Gaza sous les décombres : routes brisées, camps infestés et cessez-le-feu sans effet

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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Gaza sous les décombres : routes brisées, camps infestés et cessez-le-feu sans effet

Plus de 900 Palestinien.nes tué·es depuis le cessez-le-feu d’octobre 2025.

Le 17 mai, une frappe israélienne cible une cuisine caritative turque à Deir al-Balah, faisant trois morts. La veille : deux travailleurs humanitaires assassinés. Après la suspension de World Central Kitchen, ce sont ceux qui nourrissent les survivant·es qu’on bombarde. 

Gaza connaîtra-t-elle encore un retour de la famine?

Les transports à Gaza : « un combat quotidien »

À Gaza, les visages portent deux ans de guerre. Les yeux sont creux. Les corps, épuisés. On ne cherche plus la sécurité , on cherche un moyen de transport, de l’eau potable, de la nourriture, un endroit sans rats. La survie est devenue le seul horizon. Dans les rues dévastées de Gaza, la scène ressemble à une autre époque. Des charrettes tirées par des ânes, des tuk-tuks surchargés, des voitures rafistolées avec des pièces détachées introuvables. Entre 25 000 et 32 000 véhicules détruits. 2 835 000 mètres de route rasés. Ce qui reste ne suffit pas et ce qui roule tombe en morceaux.

« Se déplacer d’un point à un autre est devenu, à Gaza, une épreuve en soi. »

Khaled, 33 ans, infirmier aux urgences de l’hôpital Nasser à Khan Younès, attend depuis plus d’une heure à un carrefour. Il doit rejoindre son service.

« Les mots ne suffisent pas pour décrire ce qu’on vit », dit-il. « Tu attends des heures une voiture qui ne vient pas. Parfois tu changes ton trajet entièrement, parfois tu marches. » Se déplacer d’un point à un autre est devenu, à Gaza, une épreuve en soi. « Le trajet qui durait dix minutes peut aujourd’hui prendre une journée entière. Les tuk-tuks et les remorques n’ont pas été conçus pour des routes pleines de gravats et de cratères. À chaque virage, tu penses à ta vie. Tu penses juste à arriver. »

La guerre à Gaza a officiellement pris fin. Sur le terrain, elle continue sous d’autres formes. Les routes sont éventrées, les quartiers entiers sont inaccessibles, et des familles déplacées ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.

Les voitures peinent à circuler sur des chaussées criblées de cratères et de gravats. Les chauffeurs, eux, font face à des prix du carburant et de la maintenance qui ont explosé. Même les vendeurs de carburant survivent à peine, ils achètent cher et vendent peu.

« Gaza! Gaza! » – la voix de Mohammad Abu Ras, 17 ans, couvre le bruit des moteurs. Il est debout à l’arrière d’une remorque, il appelle les passagers, organise leur montée. Ce n’est pas lui le chauffeur, il est là pour remplir la remorque et gagner quelques shekels. Mohammad a perdu toute sa famille dans les bombardements. Il ne reste que lui et sa sœur, mais elle est partie se faire soigner à l’étranger après avoir été grièvement blessée. Depuis, il est seul. Chaque matin, il cherche du travail. N’importe quel travail. 

« Je monte dans les remorques, j’aide à charger les gens, je crie les destinations », dit-il. « Ce n’est pas un vrai travail, mais c’est ce que j’ai trouvé. Il faut manger. »

Les rats, nouvelle menace du quotidien dans les camps de déplacé·es

Des milliers de familles déplacées vivent dans la peur. Dans les tentes, les rongeurs ont pris possession des espaces de vie. Les ordures s’accumulent. Les égouts ne fonctionnent plus.

Fouad Jandiyya, 33 ans, père de cinq enfants, a fui l’est de Gaza City. Depuis des mois, il vit dans un camp au centre de la ville. Pour survivre, il travaille avec la municipalité au nettoyage des rues, l’un des rares emplois qui subsistent dans un territoire où le chômage dépasse tout ce qu’on peut mesurer. « Les rats sont là depuis le premier jour », dit-il. « Mais maintenant ils se multiplient entre les tentes de façon anormale. On en élimine un, un autre prend sa place. On n’a aucune solution réelle. »

Les rats déchirent les bâches en plastique des tentes, détruisent les réserves de nourriture. Les pièges artisanaux ne suffisent plus. Les poisons sont introuvables ou hors de prix. Sa femme Raghad raconte qu’un rat a griffé leur enfant en entrant dans la tente la nuit. Depuis, les enfants ont peur de bouger après la tombée du jour.

