À Montréal, des organismes communautaires signalent des problèmes d’approvisionnement de matériel permettant la prévention de surdoses et d’ITSS. Des documents obtenus en accès à l’information montrent que la Santé publique de Montréal, chargée d’assurer la distribution des items en question, a cherché à réduire ses coûts d’opération à cet effet, en raison de compressions budgétaires. Ces dernières auraient été imposées par Santé Québec, la nouvelle société d’État chargée de revoir l’efficacité dans l’ensemble du réseau.
Dylan* travaille dans un organisme communautaire à Montréal qui œuvre dans la prévention des surdoses. Une part importante de son travail comprend la distribution de matériel de consommation stérile aux usager·ères, comme des seringues et des pipes, afin de minimiser les méfaits et de prévenir la transmission d’infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS).
Ce matériel est fourni par la Direction régionale de santé publique de Montréal (DRSP), qui s’occupe de recevoir et d’acheminer les commandes de tous les organismes communautaires du secteur dans la métropole.
Mais depuis l’année dernière, Dylan ne reçoit qu’une fraction du matériel demandé.
« Depuis le printemps, c’est vraiment des coupures. Par exemple, on va commander 70 caisses de pipes à crystal [meth] pour le mois et on va en recevoir la moitié », explique-t-iel. À chaque reprise, aucune explication ne lui a été fournie par la DRSP.
L’organisme où travaille Dylan, qui a préféré ne pas être nommé par peur de représailles, n’est pas seul à rencontrer des problèmes d’approvisionnement.
C’est un constat similaire chez l’organisme Sidalys, qui distribue également du matériel dans ses centres d’hébergement, et qui signale se voir imposer des quantités maximales sur certains produits depuis le printemps dernier, notamment des pipes pour consommer du crack et des maxicups, utilisées pour la préparation de certaines substances.
Pivot a sondé un total de cinq organismes qui travaillent dans le milieu de la prévention des ITSS et de la réduction des méfaits auprès de populations consommatrices de substances à Montréal.
Du lot, quatre affirment avoir vu leurs commandes de matériel amputées ou limitées au cours de la dernière année. Un seul organisme, l’Anonyme, indique ne pas avoir subi d’enjeu d’approvisionnement auprès de la DRSP.
Cette tendance est également signalée par des regroupements d’organismes comme le COCQ-SIDA et la Table des organismes montréalais de lutte contre le sida (TOMS), qui s’inquiètent, au même titre que leurs membres, que ce manque mette à mal les bonnes pratiques de consommation adoptées par des utilisateur·trices de drogues.
En plus de poser des risques au niveau de la transmission de maladies, l’utilisation de matériel non-stérile augmente le risque de surdose, notamment en raison de résidus qui demeurent après une première utilisation, comme la résine de fentanyl, dont les effets sont décuplés.
Par ailleurs, le nombre de décès attribuables à une surdose a augmenté de plus de 55 % au cours des dernières années, passant de 414 en 2019 à un taux record de 645 en 2024, selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec.
« On voit une crise des surdoses qui est complètement ignorée par les décideurs publics, qui est complètement mise de côté, qui n’est pas prise au sérieux », avance Laurent Trépanier-Capistran, coordonnateur du service VIH Info-Droits à la COCQ-SIDA. « Non seulement on a de la difficulté avec les ressources qu’on a, mais là, on nous enlève des ressources. »
« C’est extrêmement inquiétant, ça ne reflète pas les besoins du terrain, pas du tout. »
Enjeux budgétaires
« Les [commandes effectuées] ne correspondaient pas aux effectifs livrés », raconte Olivier Gauvin, coordonnateur général de la TOMS. Lorsque des organismes ont alerté la DRSP, celle-ci aurait d’abord nié les faits. « On se faisait dire que les commandes étaient correctes. »
« Au début, ils ne voulaient pas trop dire qu’ils faisaient du rationnement, ou qu’il y allait avoir moins de matériel qui allait être livré », explique-t-il. « Ils se cachaient derrière les back orders des [fournisseurs]. »
Lors d’une rencontre, la DRSP aurait finalement admis que ses budgets dédiés au matériel n’avaient pas été bonifiés, de sorte à couvrir, entre autres, le gonflement des coûts du matériel auprès des fournisseurs au cours des dernières années.
Des correspondances qui précèdent les coupures de commandes observées par les organismes et que Pivot a obtenu en accès à l’information auprès du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, montrent que la DRSP avait effectivement cherché à revoir ses coûts d’opération en matière de prévention des ITSS.
Dans une lettre datée du 30 janvier 2024, la cheffe par intérim du Service de prévention des ITSS, Joanna Baraniewska, annonçait aux organismes l’intention de la DRSP de Montréal de « mener des travaux internes et ce, dès le début de l’année 2024-2025 ».
