Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
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Au complexe Norgate, l’inquiétude des locataires laisse place à la mobilisation. Confronté·es à des hausses de loyer et à des travaux qu’iels jugent dangereux pour leur santé, des dizaines de locataires se sont donné rendez-vous devant leur immeuble le 4 mai dernier, pour contester la gestion du nouveau propriétaire et bloquer des travaux par la même occasion. 

Ce texte vient remplacer un reportage vidéo publié par Pivot le 5 mai dernier, pour lequel une des sources principales, une membre d’Offensive Populaire, nous a demandé de retirer certains de ses propos, dont la véracité était remise en doute. 

Quelques jours après la publication du reportage vidéo initial, Pivot a reçu une mise en demeure, dans laquelle les propriétaires du complexe immobilier, Norgate Québec Inc., effectuaient plusieurs allégations de diffamation. Si Pivot s’oppose à ces accusations et soutient que la grande majorité des informations présentées dans le reportage sont véridiques, nous avons préféré retirer la vidéo et publier un texte qui présente certaines précisions et retire les propos tenus par Offensive Populaire. 

Une acquisition sous tension

L’achat de ce complexe de plus de 1000 logements en 2024 par « Norgate Québec Inc. » – un groupe de quatre investisseurs québécois – bénéficie d’une assurance hypothécaire de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) à condition que les loyers de 40 % du complexe (444 unités) demeurent « abordables ». Si ce programme fédéral impose le maintien de critères d’abordabilité définis par la SCHL, il n’équivaut pas à un gel des loyers.

Adelphe Tetang, locataire du complexe, dénonce l’absence de concertation à cet effet. « Lorsqu’on parle d’augmentation, ça doit faire l’objet d’une négociation. Mais ceux-là, ils ne sont même pas ouverts au dialogue. Ils vous imposent catégoriquement de payer. » 

Un avis d’augmentation de Norgate, consulté par Pivot, affiche une hausse de 100 $. Suite au refus de celle-ci, le propriétaire en demandait au final 87 $. En plus de l’augmentation des loyers, Norgate prévoit la modification des conditions du bail pour transférer les frais de chauffage et d’électricité à la charge des locataires, suite à la prévision de travaux de remplacement des anciens systèmes à gaz, ce qui alourdira la facture des locataires. 

Crainte d’amiante

Parallèlement aux enjeux financiers, c’est la santé qui inquiète les locataires. 

Des travaux de remplacement des anciens systèmes à gaz vers l’électricité sont en cours, mais soulèvent des questions sur la possible présence d’amiante dans ces bâtiments construits durant la Deuxième Guerre mondiale. Une locataire, à qui Pivot a accordé l’anonymat par peur de représailles de la part du propriétaire, exprime son angoisse face à la gestion des chantiers : « Ils savent qu’il y a de l’amiante, le plafond était ouvert. Aujourd’hui, je dois faire un test avec tous mes enfants pour déterminer si je n’ai pas respiré cette substance dans ma maison. »

Lors de la manifestation, Esther Côté, membre d’Offensive Populaire, un groupe de défense du droit des locataires, a indiqué appuyer les résidents dans leur blocage des travaux. Selon elle, les risques sont réels : « Le 1520 Décarie a même dû être fermé en 2023 après un incendie qui a exposé de l’amiante, les locataires expulsés ne sont toujours pas revenus. »

Les locataires demandent une relocalisation temporaire aux frais du propriétaire pendant les travaux et la réalisation de tests d’amiante indépendants avant toute poursuite du chantier.

Réponse du propriétaire

Contactée par Pivot, Norgate affirme que ses hausses respectent les critères du TAL et sont justifiées par la hausse des coûts d’exploitation et des investissements de plusieurs millions de dollars. Elle soutient respecter ses engagements d’abordabilité liés au programme de la SCHL.

Concernant les craintes sanitaires, l’entreprise assure que les travaux sont réalisés selon les normes et ne nécessitent ni relogement ni tests d’amiante. 

Cette information contredit ce que l’entreprise aurait promis aux locataires lors de la manifestation. Lors de la manifestation, un policier du Service de police de Montréal avait indiqué aux locataires avoir communiqué avec un représentant de Norgate, et que ce dernier aurait accepté de faire venir un inspecteur, selon le policier sur place. Dans un courriel envoyé à Pivot, l’entreprise Norgate a réagi à cette situation en indiquant que ses propos avaient été mal compris. Elle a formellement soutenu que, selon les normes applicables, le chantier en cours ne justifiait pas la réalisation de tests d’amiante.

Dans un courriel envoyé aux locataires au lendemain du blocage, la direction a qualifié les actions des résidents d’« inacceptable », réitérant que les travaux de chauffage sont « essentiels ». 

Plusieurs éléments qu’a pu consulter Pivot sont pointés du doigt par les locataires, dont des avis de réglementation à l’amiable, dans le cadre de négociations des augmentations de loyer, présentant des exigences de délais de réponse courts, ainsi que des courriels montrant des formulations intimidantes, ou bien la possibilité de faire payer 500 $ par jour si les locataires refusaient l’accès pour les travaux..

La direction de Norgate précise que ces documents concernaient des propositions d’ententes à l’amiable, une pratique courante dans la gestion immobilière. Cette pratique est toutefois dénoncée par les groupes de défense des droits des locataires

Recontactée par Pivot avant la publication de cet article par l’entremise de leurs avocats respectifs, Norgate n’a pas répondu à nos questions supplémentaires dans le délai de 24 heures accordé.

Retrait et précisions

Dans une version précédente de ce reportage, Esther Côté, membre d’Offensive Populaire interviewée par Pivot, avait énoncé que les travaux menés par Norgate mettraient la santé des locataires en danger, affirmant que des hospitalisations liées à des problèmes aux poumons avaient eu lieu « pour plusieurs raisons ». Ces propos insinuaient que les travaux actuels étaient en cause dans les hospitalisations. Or, plusieurs jours après la parution du reportage, Offensive Populaire s’est rétractée, en indiquant : « nous avons constaté que les rapports que nous avons reçus au sujet des hospitalisations n’étaient pas en lien avec les activités présentes de Norgate. » Pivot tient donc à retirer ces propos.

Dans la précédente version du reportage, notre journaliste expliquait aussi que les résident·es dénoncent des augmentations massives dans « ce vaste ensemble de logements dits abordables », ce qui pouvait laisser croire que l’entièreté du complexe était soumise à des critères d’abordabilité. Ce sont plutôt 40 % du complexe qui sont soumis à ces critères. Nous avons aussi voulu apporter des précisions en ce qui concerne le programme fédéral dont Norgate a bénéficié pour faciliter l’acquisition du complexe. Le précédent reportage aurait potentiellement pu laisser croire que Norgate bénéficiait d’un prêt de la SCHL alors que, comme le précise le présent texte, il s’agit d’un programme d’assurance prêt hypothécaire permettant à Norgate d’obtenir des conditions de financement plus avantageuses.

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