Pas de repos pour Marilyn Monroe

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Pas de repos pour Marilyn Monroe

Les femmes étiquetées comme des sex-symbols ont-elles le droit de vieillir et même… de mourir?

Le 1er juin dernier, l’actrice Marilyn Monroe – véritable icône de l’âge d’or du cinéma hollywoodien et symbole de féminité occidentale s’il en est un – aurait célébré son centième anniversaire.

Depuis son décès tragique en août 1962, entre les théories du complot autour d’une possible liaison amoureuse avec le président John F. Kennedy, sa relation trouble avec son psychiatre et ses divorces avec ses ex-maris, ce sont beaucoup ses rapports avec les hommes qui ont fasciné. Et surtout, le rapport des hommes en général face à la figure de sex-symbol à la jupe au vent qu’elle incarne.

En aurait-il été autrement si la star avait continué de vivre et de vieillir? L’actrice reste la cible d’une fascination malsaine, près de 64 ans après sa mort.

Harcèlement posthume

La tombe de Marilyn Monroe, née Norma Jean Baker, est située au columbarium de Westwood Village Memorial Park, à Los Angeles, en Californie. Ce qui est hautement malaisant, c’est que les emplacements situés de part et d’autre du caveau deviennent ponctuellement disponibles et se voient inlassablement accaparés par des hommes qui fantasment d’être allongés « sur » ou « près » de l’actrice, une fois morts. Du véritable harcèlement posthume, en somme.

Un dénommé Richard Poncher, qui a notamment fait fortune en tant qu’entrepreneur dans le domaine de l’électronique et des technologies, possédait déjà l’espace au-dessus de celui de Marilyn Monroe. Des années plus tard, avant sa mort, Poncher a dicté à son épouse Elsie ces respectueux et dignes arrangements funéraires : « Si je crève et que tu ne m’installes pas face à Marilyn, je te hanterai pour l’éternité ». Charmant.

Or, 23 ans après son décès, en 2009, sa veuve a finalement décidé de rompre sa promesse et de rendre l’emplacement disponible aux enchères, pour se sortir d’un pétrin financier. Il n’en fallait pas plus pour que de torves millionnaires dégainent leurs chéquiers en bavant. Le tombeau s’est vendu à plus de 4,6 millions de dollars américains à un acquéreur anonyme (l’histoire ne précise pas si Elsie a reçu la visite d’un Poncher-poltergeist-vengeur).

Le tombeau à côté de Marilyn Monroe est quant à lui occupé depuis 2017 par le non moins douteux Hugh Hefner – le fondateur du magazine Playboy dont Marilyn a fait la première une en 1953 – qui souhaitait lui aussi « passer l’éternité » près de l’actrice. Un autre emplacement à proximité a été acquis en 2024 par un investisseur en technologies de Beverly Hills, Anthony Jabin, qui a apparemment « toujours rêvé » de reposer près de Marilyn Monroe.

En d’autres mots : les tech bros et autres millionnaires libidineux d’Hollywood s’offrent pour leur repos éternel un ultime geste de harcèlement posé contre Marilyn qui, elle, est apparemment condamnée à rester un objet d’obsession au-delà du trépas.

Et ce n’est pas tout : de ses vêtements jusqu’à des mèches de ses cheveux, en passant par des radiographies de son pubis et de son thorax, les moindres parcelles du corps et de l’intimité de Marilyn Monroe sont vendus aux plus offrants dans des encans. Une utilisatrice d’Instagram, Anna Mac, a d’ailleurs lancé l’idée que les femmes se cotisent pour acquérir et détruire définitivement ces artéfacts et offrir à Marilyn le repos et le respect qu’elle mérite. Je dis oui.

Esthétisation des femmes mortes

La fascination qui persiste pour Marilyn Monroe a forcément à voir avec le fait qu’elle est morte à trente-six ans, figée pour l’éternité dans le stéréotype de la femme fatale mi-trentenaire

Cette trajectoire tragique n’est d’ailleurs pas sans liens avec celle de Nelly Arcan, autrice québécoise que plusieurs ont rapprochée de la célèbre actrice hollywoodienne.

La chercheuse Catherine Parent, stagiaire postdoctorale en études littéraires et féministes à l’UQÀM a dédié une partie de sa thèse de doctorat à la figure publique d’Arcan et m’explique qu’« il y a, chez Monroe et Arcan, quelque chose de l’ordre de l’esthétisation des femmes mortes, c’est-à-dire qu’elles sont des figures qui ont été très reprises suite à leur décès. Cette consécration posthume se fonde notamment sur l’idéal qu’elles représentent, qui est celui de la jeunesse, de la blancheur et des critères correspondant aux canons de beauté occidentaux ».

Vivantes comme mortes, et peu importe leurs propres réflexions sur leur image publique et sur leur travail, ces icônes restent en partie captives de l’image que le patriarcat a besoin qu’elles projettent. « Faire le rapprochement entre ces deux figures, rappelle Catherine Parent, c’est surtout rappeler que – au-delà des ressemblances esthétiques qu’on a pu leur prêter – c’est le patriarcat qui enferme les femmes dans un idéal qui les violente. »

La révolution de Pamela Anderson

Je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’il serait advenu de Marilyn si elle avait continué à vieillir.

Peut-être qu’elle aurait éventuellement réinventé son image, comme le fait ces temps-ci l’actrice Pamela Anderson.

Elle aussi une icône de blondeur, de blancheur et de beauté occidentale, l’ex-mannequin de Playboy et tête d’affiche de la série Alerte à Malibu de 1992 à 1997 glamourise le vieillissement au féminin en foulant les tapis rouges sans maquillage. À l’aube de la soixantaine, elle apparait plus rayonnante que jamais en tant que femme d’âge mûr qui assume ses rides et qui, au-delà des galas et des tournages, s’adonne à des plaisirs simples comme le jardinage.

Tout a commencé à la Fashion Week de Paris en 2023, où Pamela Anderson est apparue sans maquillage ou presque au défilé des invité·es. Elle a confié qu’elle avait ressenti un besoin de mettre au défi sa manière de se percevoir et d’être perçue par les autres, et qu’elle avait cette fois-là préféré passer les heures pré-gala à visiter des musées et à apprécier l’architecture parisienne plutôt que dans une chaise de maquillage. Elle a expliqué qu’elle préfère d’ailleurs le terme « life-ing » (vivre sa vie) à l’expression « aging » (prendre de l’âge). 

J’aurais aimé que Marilyn Monroe puisse lifer.

Le fardeau du fantasme

Marilyn, Nelly et Pamela sont autant d’idoles qui, une fois projetées au rang de femmes-sexe, se voient longtemps refuser leur substance au nom des fantasmes masculins. 

Étonnant coup du sort, tout juste avant sa mort, Marilyn a accordé une entrevue au magazine Life qui tourne justement autour de son rapport à la célébrité et de la manière dont elle reçoit ce qui se dit à propos d’elle. Il est évident, à la lecture de l’entrevue, qu’elle était une femme intelligente animée d’une réelle démarche artistique. Une adepte de cinéma, de littérature, d’art et de design. Une femme réfléchie qui était loin d’être uniquement une chose dont la valeur principale est d’être regardée.

« Ça ne me dérange pas qu’on m’affuble du poids d’être glamour et “sexuelle”. Mais ce qui vient avec tout ça peut être un fardeau », exprime-t-elle dans l’entrevue. « Je n’ai jamais vraiment compris [cette idée de] sex-symbol. Le problème, c’est qu’un sex-symbol devient une “chose”. Je déteste être une “chose” ».