« Nous souhaitons réduire nos coûts d’opération et assurer un accès et une distribution qui répondent davantage à la réalité des organismes et aux besoins des personnes », indique-t-elle, assurant que « ces démarches visent à améliorer et optimiser nos pratiques » et qu’elles « mèneront à une mise à jour des modalités de commande et de distribution du matériel pour notre région ».
« C’est extrêmement inquiétant, ça ne reflète pas les besoins du terrain, pas du tout. »
Laurent Trépanier-Capistran, COCQ-SIDA
À la TOMS, « c’est tombé comme un cheveu sur la soupe », se souvient Olivier Gauvin. « On est tous dans une crise des surdoses, on est tous dans une crise de l’itinérance, de recrudescence des ITSS et du VIH », rappelle-t-il.
Le lendemain, la TOMS envoie une lettre à la DRSP, dans laquelle elle exprime sa vive opposition aux travaux, exigeant que ceux-ci soient suspendus et qu’une rencontre soit organisée.
Le 2 février, cette lettre est transférée par la directrice de la DRSP de Montréal, Mylène Drouin, à Luc Boileau, le directeur national de santé publique à l’époque. Elle rapporte avoir eu des « interactions avec quelques organismes communautaires qui se disent surtout craintifs pour la population et en désaccord avec notre décision de mener ces travaux ».
« À aucun moment nous n’avons fait mention de coupures ou de restrictions financières », précise-t-elle dans un autre courriel à Luc Boileau, quelques jours plus tard. « Les organismes ont toutefois été informés que nous devions assurer une plus grande rigueur pour l’achat du matériel, et ce, même si une hausse du budget a été consentie dans les dernières années. »
Elle assure qu’elle ne reviendra pas sur sa décision, ajoutant qu’elle tiendra le ministère au courant « des suites advenant des enjeux médiatiques potentiels ».
Dans un courriel à Pivot, la DRSP de Montréal a d’abord nié avoir « procédé à des travaux de réduction des coûts pour l’achat de matériel », affirmant qu’il « s’agissait plutôt de démarches visant le suivi et le contrôle des dépenses à l’intérieur de l’enveloppe budgétaire globale disponible pour l’achat de matériel de protection ». Elle soutient par ailleurs que la somme y étant consacrée aurait augmenté, passant de près de 1,6 million $ à environ 1,9 million $ durant les trois dernières années.
« La Santé publique de Montréal n’a aucun intérêt à dire aux organismes “on va réduire ce qu’on vous donne, parce que ça nous tente”, ce n’est pas ça du tout », défend Geneviève Paradis, conseillère aux relations médias du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, lors d’un entretien téléphonique avec Pivot.
« On est aux prises avec des budgets qui ont augmenté un petit peu, pas énormément, il y a une plus grande demande pour le matériel, une augmentation des coûts, et donc qu’est-ce qu’on fait avec ça? », avance Geneviève Paradis. « Évidemment que ça nous prendrait plus de budget. »
Santé Québec
De son côté, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a décliné de répondre aux questions de Pivot, assurant qu’il « ne détient pas d’information sur les budgets des directions régionales de santé publique, ceux-ci étant maintenant accordés par Santé Québec ».
De son côté, Santé Québec affirme dans un courriel à Pivot qu’elle « soutient » la DRSP dans « la mise en place d’un contrat commun d’approvisionnement » censé « dégager des économies d’échelle sur le prix du matériel ». Elle affirme cependant que « chaque région établit la somme pour ce contrat » à partir d’une « enveloppe globale en santé ».
Depuis le 1er décembre 2024, Santé Québec est l’employeur unique du réseau de la santé dans la province, instauré via l’adoption de la loi 15 en 2023 avec l’ambition de rendre le système de santé « plus efficace ».
Selon ses propres états financiers, la société d’État a effectué des compressions de 750 millions $ dans l’ensemble du réseau de la santé en 2024-2025. Celles-ci ont été dénoncées dans plusieurs CIUSSS partout dans la province, à travers de multiples secteurs, par des professionnels de santé et des associations syndicales, notamment.
Les communications relevées par Pivot où la DRSP de Montréal annonce des coupures précèdent la création officielle de Santé Québec, en avril 2024. Cette période coïncide cependant avec les premiers enjeux d’approvisionnement signalés par les organismes.
« C’est un recul vers une optique d’austérité », pense Laurent Trépanier-Capistran.
« On n’est pas du tout dans une optique fondée sur des besoins, ce n’est pas du tout une optique de santé publique », visant la prévention, la réduction des comportements à risques et des méfaits.
