Mois de l’Histoire des noir·e·s : une revue de l’année 2021 sous l’angle du racisme

Depuis la mort tragique de Georges Floyd, à Minneapolis, le 25 mai 2020, une vague de prise de conscience a déferlé sur les sociétés occidentales : impossible d’ignorer plus longtemps la violence raciale qui ponctue la vie des Noir.es. Cette violence se manifeste sous diverses formes dont le racisme qui affecte non seulement les Noir.es, mais aussi les Autochtones et les personnes racisées. 

En 2021, les médias ont pointé leurs projecteurs sur une dizaine de situations qui mettent en relief la présence du racisme systémique. Il est plausible que ces évènements répertoriés par les médias ne représentent que la pointe de l’iceberg. Le mois de l’Histoire des Noirs, est un moment propice pour prendre acte de ces événements et en tirer des enseignements.

Janvier : l’arrestation injustifiée de Mamadi III Fara Camara 

En janvier 2021, l’arrestation et l’emprisonnement de Mamadi III Fara Camara ont fait – à juste titre – grand bruit. L’enquête qui a mené à des accusations criminelles dans cette affaire s’est donc retrouvée sous les projecteurs. Conclusion: Malgré la reconnaissance par la ville de Montréal de la présence du racisme systémique dans ces structures, force est de constater que pour qu’une telle reconnaissance ait une portée, elle doit être opérationnalisée. Dans le cas de « l’affaire Camara », on doit se questionner sur le rôle que le racisme et les autres biais inconscients ont joué dans les enquêtes et dans le processus décisionnel.

D’abord, le traitement de M. Camara nous amène à nous interroger sur le principe de « Any Negro Will Do. » Il s’agit de l’utilisation du construit social qu’est la race (car la « race » n’a aucun fondement biologique)  pour cibler un individu sur la base d’une prétendue correspondance avec la description physique « raciale ».

La réaction excessive des forces policières devrait également soulever des interrogations. On se questionne alors sur l’utilisation de la force excessive (tirer M Camara par la fenêtre de son véhicule) et le recours à des fouilles massives (celle de l’immeuble à logement où vivait M Camara), mais aussi sur le caractère expéditif des conclusions de l’enquête criminelle qui ont mené à une arrestation injustifiée.

Et, finalement, on doit se questionner sur les effets des biais cognitifs et notamment sur la « vision tunnel » dans cette affaire. Biais en vertu duquel, dans le cadre d’une enquête, les enquêteurs se concentrent sur une hypothèse ou un suspect et négligent ou ignorent les autres options. Les enquêteurs recherchent alors des preuves qui appuient des conclusions prédéterminées. Ils donnent plus de crédit à des preuves d’une importance relative, voire faible, alors que les preuves incompatibles avec les conclusions recherchées ne sont pas considérées ou dédaignées. 

Vous pouvez vous imaginer quel cocktail explosif cela crée dans un contexte qui n’est pas exempt de racisme systémique : c’est en quelque sorte ce que l’affaire Camara met en lumière.

Janvier : le profilage racial Me Kwadwo Manoa Yeboah 

Toujours en janvier, alors qu’il va récupérer une commande au restaurant, un homme accompagné de sa fille de 15 ans a fait l’objet d’une arrestation musclée et d’une fouille injustifiée. Cet homme noir, c’est l’avocat Kwadwo Manoa Yeboah. Après avoir été menotté, il sera confiné dans une auto-patrouille du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pendant 20 minutes. Pour cette simple intervention de routine, six policiers ont été appelés en renfort. 

Qu’est-ce qui fait de Me Yeboah, un suspect ? Selon un policier, le fait qu’il conduisait la BMW de son épouse était un élément suspect. 

