Zachary Kamel Journaliste indépendant
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Cet article est d’abord paru en anglais chez Ricochet.

Une annonce pour deux nouveaux logements à court terme disponibles illégalement dans un bâtiment appartenant à Emile Benamor, le propriétaire de l’immeuble ravagé par un incendie meurtrier en mars dernier, a fait son apparition sur des plateformes de location dans les semaines suivant l’événement tragique. Les logements sont administrés par un agent immobilier qui gère plusieurs hôtels fantômes à Montréal. Ils sont situés dans un bâtiment dont la fermeture partielle a été ordonnée par les pompiers en avril en raison de violations de sécurité. Malgré tout cela, la Ville de Montréal a approuvé le mois dernier une requête pour un permis de location à court terme à cette adresse.

En mars, un incendie meurtrier ravageait un immeuble appartenant à Emile Benamor – où presque tous les appartements avaient été convertis en unités de location à court terme et où plusieurs comportaient des violations de sécurité importantes – tuant sept personnes, dont six clients Airbnb. Quelques semaines plus tard, une annonce est apparue sur booking.com pour deux « magnifiques lofts dans le Vieux-Port de Montréal » à quelques pas du bâtiment incendié.

L’immeuble où se trouvent ces deux lofts appartient lui aussi à Benamor.

Lorsque l’histoire a attiré l’attention de Ricochet le mois dernier, une simple recherche de l’adresse de l’immeuble sur le Web a révélé de nombreuses offres de location à court terme pour ces deux lofts.

Nous en avons réservé un.

Le courriel de confirmation reçu par Ricochet contenait un faux numéro d’enregistrement auprès de la Corporation de l’industrie touristique du Québec (CITQ), une autorisation provinciale requise pour opérer une location à court terme.

La Ville a initialement refusé de confirmer si certaines parties du bâtiment avaient été déclarées non sécuritaires par les pompiers, citant des raisons « légales et opérationnelles ». Elle a aussi refusé de dire si elle avait accordé un permis de location à court terme pour ces logements même s’ils étaient déjà loués de manière illégale.

La Ville a depuis confirmé que cinq unités situées à l’arrière du bâtiment ont été déclarées impropres à l’occupation par les pompiers, et qu’une demande d’enregistrement pour location à court terme a été approuvée à la fin du mois de septembre, pour un seul des deux appartements à l’avant du bâtiment.

Le permis est dans la malle

Au début du mois d’avril, quelques semaines seulement après que les derniers corps, ceux de Charlie Lacroix et Walid Belkahla, aient été découverts parmi les décombres du bâtiment calciné appartenant à Emile Benamor sur la rue Port, un dénommé « Max » a créé un compte sur booking.com pour y afficher deux lofts à louer au 704, rue Notre-Dame Ouest. Aucune des deux annonces n’affichait de numéro de permis délivré par la CITQ.

Une source anonyme a informé Ricochet de la présence continue de locations à court terme dans le bâtiment et a affirmé que des gens y allaient et venaient fréquemment avec des bagages.

Après avoir réservé le « magnifique loft dans le Vieux-Port », l’équipe de Ricochet a reçu un courriel de confirmation qui comportait un numéro de permis de la CITQ lié à un tout autre immeuble, ce qui constitue une violation de la loi provinciale.

Le courriel donnait aussi quatre numéros de téléphone, dont un avec un indicatif régional pakistanais. Un seul a pu être retracé, menant à Philip Misner, un courtier immobilier montréalais.

« Les personnes offrant la location d’un immeuble visé par la Loi sur les établissements d’hébergement touristique doivent s’assurer qu’elles détiennent un certificat d’enregistrement délivré par la CITQ », a indiqué un porte-parole de l’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ). « Les courtiers doivent, comme toute autre personne, se conformer à cette loi. »

Selon le site Internet de l’OACIQ, tout logement offert en location de courte durée en ligne sans permis peut constituer une infraction criminelle en vertu de la loi 25, récemment adoptée par Québec pour encadrer ces pratiques. Cela demeure vrai même si aucune location n’est effectivement conclue. Les amendes varient de 5 000 $ à 50 000 $ pour les personnes administrant des locations illégales, tandis que les sites Web ou les plateformes qui les hébergent pourraient être condamnés à payer jusqu’à 100 000 $.

« Les courtiers doivent, comme toute autre personne, se conformer à cette loi. »

Contacté par Ricochet, Misner a fait savoir qu’il détenait un permis de location à court terme, mais qu’il était en transit dans la poste. « Vous pouvez vérifier avec la CITQ. J’ai été un peu lent à appliquer et il y a toujours de la bureaucratie », a-t-il dit.

La Ville a finalement confirmé, après quelques sollicitations du bureau de la mairesse, qu’elle avait autorisé une demande de permis auprès de la CITQ pour l’un des deux lofts et que cette application était en cours de traitement par la province.

Cela, malgré que cette adresse opérait déjà illégalement des locations à court terme, sans avoir attendu de permis. Le processus par lequel ces demandes sont approuvées demeure flou.

