Il y a trois ans, du haut de ses trente ans, la Québécoise Élora Patoine disparaissait sans laisser de trace dans les provinces maritimes. Son histoire rocambolesque, incluant Jean-François Gariépy, un nationaliste blanc présent dans les dossiers Epstein, continue de hanter les personnes qui l’ont connue.
Voilà trois ans que ça s’est passé, et le village d’O’Leary cherche toujours à comprendre. Trois ans qu’Élora Patoine, installée dans ce patelin à l’extrémité ouest de l’Île-du-Prince-Édouard, a disparu dans des conditions mystérieuses. Trois ans sans réelle mise à jour de la part de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). « L’enquête est toujours active », voilà le seul commentaire qu’émet son porte-parole provincial, Gavin Moore.

Cette femme, qui aurait 33 ans aujourd’hui, a-t-elle vraiment quitté volontairement pour un voyage vers l’inconnu, à la Jack Kerouac, comme l’affirme celui qui est désormais son ex-conjoint, Jean-François Gariépy? Le 17 juin 2023, il l’aurait déposée à une station-service à l’entrée du pont de la Confédération, un sac sur le dos et quelques centaines de dollars en poche, pour qu’elle quitte l’île sur le pouce.
Comme pour accréditer cette version, deux jours plus tard, le 19 juin, Élora est vue au centre-ville de Moncton, au Nouveau-Brunswick. Par qui? La police refuse de le dire. Depuis, plus rien.
À O’Leary, on n’en revient pas : « Elle adorait ses enfants », raconte Jessica* , une de ses anciennes collègues de travail. Comment aurait-elle pu les laisser tous les deux, dont un qu’elle allaitait encore?
C’est en 2019 qu’Élora Patoine et « JF » Gariépy ont quitté Montréal pour acheter une maison dans ce village de 900 âmes, au milieu des champs de patates. « On cherchait à s’éloigner de la civilisation, des règles de construction qui harcèlent les Québécois et les forcent à comprimer leur vie dans des régions surpeuplées », témoigne en entrevue l’homme pour justifier ce choix incongru.
À leur arrivée, Élora commence à travailler comme cuisinière au casse-croûte Backwoods de Tyne Valley, à une demi-heure de là, où elle prépare des burgers et des sandwichs poisson frit-bacon, avant d’être mutée dans la nouvelle succursale qui ouvre dans l’aréna d’O’Leary.

Gariépy, lui, personne sur l’île ne l’a jamais vu travailler. Et pour cause : cet influenceur nationaliste blanc gagne sa vie sur le web. À moins de suivre la chaîne complotiste Lux Media d’André Pitre, où il intervient régulièrement, il est peu connu au Québec. En revanche, le quadragénaire obtient un certain succès au sud de la frontière, avec ses shows en anglais, The Public Space puis JFG Tonight. « Il a été un des principaux blogueurs suprémacistes blancs aux États-Unis », affirme Martin Geoffroy, professeur-chercheur en sociologie au Cégep Édouard-Montpetit et spécialiste des idéologies radicales.
Au fil des ans, JF Gariépy a invité sur sa chaîne des célébrités de l’alt-right, telles que Richard Spencer et Nick Fuentes. Bien qu’il ait déjà prôné la création d’un État ethnique blanc, le youtubeur nous dit trouver « exagérée » l’étiquette de suprémaciste, car il ne désirerait pas de domination blanche… avant d’affirmer, du même souffle (et faussement), que « les races existent, c’est une réalité biologique ». Selon lui, « lorsque les blancs se retrouvent en minorité dans un endroit, c’est la première étape d’un génocide contre eux ».

« Ce qui est inquiétant avec M. Gariépy, c’est qu’il a le bagage intellectuel pour appuyer ces thèses-là », prévient Martin Geoffroy. Après un doctorat à l’Université de Montréal en neurobiologie, il devient chercheur postdoctoral de 2011 à 2015 à la prestigieuse Université Duke, en Caroline du Nord. D’après son profil sur ResearchGate, il compte 21 publications scientifiques, citées plus de 1000 fois.
En 2013, il obtient aussi un financement de 25 000 dollars américains du pédocriminel américain Jeffrey Epstein pour lancer une éphémère émission en ligne dédiée aux neurosciences, Neuro.tv, ainsi que l’a révélé Le Devoir en février dernier.
De la vie libre…
Élora Patoine apparaît à l’occasion dans les vidéos de Gariépy, qui lui a octroyé le surnom « Mama JF ». Cela donne parfois des moments malaisants, comme lorsqu’elle interrompt, visiblement en panique, la discussion de son conjoint avec un invité au nom évocateur, No White Guilt. « Tu as essayé de me tuer pendant trois ans », lance-t-elle, des larmes dans la voix, à cet autre influenceur suprémaciste. « T’en as assez dit, maintenant va-t’en », lui intime Gariépy, avant d’expliquer qu’elle a confondu son interlocuteur avec un homme lui ayant fait du mal par le passé.