« Chaque matin on trouve des traces de rats partout », dit-elle. « Même la nourriture n’est plus en sécurité. On vit dans une peur permanente. »

Oum Ahmed a été chassée de chez elle cinq fois. Elle a fini par dresser sa tente près d’une décharge, c’était le seul espace qui restait. 

Elle a 55 ans. Avec elle : ses enfants et ses douze petits-enfants, tous entassés sous des bâches en plastique à quelques mètres des ordures, dans le quartier du cimetière près du marché Fares. Elle a été déplacée plus de cinq fois depuis qu’elle a quitté son quartier de Shuja’iyya, à l’est de Gaza. Elle, ses enfants et ses douze petits-enfants. À chaque fois, un ordre d’évacuation. À chaque fois, une nouvelle tente dans un nouvel endroit. 

« L’odeur la nuit est insupportable », dit-elle. « La chaleur la ramène encore plus fort. Les moustiques ne nous laissent pas fermer l’œil. Les mouches sont sur la nourriture, sur les visages des enfants, partout. »

Elle tend les bras de son petit-fils. Des piqûres. Des rougeurs. Des plaies qui ne guérissent pas.

« J’ai cherché ailleurs », dit-elle simplement. « Il n’y a nulle part. »

Oum Ahmad n’est pas un cas isolé. Plus d’un million et demi de Palestinien·nes vivent dans des conditions similaires sous des tentes, sans eau potable, sans système d’assainissement, sur un territoire dont 88 % des infrastructures ont été détruites.

La moitié de la population de Gaza vit aujourd’hui sous des bâches en plastique. Pas parce qu’elle le choisit, mais parce qu’il ne reste plus rien d’autre.

Certain·es ont tenté de rentrer chez eux. Iels ont été tué·es.

Les forces israéliennes maintiennent ce qu’elles appellent la « ligne jaune » des blocs peints en jaune plantés sur les terres et les maisons des Gazaouis, qui délimitent une zone tampon couvrant plus de 60 % du territoire. Chaque jour, des maisons sont démolies dans cette zone. Chaque jour, des tirs. Des ordres d’évacuation lancés comme si la guerre n’avait jamais cessé.

Le cessez-le-feu existe sur le papier. Sur le terrain, Israël trace ses frontières sur les ruines des autres et tue quiconque s’en approche.

88 % détruits : le visage d’un territoire effacé

Cent mille tonnes d’explosifs sur 365 kilomètres carrés. 

210 000 logements totalement démolis. 110 000 rendus inhabitables. 180 000 partiellement endommagés, selon le Bureau médiatique gouvernemental de Gaza. Des familles qui dormaient dans des appartements dorment aujourd’hui dans des tentes infestées de rats, à côté des décharges, entre les tombes.

137 écoles et universités effacées. 357 autres endommagées. Les enfants de Gaza grandissent sans salles de classe, ceux qui ont survécu.

34 hôpitaux hors service. 80 centres de santé fermés. 162 établissements médicaux ciblés. Les malades marchent des heures pour trouver un médecin quand ils en trouvent un.

832 mosquées démolies. 206 sites archéologiques détruits. 19 cimetières touchés.

Dès le premier jour de la guerre, Israël a coupé l’eau. 330 000 mètres de réseau d’eau détruits. 655 000 mètres de réseau d’égouts rasés. Les eaux usées s’infiltrent dans les nappes phréatiques. En hiver, elles envahissent les tentes.

Les conséquences : maladies intestinales, infections cutanées, épidémies qui couvent dans un territoire où le système médical n’existe plus.

Dans le piège d’une souffrance qui ne finit pas

Les maladies. Les tentes qui s’effondrent. Les routes impraticables. Les rats qui attaquent les enfants la nuit. Le spectre de la famine qui revient. Deux ans de massacres et de déplacements et maintenant, les épidémies viennent achever ce que les bombes ont commencé.

Le Gazaoui ne souffre pas seulement des bombes. Il souffre de la rue qu’il ne peut plus traverser, de l’eau qu’il ne peut plus boire, du rat qui mord son enfant la nuit, du médecin qu’il ne peut pas atteindre. Chaque destruction en aggrave une autre. Chaque jour qui passe enfonce un peu plus. Le Gazaoui ne fait plus face à une seule crise. Il est cerné. Jusqu’à quand un peuple peut-il survivre sous les bombes, dans la boue, avec les rats pendant que le monde regarde?

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