Des enjeux de sécurité connus

Avant l’incendie meurtrier dans l’immeuble de Benamor sur la rue Port, plusieurs visiteur·euses avaient laissé sur le site d’Airbnb des commentaires mettant en garde contre des fenêtres fermées à clou, posant un risque de sécurité en cas de feu.

Des commentaires étrangement similaires avaient aussi été laissés cet été pour les lofts de la rue Notre-Dame Ouest.

En visitant l’un de ces lofts, Ricochet a constaté que la plupart des fenêtres étaient vissées et attachées avec des attaches de type « tie wrap ». Toutefois, l’unique fenêtre menant à l’escalier de secours était quant à elle accessible.

« Benamor a travaillé dur pour s’assurer que ses bâtiments soient plus que sécuritaires. »

Philip Misner

Ricochet a également obtenu des informations selon lesquelles la partie arrière du bâtiment serait habitée, malgré que la fermeture de cinq des logements ait été ordonnée par les pompiers pour des raisons de sécurité.

Un haut responsable de la Ville, qui a demandé que son nom ne soit pas utilisé, a confirmé que les pompiers avaient ordonné l’évacuation de la moitié arrière du bâtiment en raison du manque d’issues de secours. Il a ajouté que les pompiers étaient allés inspecter le bâtiment en réponse à nos questions.

Lorsque Ricochet a visité l’extérieur du bâtiment, le vendredi 6 octobre au soir, les fenêtres de l’arrière étaient ouvertes, des rideaux y étaient installés et les lumières étaient allumées.

Questionné sur l’incendie de ce printemps dans un immeuble de Benamor, Philip Misner a pointé du doigt Tariq Hasan, l’opérateur Airbnb qui gérait plus de 20 locations à court terme dans plusieurs immeubles appartenant à Benamor. Il a également blâmé les personnes à qui Hasan louait les logements, en plus de la Ville elle-même.

« Je connaissais Tariq. C’était un très mauvais opérateur. Il a choisi les pires appartements, n’en a pas pris soin et a probablement attiré de mauvais clients. Peut-être que vous devriez blâmer ces locataires pour avoir déclenché l’incendie, mais vous devriez tout de même blâmer la Ville de ne pas avoir vérifié s’il y avait des sorties appropriées. Peut-être que ça devrait être ça, le sujet de votre article », a-t-il déclaré.

« Benamor a travaillé dur pour s’assurer que ses bâtiments soient plus que sécuritaires. »

Dans un courriel de suivi, Misner semble ignorer que l’incendie a depuis été attribué à un acte criminel et fait actuellement l’objet d’une enquête par la police de Montréal. « Je veux dire, il est possible de blâmer les clients Airbnb ou même un locataire régulier pour avoir déclenché un incendie accidentel. Ça arrive que des gens s’endorment avec une cigarette et qu’un incendie se déclare », a-t-il dit.

Il a ensuite défendu Benamor et a imputé la crise du logement à l’immigration.

Les immeubles de Benamor

Dans la dernière année, le travail d’enquête de Ricochet a permis d’identifier un système, surnommé « la combine de Montréal », dans lesquels différents propriétaires d’immeubles locatifs, dont Emile Benamor, s’allient avec des opérateurs de location à court terme pour faire d’importants profits.

Ces propriétaires évincent d’abord leurs locataires à long terme pour les remplacer par des opérateurs Airbnb qui signent d’un coup de multiples baux, pour des loyers bien au-dessus de la valeur du marché. Ces opérateurs offrent ensuite tous ces logements en location à court terme, transformant les immeubles locatifs en hôtels fantômes très lucratifs, mais souvent illégaux. Quant aux propriétaires, en plus de multiplier leurs revenus mensuels, cette astuce leur permet de gonfler artificiellement la valeur de leurs propriétés.

Le courtier immobilier Philip Misner détient au moins deux baux avec Benamor et gère les locations à court terme de l’immeuble situé au 704, rue Notre-Dame Ouest. Les baux signés entre Benamor et Misner en 2017, obtenus par Ricochet, stipulent spécifiquement que « le propriétaire autorise les sous-locations à court terme et les locations Airbnb ». Cela contredit les affirmations précédentes de l’avocat de Benamor selon lesquelles il n’était pas au courant des opérations de location à court terme dans ses immeubles.

Ricochet a des preuves des opérations sans permis de Misner sur booking.com qui remontent aux six derniers mois, mais le bail laisse croire que la situation dure probablement depuis six ans. Jusqu’à ce que Misner reçoive un permis de la CITQ, tous les séjours jusqu’à celui réservé par Ricochet étaient illégaux.

« En fait, j’ai d’autres locations à court terme au centre-ville, et je suis l’une des rares personnes à avoir consacré beaucoup de temps et d’argent à rechercher des endroits où je pourrais obtenir le permis », a déclaré Misner.

En réponse à nos questions de suivi, Misner a fourni des liens vers deux hôtels fantômes du centre-ville, disponibles sur booking.com, affichant des numéros de permis et opérant dans ce qui était autrefois des immeubles à logement, chacun proposant trois à huit logements individuels à louer à court terme.

Emile Benamor et son avocat n’ont pas répondu à nos demandes de commentaires.

Avec des informations supplémentaires d’Ethan Cox.

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