Plusieurs personnes qui ont connu Élora rapportent des problèmes de santé mentale, sans pouvoir les identifier clairement. Mais toutes en brossent un portrait positif. « Une très bonne personne, toujours prête à aider », dit Jessica, sa collègue de travail. « Excentrique, mais gentille, différente de ce qu’on voit d’elle sur les vidéos », complète Michelle*, une voisine d’O’Leary. Son amie Stéphanie*, qui l’a connue dans les vergers de l’Ouest canadien et a voyagé avec elle en Colombie-Britannique, avant de la côtoyer plusieurs années à Montréal, la décrit comme « vraiment bohème, un peu naïve, et genre… pas toute là ».
Chose certaine, Élora est un esprit libre, curieux, qui rejette les normes sociales. Le genre à partir en voyage sans un sou (littéralement) et à se fier sur sa bonne étoile. Qui fait de l’autostop, dort dans la rue, côtoie les punks, traverse l’Europe en train sans payer pour aller de communes en rainbow gatherings – autant de choses qu’elle a expliquées dans une autre vidéo, où elle apparaît plus calme. « Elle se mettait tout le temps dans des situations incroyables », raconte Stéphanie, qui se rappelle d’une fille qui n’a « aucune conscience du danger » et suit un peu n’importe qui, sans vraiment se demander si elle était la bienvenue.
L’ayant connu très brièvement, Julien Fecteau Robertson peut le certifier. Il la croise dans une soirée à Montréal, à « l’été 2011 à peu près ». À la fin du party, elle s’invite à dormir chez lui. Il lui prépare un lit, mais « elle a insisté pour dormir sur la céramique de ma salle de bain », se souvient-il. Le lendemain, « elle a fini par partir en emportant ma BD, mais en laissant chez nous sa sacoche et ses souliers. »
Aux dires de son amie Stéphanie, Élora s’intéresse à « toutes les choses alternatives, les jardins, le nudisme, l’écoconstruction » et « change souvent ses croyances et ses affinités ». C’est ainsi qu’aspirée par le tourbillon de l’internet, cette femme que plusieurs décrivent comme « hippie » découvre une nouvelle alternative en vogue au milieu de la décennie 2010 : l’alt-right, par le biais de la chaîne YouTube de JF Gariépy. Les thèses qu’il déroule la séduisent, amènent des explications à des choses qu’elle a vues de ses propres yeux, comme l’afflux de migrants en Europe.Sa vieille copine Stéphanie, n’en revient toujours pas : « C’était tellement pas elle… »
Qu’importe, voilà qu’elle contacte cet influenceur, le rencontre, se met en couple avec. « Quand j’ai commencé à regarder JF, je suis devenue folle », assure-t-elle dans une vidéo qu’ils ont faite ensemble. « J’ai perdu tout ce que j’avais, mon travail, ma famille. » Lui se vante de l’avoir sortie de la rue, de l’avoir incitée à cesser de fréquenter des environnements toxiques et de lui avoir fait découvrir la « vie de famille ».
… au contrôle total
À O’Leary, le couple ne reçoit jamais de visite, d’après des voisins. La famille d’Élora? Inconnue au bataillon – son frère et sa sœur n’ont pas voulu participer à ce reportage. La jeune femme prend quand même du plaisir à jardiner et à cuisiner, raconte Jessica. Quand elle est avec ses enfants, elle semble heureuse. « Dès qu’il était là, elle devenait beaucoup plus fermée et timide », enchaîne cette collègue du Backwoods. « Elle nous a dit à de nombreuses reprises qu’il la contrôlait. Elle me demandait si mon mari gardait mon argent… car elle, elle n’était pas autorisée à avoir les cartes bancaires! Elle ne savait pas payer les factures : il faisait tout pour elle. »
« Elle nous a dit à de nombreuses reprises qu’il la contrôlait. »
Ancienne collègue de Élora
Cela est plausible, quand on connaît les idées de Gariépy. Toujours sur YouTube, mais cette fois-ci lors d’une entrevue sur la chaîne The Real Housewives of Alberta, tenue par deux femmes de l’Ouest canadien qui enquêtent assidument sur la disparition d’Élora, l’influenceur a assuré penser qu’un mari devrait pouvoir contrôler sa femme – et regretter que les diktats de la société moderne l’en empêchent : « Si nous pouvions avoir le droit légal de dire “Je peux te garder à la maison et te laisser sortir faire l’épicerie quand la famille en a besoin”, je pense que ce serait bénéfique pour les femmes. Mais nous n’avons pas ça. »
Il faut aussi noter qu’en plus de défendre des thèses racistes, Gariépy a un certain historique avec ses fréquentations passées, incluant certaines en situation de vulnérabilité – c’est pourquoi toutes les femmes interviewées dans le cadre de ce reportage l’ont fait sous couvert d’anonymat. Lors de son passage à Duke (2011-2015), elles sont deux à l’accuser de « violences psychologiques », d’après un article de The Daily Beast de 2018 qui se base sur des documents judiciaires. D’abord une assistante de laboratoire avec qui il aurait eu « une relation sexuelle inappropriée », puis son épouse de l’époque – il aurait menacé d’enlever leur jeune enfant pour le ramener avec lui au Canada. Bien qu’il nie ces violences, un jugement confirmé par la Cour d’appel de Caroline du Nord retire à Gariépy la garde de cet enfant.