Kenya Yeboah, la fille de l’avocat, a voulu filmer l’intervention policière. Mais un policier lui a intimé de cesser de filmer et de retourner dans la BMW, si elle ne voulait pas avoir de problèmes. Lorsqu’on sait que la preuve est un élément essentiel dans les dossiers de profilage racial et que la crédibilité de la personne profilée est un élément crucial dans l’appréciation du dossier, on comprend l’importance d’une vidéo. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles des demandes sont faites depuis de nombreuses années afin que les policiers portent des caméras corporelles. C’est pourquoi cette intervention du policier à l’égard de Kenya est des plus préoccupantes. 

Février : proposition de modifications au Code criminel afin de contrer les effets du racisme systémique dans le système pénal

En février 2021, le gouvernement fédéral a proposé des changements visant « à développer un système de justice criminelle plus équitable et plus efficace. » Le gouvernement fédéral a mis de l’avant des réformes quant à la détermination de la peine ainsi que sur « l’abolition de certaines peines d’emprisonnement minimales obligatoires qui contribuent à des taux d’emprisonnement plus élevés et qui touchent de façon disproportionnée les Autochtones et les personnes noires. »

Ainsi, en cas de possession simple de drogue illégale, les changements législatifs requièrent que les policiers et les procureurs considèrent diriger certains contrevenants vers des programmes de traitement. De surcroît, le juge pourrait imposer une peine qui devra tenir compte des faits de l’affaire et du « racisme systémique vécus par le contrevenant et de la menace que celui-ci représente pour la sécurité publique. »

Mai :  dénonciation de manifestations du privilège blanc chez les cols bleus de Montréal-Nord

Non pas un, mais deux rapports ont souligné le racisme systémique qui prévaut au sein de l’arrondissement de Montréal-Nord. Le premier, produit à la demande de la Ville et le second, à celle du syndicat des cols bleus regroupés de Montréal.

Réalisé par le professeur Angelo Soares à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, le rapport produit pour le syndicat a été rendu public en mai 2021. Ce rapport relève la présence de racisme et de racisme systémique au sein de l’arrondissement. Il révèle que la division du travail est ségrégée, ainsi que certains lieux tels que la cafétéria. On apprend que les fonctions les plus ingrates sont assignées aux cols bleus racisés, et que ces derniers sont écartés des postes plus intéressants. Ainsi, les cols bleus racisés sont relégués à des postes liés à l’entretien ménager ou encore dans des postes où la force physique est requise.  

Autre manifestation de racisme, une non-reconnaissance systématique des compétences des cols bleus racisés qui sont, en plus, discriminés  dans le cadre des programmes de formation-évaluation pour les fonctions de chauffeurs de fardiers. Dans certains cas, les stéréotypes raciaux interviennent dans leur évaluation de rendement et constituent un obstacle à toute promotion. 

Le rapport la Ville de Montréal, dont l’auteur est Tania Saba, professeure de relations industrielles à l’Université de Montréal, pose des constats similaires. 

En novembre 2021, les cols bleus de Montréal-Nord ont déposé une plainte de défaut de représentation auprès du tribunal administratif du travail.

Ce dossier met en exergue non seulement l’existence du racisme systémique au sein de l’arrondissement de Montréal-Nord, mais aussi les traitements différentiels au sein du syndicat. 

Juin : l’Organisation des Nations unies propose une définition du racisme systémique

En juin 2021, la Haute-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme rendait enfin publique une définition du racisme systémique. L’ONU a exhorté les gouvernements à reconnaître le racisme systémique et à prendre des mesures concrètes pour le contrer. Le Canada, ainsi que certaines provinces l’ont fait alors que le Québec refuse toujours de reconnaître l’existence d’un tel racisme.

Août : la mort d’un homme noir à Repentigny

Le 1er août 2021 à Repentigny, une mère a appelé les forces policières. Son fils, en proie à une crise psychotique, a besoin d’aide. Il a un couteau à la main, il « voit » des gens autour de lui qui lui veulent du mal. 

Six policiers du Service de police de la Ville de Repentigny (SPVR) se sont présentés pour répondre à l’appel de Mme Marie-Mireille Bence, la mère de M. Olivier. Après que les policiers ont demandé aux membres de la famille d’entrer dans la maison, des coups de feu ont retenti. À ce moment, selon sa mère, Jean René Junior Olivier n’avait plus de couteau, et n’était pas dangereux. Son fils est abattu à la suite de cette intervention policière. Voilà le triste destin de Jean René Junior Olivier.

