J’accuse Fady Dagher

Alexandre Popovic Chroniqueur · Pivot
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J’accuse Fady Dagher

Sa promesse d’un changement de culture incertain perpétue concrètement un statu quo préjudiciable aux minorités racisées.

C’est arrivé un vendredi soir, à 22 h 30 précises. Fady Dagher, directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), s’est soudainement réveillé, émergeant d’un profond sommeil.

Car annoncer aux médias que seize flics, tous du Poste de quartier 39 à Montréal-Nord, sont sous enquête pour un événement raciste, ça secoue la pulpe.

Mais si le réveil a été brutal, c’est parce que Dagher a vécu dans un monde de rêves pendant un bail.

Un monde dans lequel on résout les problèmes de racisme policier et de profilage racial simplement « en réformant la culture » policière. Comme si les abus policiers se résumaient à un enjeu culturel.

Rendu public en 2012, le Plan stratégique en matière de profilage racial et social du SPVM offre un exemple parlant de cette pensée magique.

Un flic fait l’objet de trois plaintes de profilage racial ou social durant les 400 derniers jours? Son nom apparaîtra sur une liste mensuelle afin qu’il soit « rigoureusement encadré ». Cinq plaintes durant les 400 derniers jours? Le document promet alors « trois à six mois de suivi systématique ». De l’accompagnement au lieu de sanctions.

Ce Plan stratégique qui promeut tout le contraire de la tolérance zéro envers les discriminations policières, c’est le bébé de Dagher, lui qui était à l’époque responsable du Comité directeur sur le profilage racial du SPVM.

Vous vous foutez de moi?

Lorsque j’ai adressé une demande d’accès à l’information au SPVM pour connaître le sort des flics ayant fait l’objet de trois ou cinq plaintes en 400 jours, j’en ai appris une bonne : le mécanisme de détection et de suivi des « comportements inappropriés » décrit dans le Plan stratégique n’est plus fonctionnel depuis 2014! Que du bluff…

Et Dagher de nous refaire le coup cette année même, en annonçant en mars que le SPVM allait recenser les plaintes déposées contre ses membres pour discrimination ou racisme dans le cadre de son Plan de lutte contre les discriminations et le racisme 2026-2030.

À la Commission de la sécurité publique de la Ville de Montréal, j’ai informé Dagher que le mot « plainte » est pourtant introuvable dans son Plan de lutte.

« Je vais me fier à vous, si vous dites que l’avez pas vu », de répondre Dagher, avant de se tourner vers son fidèle acolyte, l’inspecteur Samaki-Éric Soumpholphakdy, lequel a alors déclaré : « Je sais pas s’il y a le mot plainte ». Incroyable, mais vrai.

Autre mot qui brille étrangement par son absence dans le document du SPVM : sanction.

À cette même séance de la Commission de la sécurité publique, Dagher admettra qu’aucun flic du SPVM n’a été sanctionné à l’interne pour profilage racial au cours des cinq dernières années. Le SPVM blanchit le SPVM.

C’est d’autant plus révélateur que la discipline interne du SPVM tombe sous la responsabilité du directeur.

Or, les sanctions sont un langage punitif que comprennent très bien les flics; l’absence de sanction aussi, car elle ne manquera pas d’être interprétée comme un encouragement à récidiver dans l’abus.

Mais le « focus » sur les abus individuels, ça n’intéresse pas le chef du SPVM.

L’approche Dagher, c’est la carotte sans le bâton envers ceux et celles qui gagnent leur vie à manier le bâton.

Le statu quo au nom du changement

C’est aussi une façon de protéger les pouvoirs policiers.

Ce qu’a fait Dagher en rejetant la demande de moratoire à l’égard des interpellations aléatoires dépourvues de tout motif raisonnable de croire en une infraction, lesquelles sont une source reconnue et documentée de profilage racial.

Pour citer Massimiliano Mulone, l’un des co-auteurs de trois rapports sur les interpellations policières, Dagher choisit donc « de perpétuer des discriminations en toute connaissance de cause, en attendant que le changement de culture se fasse ». En supposant bien sûr qu’il se fasse, rien n’étant garanti dans un milieu policier réputé pour sa résistance au changement, justement, comme le reconnaît lui-même Dagher.

Dagher est aussi partisan du maintien des interceptions routières arbitraires, un pouvoir discrétionnaire policier également trop souvent exercé aux dépens de minorités racisées.

Dagher a témoigné dans la célèbre affaire Luamba mais n’a pas réussi à vendre sa salade au juge Michel Yergeau de la Cour supérieure, pour qui les interceptions routières sont un « sauf-conduit de profilage racial ».

« Le changement de culture souhaité au sein de la police pour éliminer le profilage racial […] ne présente aucun résultat démontrable et rien ne permet d’entrevoir à terme une avancée positive en ce sens », de conclure le juge Yergeau.

Au SPVM, l’enfer du racisme est pavé des bonnes intentions du chef du police.

Échec au roi Dagher

Que fait Dagher lors de cette fameuse conférence de presse du 12 juin 2026?

Il rend publique l’existence d’une enquête en cours sur 16 flics du poste 39, enfreignant possiblement son serment de discrétion. Selon la jurisprudence en matière d’accès à l’information, ce type de renseignement est jugé confidentiel.

Peu importe l’intention de Dagher, le mal est fait car les 16 du 39 savent désormais qu’une enquête leur pend au nez, offrant ainsi un avantage évident à des flics forcément familiers avec les rouages internes de leur appareil policier.

Autre conséquence : des flics noirs hésitent à retourner au boulot, la chasse aux snitchs étant désormais ouverte au SPVM pour savoir qui a sonné l’alarme au sujet des 16 du 39, non sans rappeler l’omerta pègreuse.

L’enquête interne du SPVM a débuté en mars, et nous sommes fin juin, trois mois plus tard. Les accusations, disciplinaires ou criminelles, se font toujours attendre.

Alors, ne comptez pas sur moi pour nourrir les applaudissements envers le directeur du SPVM. Je resterai obstinément assis tout au long de l’ovation.

Compte tenu de son allergie légendaire aux sanctions et de sa défense inconditionnelle des pouvoirs policiers utilisés de façon discriminatoire, j’accuse Fady Dagher d’avoir contribué à alimenter un climat d’impunité au SPVM dans lequel des flics racistes du poste 39 se sentaient si intouchables qu’ils ont cumulés des preuves de leurs propres méfaits haineux en collectionnent des dreadlocks, comme des prédateurs fétichistes pour qui les quartiers multiethniques de Montréal sont des terrains de chasse.

Je l’accuse de complicité par omission d’agir et de sévir depuis trop longtemps; d’être le visage souriant d’un système pourri, d’une machine malade qui harcèle, voire tue des personnes qu’elle prétend vouloir protéger et servir.

Arracher des dreads, ça mérite la démission d’un chef de police.