Bifan Sun Journaliste – Initiative de journalisme local · Pivot
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À ce jour, plus de 130 étudiant·es de Gaza admis·es dans des universités canadiennes attendent leurs visas depuis deux ans, dont 37 sont coincé·es en Égypte et une centaine demeurent à Gaza. Or, de récents propos de représentant·es du gouvernement canadien à ce sujet s’avèrent incohérents et laissent douter de sa volonté d’émettre ces visas avant que les étudiant·es ne perdent leurs offres d’admission et de financement.

Depuis deux ans, Palestinian Students and Scholars at Risk (PSSAR), un réseau bénévole d’universitaires canadien·nes, aide les étudiant·es et chercheur·euses exceptionnel·les de Gaza à accéder à des opportunités d’études supérieures et de recherche entièrement financées au Canada.

À ce jour, plus de 130 étudiant·es gazaoui·es ont été admis·es dans 26 universités canadiennes, dont sept à l’Université McGill. La plupart d’entre eux·elles attendent leur permis d’études depuis deux ans, au milieu d’un génocide, alors que ce type de visa est généralement traité en quelques semaines. 

D’après PSSAR, deux étudiantes qui avaient été admises ont été tuées lors d’une frappe israélienne avant de pouvoir venir étudier au Canada. Plusieurs autres auraient perdu espoir et retiré leur demande.

Dans une réponse transmise à Pivot par courriel, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) confirme que seuls deux étudiants qui se trouvaient en Égypte ont reçu leur visa en date du 3 juin.

D’après Diana Allan, professeure à l’Université McGill et membre de PSSAR, la plupart des étudiant·es ont dû reporter deux fois leur admission et pourraient bien devoir la reporter une troisième fois, ce qui ne serait plus possible pour plusieurs d’entre eux·elles qui ont été admis·es et financé·es pour travailler sur des projets de recherche spécifiques.

Depuis un an, de nombreux·euses universitaires et député·es fédéraux·ales demandent au gouvernement canadien de traiter rapidement et équitablement les visas des étudiant·es gazaoui·es et d’utiliser ses relations diplomatiques pour sécuriser leur sortie de Gaza, où Israël contrôle les entrées et les sorties. Une lettre ouverte adressée à la ministre canadienne de l’Immigration Lena Diab, rédigée par PSSAR, a été signée par 15 associations de professeur·euses et 900 professeur·euses individuel·les.

Des promesses fallacieuses

Le 1er juin, une porte-parole du cabinet de la ministre aurait déclaré au Globe and Mail que la plupart des 37 étudiant·es qui se trouvaient en Égypte avaient reçu une décision et que les entrevues avec le reste des étudiant·es évacué·es étaient prévues pour la semaine. Ces informations contredisent totalement la réponse que Pivot a obtenue, selon laquelle seuls deux étudiants avaient obtenu leur visa au 3 juin.

Plus tôt, le 28 mai, interrogée par la députée néo-démocrate Jenny Kwan à la Chambre des communes, la ministre Diab avait promis que les visas de tou·tes les étudiant·es gazaoui·es seraient traités dans un délai de dix jours. Pourtant, quelques jours plus tard, le 2 juin, lors d’une rencontre avec un représentant d’IRCC responsable des dossiers de Gaza, PSSAR a été informé que la déclaration de la ministre était inexacte et qu’IRCC n’allait pas traiter tous les visas en dix jours.

Un système biaisé

Depuis octobre 2023, tous·tes les demandeur·euses de visa en provenance de Gaza doivent se soumettre à des contrôles de sécurité étendus exercés par IRCC et le Service canadien du renseignement de sécurité.

Pour les universitaires et les député·es qui défendent les étudiant·es gazaoui·es, cette étape supplémentaire est excessive, biaisée et discriminatoire.

D’après Diana Allan, une dizaine d’étudiant·es qui se trouvaient en Égypte ont été convoqué·es à des entrevues avec des agents du gouvernement canadien. Certain·es auraient été questionné·es à savoir où iels se trouvaient le 7 octobre 2023, le jour où le Hamas a lancé une série d’attaques contre Israël. Des agents auraient aussi demandé à certain·es de prouver qu’iels n’avaient aucun lien avec le Hamas, simplement parce qu’iels avaient fréquenté une université voire même une école primaire financée par le gouvernement.

« Il s’agit d’une culpabilité présumée », dénonce Diana Allan en entrevue avec Pivot, « la façon dont ces questions ont été posées était très agressive ».

« Ces entrevues ont clairement été très troublantes pour les étudiants, à tel point que certains ont dit vouloir retirer leur demande pour venir au Canada », rapporte la professeure, « parce qu’ils sont traités comme s’ils s’étaient impliqués dans des actes de terrorisme ».

IRCC a d’ailleurs confirmé dans un courriel à Pivot que trois étudiant·es ont retiré leur demande.

« C’est très, très similaire à la logique qu’utilise également Israël pour justifier les bombardements d’écoles et les massacres de civils auxquels on a assisté au cours des trois dernières années », souligne-t-elle.

Rappelons que toute personne quittant Gaza doit obtenir l’autorisation du Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT), un organe militaire relevant du ministère israélien de la Défense et chargé de contrôler les mouvements des civil·es à l’entrée et à la sortie des territoires palestiniens occupés.