Mme Bence dira : « Les policiers, quand ils tuent quelqu’un, qu’est-ce qu’ils sont? […] Pour moi, ils sont des criminels. » 

Dans la mesure où les citoyens racialisés de Repentigny ont dénoncé le racisme qui sévissait au sein des forces de l’ordre et qu’aucune action n’a été prise pour le contrer, cette mort était, en quelque sorte, annoncée. Il ne fallait pas être devin pour prévoir que la situation ne pouvait que se détériorer, le terrain était miné.

Depuis plusieurs années, les relations du SPVR avec la communauté noire sont plus que tendues : la ville de Repentigny a été le théâtre de nombreux incidents racistes. Rappelons qu’en 2018, à la suite d’actes illégaux et arbitraires des policiers, Stanley Jossirain, se considérant harcelé, intimidé et a déposé des plaintes contre 15 policiers de Repentigny ainsi que contre la chef de police. Les agressions raciales qu’il a vécues ont rendu M. Jossirain malade. Il n’osait plus sortir, de peur d’être appréhendé par les policiers. Conséquence à long terme : il a dû arrêter ses études d’ambulancier. Il estime vivre une situation similaire à celle qu’ont vécu les Noirs du Mississippi dans les années 1950. 

En septembre 2021, La Presse a obtenu copie d’un rapport réalisé par Victor Armony, Mariam Hassaoui, du département de sociologie de l’UQAM, et Massimiliano Mulone, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Selon ce rapport, le nombre d’interpellations effectuées par le SPVR auprès de personnes noires « semble disproportionnellement élevé ». Après avoir analysé 2392 interpellations effectuées par le SPVR durant la période de 2016 à 2019, les chercheurs ont en effet conclu que près du quart de ces interpellations concernait des personnes racisées, les Noirs étant les personnes les  plus souvent interpellées. 

En aout 2021, pour sa part, la famille de Jean René Junior Olivier et des organismes ont demandé une enquête sur le service de police de Repentigny ainsi que sa mise sous tutelle. 

L’élection de Joubert Simon, le premier conseiller noir élu à Repentigny, est source d’espoir. Mais, la sagesse exige qu’on ne puisse demander à un seul homme de porter sur ses épaules la responsabilité de l’ensemble des changements systémiques à la ville de Repentigny.  

Septembre : le rapport du juge Dionne dans le dossier Camara

En septembre, l’honorable juge Louis Dionne a remis son rapport émis dans le cadre de l’enquête administrative sur les circonstances entourant les événements ayant mené à l’arrestation, à la détention et à la mise en accusation de Mamadi III Fara Camara.  Le juge y aborde la question de la discrimination raciale sous le seul angle du profilage racial, et conclut qu’il n’y a pas eu profilage racial. 

Mais le rapport ne tient pas compte du contexte social. Il ne parle pas du racisme antinoir qui existe au Canada, au Québec et à Montréal, et ne considère pas les relations institutionnelles des Noirs avec les forces policières. Il ne tient pas compte non plus de la reconnaissance, à la suite du rapport de l’office de consultation publique de Montréal, par la Ville de Montréal comme par le SPVM, de la présence de racisme systémique au sein de la Ville et des forces policières. Or, on peut concevoir que cette omission a eu des conséquences tant sur l’enquête que sur la mise en accusation.

Dans un récent article « Black Voices Matter Too: Counter-Narrating Smithers v The Queen »,  le professeur associé Amar Khoday démontre l’importance de tenir compte du compte du construit social qu’est la race lorsqu’une personne racisée est au cœur d’une arrestation. 

Octobre : Reconnaissance du racisme systémique une recommandation du la Coroner Kamel

En octobre, dans son rapport sur la mort de Joyce Echaquan, la coroner Kamel a recommandé au gouvernement de reconnaître le racisme systémique. 

