Photo: Guillaume Techer
Reportage

Le profilage racial des jeunes, au-delà des interpellations routières 

Interception de véhicule ou non, la discrimination policière touche les jeunes de manière disproportionnée. 

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Pour les organisations communautaires qui travaillent auprès des jeunes marginalisés, l’interdiction des contrôles routiers arbitraires est un pas dans la bonne direction. Elles soulignent toutefois qu’il reste encore beaucoup à faire dans la lutte contre le profilage racial des jeunes par les corps de police. 

Le 25 octobre, la Cour supérieure du Québec rendait une décision interdisant à la police de faire des contrôles routiers sans motifs valables – une pratique qui touche de manière disproportionnée les jeunes racisés. Le jugement rend faveur à Joseph-Christopher Luamba, un étudiant noir de 22 ans interpellé à maintes reprises sans raison apparente alors qu’il était au volant de son véhicule. 

C’est un scénario que Beverley Jacques, co-fondateur de la Coalition Pozé, un regroupement communautaire qui lutte contre la violence armée dans le nord-est de Montréal, voit trop souvent chez les jeunes qu’il côtoie dans le cadre de son travail. « Pendant longtemps, j’ai moi-même été victime de profilage, plusieurs fois, surtout lorsque j’étais jeune », confie-t-il en soulignant la longévité du phénomène. 

« La police est en position au quotidien de poser des gestes [de profilage], que ce soit consciemment ou inconsciemment », souligne Édouard Staco, président du Sommet Jeunes Afro, un regroupement d’organisations communautaires qui concentrent leur travail auprès des jeunes afrodescendants. Il ajoute que les jeunes noirs sont particulièrement susceptibles d’être la cible de ces pratiques discriminatoires. 

« Le policier qui profile pense qu’en interpellant les jeunes noirs, il a plus de chances d’interpeller un criminel », explique M. Staco en faisant allusion à l’association que font les policiers entre jeunes et gangs de rues. Cela serait particulièrement criant dans les quartiers défavorisés, où la présence policière est plus importante en raison de la violence liée aux armes à feu et aux gangs de rues.  

C’est ainsi qu’une spirale négative se met en marche, à travers laquelle les jeunes se retrouvent malgré eux rattachés au danger, à la criminalité et à la violence. 

Les multiples visages du profilage 

Et cette dynamique n’existe pas seulement lors d’interpellations routières, précise Édouard Staco.  

Les commentaires que recueille Beverley Jacques auprès des jeunes avec qui il travaille dans Saint-Léonard le démontrent bien : les jeunes sentent le regard pesant de la police lorsqu’ils la croisent dans la rue, ils se plaignent d’un usage excessif de la force, du manque de compassion, et de la présence des policiers dans leurs écoles.  

« Chaque fois qu’on marginalise un jeune, on est en train de se magasiner une dette sociale. »

Un rapport de l’organisation MTL sans profilage paru en 2018, cumulant les expériences vécues par des jeunes du quartier Saint-Michel avec les autorités policières, faisait état du même genre de phénomène. On y relatait notamment comment les jeunes étaient affectés par des comportements policiers tels que l’intimidation, la violence physique, psychologique, verbale et sexuelle. 

Le rapport indique également que les interpellations injustifiées peuvent avoir lieu un peu partout : dans les parcs, la rue, le transport en commun, etc. Cette omniprésence de la discrimination a des conséquences dévastatrices sur les jeunes et le tissu social, notamment « le stress, le traumatisme, la peur, la colère, l’impuissance, la résignation et la méfiance envers la police et le système judiciaire ». 

Quand la violence engendre la violence 

Aux yeux des intervenants communautaires, le profilage contribue paradoxalement à alimenter l’insécurité et un climat hostile.  

En effet, il a un coût qui est l’affaire de tous, selon M. Staco, parce qu’il repousse nombre de jeunes en marge et même parfois vers la criminalité. « Chaque fois qu’on marginalise un jeune, on est en train de se magasiner une dette sociale. »  

« La première interaction qu’un jeune a avec la police ne devrait pas se faire en menottes en allant au poste. » C’est la devise que M. Jacques s’est faite dans le cadre de son travail de prévention de la criminalité auprès des jeunes marginalisés.  

Bien qu’il travaille d’arrache-pied afin de construire des liens de confiance avec les corps de police au niveau communautaire, il affirme que la méfiance perdure chez les jeunes, qui voient souvent d’un mauvais œil la collaboration avec les autorités.  

C’est pourquoi « on n’a pas à opposer racisme et sécurité publique », tranche Édouard Staco. « Il n’y a pas d’opposition entre, d’un côté, le respect des droits des jeunes à avoir une société saine et anti-raciste, [leur droit] à ne pas vivre de profilage […] et de l’autre côté, la sécurité » publique. 

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