« Évidemment que ça nous prendrait plus de budget. »
« On sait depuis très longtemps au Québec que les enveloppes en prévention […] sont laissées de côté parce qu’on ne voit pas les effets immédiats », souligne Olivier Gauvin. L’ironie du sort, selon lui, c’est qu’en coupant en amont, dans la prévention, Santé Québec gonflerait ultimement les coûts du système de santé, en générant plus de besoins pour des traitements en aval.
« La Santé publique [de Montréal] a fait beaucoup d’efforts pour demander un rehaussement des budgets aux autorités supérieures », précise Geneviève Paradis. « Ce rehaussement-là n’est pas arrivé. »
En avril 2024, un autre courriel, également obtenu en accès à l’information, entre la DRSP et le ministère montre que la première avait demandé un rehaussement budgétaire, notamment pour le matériel de « protection » et de « prévention des ITSS ». Les documents obtenus par Pivot ne montrent pas de réponse de la part du ministère.
Dans un courriel à Pivot, Santé Québec assure ne pas avoir reçu de telle demande de la part de la DRSP de Montréal. Elle affirme toutefois être au courant que le financement actuel « ne permettrait plus de répondre aux besoins grandissants ».
Mécanismes d’urgence
« On a vécu des coupures aux commandes qu’on passait, surtout au niveau du matériel d’inhalation », explique Alexandre Berthelot, Directeur des services communautaires de CACTUS Montréal.
Or, l’organisme constate une explosion au niveau de la demande pour ce matériel, comme les pipes utilisées afin de consommer du crystal meth, du crack, ou même du fentanyl, et qui aurait plus que triplé au cours des dernières années.
Si les substances qui gagnent en popularité depuis quelques années et qui sont consommées par inhalation sont moins dispendieuses, le matériel permettant leur utilisation – des pipes à bulle ou en pyrex, notamment – est plus coûteux que le matériel d’injection.
Pour répondre à la demande de ses utilisateur·trices, l’organisme a d’abord effectué des commandes d’urgence, un autre type de requête permettant normalement d’accéder rapidement à du matériel manquant, qui est plus coûteux pour la DRSP de Montréal.
Cette dernière a confirmé à Pivot avoir proposé ce moyen aux organismes qui en avaient besoin.
Ironiquement, « ça coûtait plus cher pour la Santé publique », souligne Alexandre Berthelot. Il confie avoir par la suite indiqué aux représentants de la DRSP lors d’une rencontre, que, dans l’éventualité que CACTUS manque de nouveau de matériel, il redirigerait les usager·ères vers elle.
« C’est pas vrai qu’on va gérer des situations de crise parce qu’on a plus de matériel à distribuer », plaide Alexandre Berthelot, qui prévient que ce genre de carence pourrait donner lieu à un recul des bonnes pratiques de consommation nécessitant du matériel à usage unique et stérile.
Après cet échange, les commandes faites par CACTUS auraient été honorées telles que demandées.
Mais chez Sidalys, qui s’était vu imposer des restrictions sur la commande de certains items, les enjeux persistent. « Il nous manque du matériel assez régulièrement », explique Guillaume Le Negaret. « Donc, rendu le 20, ou le 22 du mois, il n’y a plus de pipes à crack, par exemple, il faut attendre la prochaine fenêtre de commande pour passer une nouvelle commande. »
La solution, pour l’instant, selon la DRSP, serait une « meilleure gestion » du matériel qui est distribué, même s’il est moindre.
« Auparavant, une personne se présentait, on pouvait lui donner un nombre de pipes à crack X que lui pouvait utiliser », présente Geneviève Paradis. « Mais aujourd’hui, une personne qui se présente, est-ce qu’on va lui donner plusieurs pipes à crack? On va lui en donner une et, quand il va en avoir besoin d’une nouvelle, il va revenir. C’est ça de l’optimisation. »
Cependant, l’enjeu dans cet exemple type, c’est qu’une personne qui se voit ainsi rationnée réutilise le matériel, ou le partage, ce qui pose des risques à la fois pour la transmission d’ITSS et les surdoses.
« C’est décourageant d’entendre quelqu’un de la Santé publique dire ça parce que c’est tout le contraire des bonnes pratiques en réduction des méfaits », réagit Olivier Gauvin. « Les bonnes pratiques, ce qu’elles disent, c’est de donner plus de matériel, de meilleure qualité, à toutes les personnes qui en ont besoin. »
* Nom fictif.Pivot a accordé l’anonymat à cet·te intervenant·e afin d’éviter de possibles représailles.
Des recherches récentes montrent que le manque de ressources et la barrière de la langue continuent d’entraver la réponse sanitaire au Nunavik, où la Croix rouge canadienne a été appelée en renfort.
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