En émettant une telle recommandation, certains ont prétendu que la coroner Kamel avait  outrepassé son mandat. Or, à titre de coroner, elle devait constater les circonstances entourant le décès de Mme Echaquan. Autrement dit, elle devait tenir compte du contexte (dont le contexte social qu’est l’ethnicité ainsi que le racisme) entourant le décès de Joyce Echaquan. 

C’est à bon escient que la Coroner a considéré cet élément de contexte social qu’est le racisme systémique. Conclure autrement aurait eu de graves conséquences : comment peut-on prétendre résoudre un problème lorsqu’on refuse de le nommer?

Octobre-Novembre : Le traitement différentiel d’un jeune noir par les autorités

En novembre dernier, l’assassinat de Thomas Trudel a fait l’objet d’une très grande attention de la part des autorités. Celui de Jannai Dopwell Bailey, en revanche, a été traité de manière différentielle par les autorités publiques et conséquemment par les médias. Comme un virus, le racisme systémique se transmet d’un système à un autre. Interdépendants des autres systèmes, les médias ne sont pas immunisés.

Alors que la ville de Montréal a reconnu l’existence du racisme systémique, la mairesse de Montréal n’a pas jugé opportun de se rendre à la vigie soulignant la vie de Jannai. Or, elle est allée rendre hommage à Thomas Trudel, accompagnée du chef de police de la Ville. Une image vaut mille mots.  

Comment mettre fin aux préjugés lorsque le premier ministre ignore la mort d’un jeune noir alors qu’il se désole de celle de Meriem Boundaoui et de celle de Thomas Trudel, jusqu’à se présenter, dans ce cas, sur les lieux où l’adolescent a trouvé la mort, traitement différentiel, s’il en est ? Pourquoi certaines morts provoquent-elles des actions politiques concrètes et d’autres non? 

Ces actions sont une autre illustration de la reproduction d’un fait social : consciemment ou non, la vie de certains semble valoir plus que celle d’« autres. » 

Novembre : la police de Québec et la brutalité policière 

Pacifique Niyokwizera, un jeune noir de dix-huit ans a été au cœur d’une arrestation musclée et injustifiée à Québec. Lorsqu’un jeune Noir est la cible d’une telle violence, on doit se demander quelles emprises ont les préjugés raciaux dans nos institutions, ici au Québec. 

Cette intervention policière soulève également des questions sur les enquêtes : qui doit les mener? Comment éviter les risques de conflits d’intérêts ou des conflits de loyauté lorsque les enquêtes sont menées par les policiers eux-mêmes??  

Dans une société qui valorise la diversité, les enquêteurs doivent tenir compte non seulement du contexte social des policiers, mais également de celui des personnes racisées. 

Décembre : un homme âgé de 72 ans, cible d’une arrestation musclée

Qu’est-ce que cela a changé à la vie des Noirs.es que la ville de Montréal et le SPVM aient reconnu le racisme systémique ? C’est la question que pouvait se poser M. Maurice Verjin alors qu’il était l’objet d’une arrestation musclée en décembre 2021. 

Tout cela parce qu’il avait simplement demandé au policier de mettre son masque lors qu’il interagissait avec lui. Un Noir peut-il donc demander que les règles soient respectées?

Dans son livre, White Rage, The Unspoken Truth of Our Racial Divide, Carole Anderson  invoque une forme sournoise de violence qui se fraie un chemin dans les structures étatiques telles que les tribunaux, les législatures et les bureaucraties gouvernementales. Cette rage peut se manifester par de la brutalité policière, mais elle fait aussi des ravages subtils, presque imperceptibles, dans plusieurs institutions.

Conclusion 

À plusieurs reprises, en 2021, le construit social qu’est la race, autant que le racisme systémique, se sont manifestés dans les interactions des personnes racisées avec ou au sein des institutions. Maintenant, afin que ces événements -qui ont écourté des vies- ne soient pas vains, il faut en faire quelque chose en les transformant en apprentissages.

Tamara Thermitus

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