N’importe qui savait au départ que les astres seraient mal alignés pour la 28e Conférence de l’ONU sur le climat (COP28) tenue à Dubaï. La question était plutôt : serait-il possible de faire quelques avancées malgré un contexte particulièrement difficile, celui d’une conférence tenue dans un pays totalitaire, les Émirats arabes unis, et avec comme président, le PDG d’un groupe pétrolier?
L’un des enjeux les plus discutés a été la nécessité d’introduire les mots « énergies fossiles » dans la déclaration finale, alors que cela relève pourtant de la plus simple évidence. Seulement, aucune COP ne l’avait déjà fait.
La bataille des mots pour le premier projet de déclaration finale, à savoir s’il fallait « sortir » des énergies fossiles ou tout simplement « diminuer » leur usage, a montré à quel point le débat était mal aligné. On s’est finalement entendu sur l’importance de « transitionner hors » des énergies fossiles, un entre-deux sur lequel je reviendrai.
Il faut dire que la COP28 présentait entre les parties un rapport de force bien différent de celui des précédentes.
Bienvenue aux lobbyistes!
Plusieurs s’étaient plaint, à juste titre, de la grande présence des lobbyistes liés aux firmes d’hydrocarbure aux rencontres de Glasgow et de Charm el-Cheikh : 636 lobbyistes s’étaient pointés à la COP27 tenue dans ce dernier endroit.
Plutôt que de tenir compte des nombreuses critiques devant cette situation inquiétante, on les a laissé entrer à grandes portes à Dubaï. Leur présence a quadruplé, avec 2458 lobbyistes, selon Global Witness.
De nouveaux lobbys se sont ajoutés, dont ceux de l’agro-industrie : pesticides, viande, produits laitiers. Rappelons que ce secteur est responsable de près de 25 % des émissions de gaz à effet de serre.
De plus, comme le souligne The Guardian, ces représentant·es d’entreprises n’ont pas tou·tes le statut d’observateur·trices, contrairement à la plupart des ONG présentes, mais s’intègrent aussi aux délégations gouvernementales, et peuvent alors participer aux négociations.
Leur nombre élevé et leur accès aux personnes qui décident leur donnent un grand pouvoir, celui surtout de voir à ce que les décisions prises ne portent pas entrave à leurs intérêts économiques.
La COP28 présentait entre les parties un rapport de force bien différent.
D’autre part, les groupes de la société civile ont eu beaucoup moins de marge de manœuvre pour faire connaitre leur point de vue, par le simple fait que la COP a lieu dans un pays avec un régime autoritaire, qui interdit carrément les manifestations. Aux Émirats arabes unis, pas question d’organiser un contre-sommet et de grandes marches. Il en résulte donc moins de pression sur les équipes qui négocient et moins d’idées audacieuses qui leur parviennent.
Dans cette enclave de l’ONU où se déroule la COP, appelée « zone bleue », les possibilités de manifester sont, elles aussi, toujours limitées. Les ONG qui y ont accès sont triées sur le volet et doivent être approuvées par l’ONU après avoir franchi de multiples obstacles bureaucratiques. Toute manifestation reste très encadrée, ce qui restreint beaucoup la spontanéité des personnes qui protestent. Malgré tout, certaines ont permis aux médias de capter quelques images frappantes d’actions bien ciblées.
Une lourde machine
Les COP ne se ramènent pas à la déclaration finale. Les dizaines de milliers de personnes qui s’y trouvent travaillent sur un nombre très élevé de sujets majeurs, comme le financement pour les pertes et préjudices pour les pays plus vulnérables aux changements climatiques. Ils forment aussi des alliances, comme la coalition BOGA (Beyond Oil & Gaz Alliance), visant l’abandon progressif de la combustion fossile, dont le Québec est devenu coprésident.
Si bien qu’il devient très difficile de faire la somme de tout ce qui a été décidé et conclu, non seulement pendant la COP, mais pendant les longs mois pendant lesquels on l’a préparée. Il faudra un moment pour dresser le bilan complet de celle qui vient de se conclure.
Les COP sont donc aussi une lourde mécanique en marche, qui avance trop lentement sans doute, mais qui met en place des mesures importantes à l’échelle internationale pour orchestrer au-delà des frontières nationales la lutte contre les changements climatiques.
Une déclaration insuffisante
La déclaration finale devient ainsi un baromètre qui donne des indications sur la volonté des pays d’entreprendre des changements significatifs pour protéger l’environnement, mais aussi sur les jeux de coulisses pendant la Conférence. Une sortie de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et l’acharnement de l’Arabie Saoudite à la tête des intérêts pétroliers ont permis de constater une forte résistance de leur part devant la nécessité de plus en plus évidente pour plusieurs pays de sortir des énergies fossiles.
Nous avons finalement eu droit à une déclaration qui correspond bien aux intérêts des grandes forces d’inertie qui ont agi pendant la COP.
Le mot « sortie » des énergies fossiles a été remplacé par « transition », un terme au sens très large qui permet par ailleurs de considérer le gaz naturel comme une énergie de transition. On hésite encore à nommer abondamment les grands responsables du réchauffement climatique : pétrole, charbon et gaz.
Nous avons eu droit à une déclaration qui correspond aux intérêts des grandes forces d’inertie.
On met de l’avant des technologies comme la capture du carbone, l’une des échappatoires préférées des lobbys du pétrole, même si ses éventuels résultats en sont particulièrement contestables.
Un texte nettement décevant, donc, malgré quelques avancées plus que nécessaires.
Ainsi, la COP28, avec un président du côté des pollueurs, de dures restrictions au droit de manifester, la présence massive de lobbyistes de firmes en grande partie responsables du réchauffement climatique, la concertation de pays producteurs de pétrole résolus à poursuivre leur exploitation d’hydrocarbures, a bel et bien été l’échec envisagé.
Nous nous trouvons malheureusement encore loin de ce qu’il faudrait pour réduire le réchauffement climatique à 1,5 oC.
La prochaine COP aura lieu en Azerbaïdjan, dont le régime est ce qui se rapproche le plus de la monarchie pétrolière. La rencontre pourrait reprendre un semblable chemin chaotique et retarder encore des décisions significatives. Une autre année de perdue, probablement, et de quoi nous inquiéter davantage.