partie de la job. Voilà notamment pourquoi la résilience et le contrôle de soi sont enseignés à l’ENPQ.
Interdire la moindre offense envers la police, c’est baisser le niveau de tolérance face aux situations contrariantes. Donc, tout le contraire de la résilience.
Croyez-vous vraiment que la police arrivera à se faire respecter en se prenant pour de la petite porcelaine qui craque au moindre regard de travers?
Si un mot de trop réussit à ébranler l’autorité constabulaire, pourquoi alors ne pas inscrire, en grosses lettres, « FRAGILE » sur l’uniforme policier?
Non à la police des gros mots
Les flics sont loin d’être les seuls à se faire insulter. Adopter un règlement nous obligeant à polir nos mots pour rester polis face à la police, c’est leur accorder un privilège de plus qui s’ajoutera à une liste déjà trop longue.
À Québec, où un tel règlement existe déjà, les flics ont remis en moyenne cinq amendes par jour au cours des six dernières années pour motif d’insulte à la police, occasionnant des recettes de 1.7 million $ pour la municipalité.
Adopter un tel règlement à Montréal, c’est ouvrir la porte grande ouverte à l’abus de la part de flics aussi susceptibles que zélés.
Surtout que la jurisprudence révèle que les juges peinent à s’entendre sur la notion d’insulte envers la police.
Dans une affaire, le tribunal a jugé que de traiter un flic de « raciste » était une insulte, tandis qu’un autre juge en est arrivé à la conclusion inverse pour le même mot.
D’autres jugements contradictoires ont été rendus concernant l’utilisation du mot « cochon » à l’endroit d’un flic : dans une affaire, le défendeur a été déclaré coupable, tandis que l’acquittement a été prononcé dans une autre.
Fait à souligner, cette dernière conclusion est mentionnée dans un récent jugement du Tribunal administratif de déontologie policière, où le juge s’inquiète de « l’ambivalence du droit sur la question ».
« Il serait souhaitable que le débat jurisprudentiel actuel quant à la portée des dispositions réglementaires en cause et à leur compatibilité avec les chartes, en particulier le droit à la liberté d’expression, puisse bénéficier de l’éclairage de la Cour d’appel et de la Cour suprême », fait ainsi valoir le tribunal déontologique.
N’est-il pas prématuré d’adopter un règlement anti-insulte dans un tel contexte d’incertitude juridique?
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Si on se fait interdire de traiter les flics de beux, de cochons ou de chiens, alors comment nous permettra-t-on d’appeler un policier qui collectionne les dreads comme des scalps, à Montréal-Nord?
Un agent de la paix?
J’ai beaucoup trop de respect envers la paix pour ça.
S’il est vrai que l’insulte ne hausse jamais le niveau du débat, elle offre au moins l’avantage de permettre de ventiler.
Notre liberté de parole nous appartient, vous ne pourrez jamais nous l’enlever. Jamais.
Capiche?