« Si ces étudiants sont déjà au Caire, c’est qu’ils ont déjà été autorisé·es par Israël à quitter Gaza », argumente Diana Allan. « Voilà donc une autre raison pour laquelle ce délai prolongé semble tout simplement fallacieux. »

Le Canada n’en fera pas plus

Pour la centaine d’étudiant·es toujours à Gaza, l’un des obstacles majeurs est l’impossibilité de fournir les données biométriques requises pour tout type de visa aux fins de vérification d’identité.

« Comme IRCC n’est pas présent à Gaza, les personnes qui s’y trouvent encore ne peuvent compléter ces étapes qu’après avoir quitté le territoire. Ces vérifications sont essentielles pour protéger la sécurité des Canadiens et l’intégrité du système d’immigration », a déclaré IRCC, toujours par courriel. 

Sauf que la seule voie d’accès au monde extérieur, le passage de Rafah entre Gaza et l’Égypte, n’a rouvert qu’en février dernier, sous un contrôle strict d’Israël, qui ne laisse passer qu’un nombre limité de personnes gravement malades ou blessées, ainsi que les citoyen·nes étranger·ères et  les titulaires de certains visas étrangers figurant sur les listes d’évacuation soumises aux autorités israéliennes par un pays tiers.

PSSAR et des député·es fédéraux·ales ont à maintes reprises demandé à la ministre de l’Immigration d’exempter les étudiant·es à Gaza de la collecte de données biométriques, une mesure exceptionnelle qu’IRCC a déjà prise pour accepter des Ukrainien·nes « à faible risque » après l’invasion russe, ou encore pour accueillir 7 000 ressortissant·es étranger·ères invité·es par la FIFA à la Coupe du monde en cours.

« Ce qu’on demande est un droit humain fondamental. »

Samia, étudiante gazaouie admise à l’Université McGill

Diana Allan faisait partie des membres de PSSAR qui ont rencontré le représentant d’IRCC le 2 juin. « Quand on lui a demandé “comment pensez-vous que ces étudiants vont pouvoir sortir de Gaza si vous n’allez pas faciliter leur sortie et que vous n’allez pas lever les exigences biométriques?”, il a dit “eh bien, il y a l’agence Hala” », raconte la professeure.

Hala est une agence de voyage égyptienne qui chargent aux Gazaoui·es entre 5 000 et 10 000 dollars américains pour les faire passer en Égypte via Rafah. Dans un mémoire relatif à ce sujet, le comité parlementaire qui surveille le travail d’IRCC déclare explicitement que le Canada n’approuve pas l’utilisation de ce genre de moyens non officiels pour quitter Gaza.

« C’est extrêmement décevant, ça signifie que [le gouvernement] a décidé de ne plus faire aucun effort pour faire sortir [les étudiant·es] », déplore Diana Allan.

Pour Samia*, une étudiante gazaouie admise à l’Université McGill qui attend son visa depuis 27 mois, il n’est pas si difficile d’aider les étudiant·es à sortir de Gaza dans les circonstances actuelles. « Ça demande de la flexibilité et des considérations humanitaires. Les autorités canadiennes pourraient créer des solutions alternatives, comme l’ont fait l’Irlande, l’Allemagne, le Royaume-Uni et bien d’autres. »

Des porteur·euses d’espoir

D’après PSSAR, la grande majorité des étudiant·es sont admis·es dans des programmes de cycles supérieurs en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques et sont déterminé·es à contribuer à la reconstruction de Gaza après avoir terminé leurs études au Canada.

« On doit leur offrir la meilleure éducation possible afin qu’ils puissent faire partie de ce processus de reconstruction qui prendra de nombreuses années et qui nécessitera la participation de tous ceux qui possèdent les compétences pour accomplir ce travail », soutient Diana Allan.

Pour la professeure, refuser le droit à l’éducation à ces étudiant·es exceptionnel·les de Gaza ne fait que contribuer au scolasticide commis par Israël, qui a détruit l’ensemble des douze universités de Gaza dans les 100 jours suivant le début de la guerre. 

« On ne demande pas beaucoup et on ne demande rien d’irréaliste. On a des lettres d’admission, on a des bourses d’études. Ce qu’on demande est un droit humain fondamental », soutient Samia.

L’étudiante a été admise à un programme de maîtrise en Informatique de l’Université McGill pour mener des recherches en vision par ordinateur, un domaine où Gaza ne compte aucun·e spécialiste.

Malgré des conditions extrêmement difficiles – coupure d’Internet et d’électricité, déplacements et bombardements incessants, elle a continué d’étudier et a obtenu à distance un certificat exigeant du Programme des talents émergents de l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT).

« Étudier au Canada signifie sécurité et dignité. Ça me permettrait de poursuivre mes études sans crainte constante, de transformer des années de travail acharné en un avenir prometteur », dit Samia. « Je rêve de devenir professeure, de mener des recherches qui ont des impacts réels et de contribuer à l’éducation [à Gaza] de manière significative. »

« Le rêve est là, mais le chemin pour y parvenir semble incertain et pénible. »

*Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à la personne pour des raisons de sécurité.

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