Dans les mêmes années, il fréquente une jeune femme autiste de 19 ans. Les parents de celle-ci réussiront à mettre fin à cette relation en obtenant la tutelle de leur fille majeure, après qu’un examen aura déterminé qu’elle a « la maturité sociale et mentale d’un enfant de 10 ou 11 ans », toujours selon The Daily Beast qui cite des dossiers légaux.
Plus de dix ans plus tard, Élora aurait-elle à son tour voulu fuir une vie étouffante? Gariépy présente les choses de manière plus lisse : d’après lui, elle préparait son départ depuis des semaines et voulait retrouver sa destinée de vagabonde, sans attaches ni comptes à rendre. Puisque la maison était à son nom, elle est même allée chercher une procuration auprès d’un avocat, pour que Gariépy puisse la gérer à sa place – ce que nous avons été en mesure de confirmer avec une des personnes qui ont plus tard racheté cette résidence.
Pour Stéphanie, qui l’a connue dans l’Okanagan, il est toutefois impensable qu’Élora, qui s’intéressait tant aux rêves de ses contemporains, reste si longtemps indétectable. « C’est plus le genre à trouver une communauté, à suivre quelqu’un qui est déjà en train de faire quelque chose », juge-t-elle. Ce qui laisse peu de possibilités à ses yeux : « Je pense que soit elle est morte, soit quelqu’un d’autre l’a kidnappée avec de mauvaises intentions et la garde chez eux… »
Signalement tardif
Il faudra attendre plus de trois mois, soit en octobre 2023, pour que la disparition soit signalée à la GRC. Et encore, ce n’est pas Gariépy qui sonne l’alerte : selon lui, c’est un fonctionnaire provincial incapable de joindre Élora qui l’a fait. La GRC vient sur place et l’interroge, mais il n’est pas davantage inquiété.
Ce sera le début de la fin pour JF Gariépy à l’Île-du-Prince-Édouard, où il commence à être pris en grippe. Ainsi, Michelle, une voisine, dit avoir découvert avec effroi ses activités d’influenceur d’extrême droite à ce moment-là, mais aussi avoir été choquée par la facilité avec laquelle il tourne la page sur la disparition d’Élora : peu de temps après la publication de l’avis de recherche, il se serait, par exemple, pointé sans gêne manger au Backwoods, avec une nouvelle conjointe, rencontrée en ligne et récemment arrivée des États-Unis, et les enfants qu’il a eus avec Élora.
Une autre voisine se met à épier sa maison et, ne voyant jamais les enfants en sortir, contacte à plusieurs reprises les services de protection de l’enfance. Ceux-ci viennent faire une visite un vendredi d’octobre 2024. Le soir même, Gariépy, ses deux enfants et sa nouvelle conjointe quittent, direction le Québec, où la DPJ commence aussi à s’intéresser à lui.
Au téléphone, le youtubeur confirme qu’il a été dénoncé par « des gens qui veulent me harceler », et que les services de protection de l’enfance de l’île et la DPJ au Québec sont sur son dos, car ils seraient « peuplés de gens qui ne sont pas honnêtes, des femmes qui souffrent d’hallucinations et veulent mener un combat politique à travers leurs interventions ».
Il fuira finalement en Alberta, où il dit avoir la paix. Bien qu’elle soit au nom d’une personne portée disparue, la maison sera vendue en quelques jours, en dessous du prix du marché, nous ont confirmé les nouveaux propriétaires – qui la récupéreront dans un état épouvantable, avec quantité d’affaires abandonnées à l’intérieur.
Aujourd’hui, c’est donc depuis la province de l’Ouest que JF Gariépy sévit sur internet. Son dernier projet? Un livre de cuisine, White People Food. Sa copine américaine l’a quitté pour retourner dans son pays alors qu’elle était enceinte de lui. On ne saura pas comment se portent les enfants d’Élora : Gariépy n’a pas voulu en parler.
En ce qui concerne Élora, toujours aucune nouvelle. Les personnes ayant des informations qui pourraient permettre de la retrouver peuvent joindre le Groupe des crimes majeurs de la GRC de l’Île-du-Prince-Édouard, au 902-566-7112.
*Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à la personne pour des raisons de sécurité.