locataire menacé d'évictionUn locataire menacé d'éviction à Parc-Extension, juillet 2021 | Marie Sébire

Santé mentale : Bell prétend aider, mais propage des stéréotypes en diffusant Huissiers

Selon des critiques, avec l’émission Huissiers, Bell reprend d’une main ce qu’elle donne de l’autre lors de sa campagne Bell Cause pour la cause.

L’émission Huissiers transforme en « spectacle » la souffrance de personnes ayant des problèmes de santé mentale, juge une coalition de groupes communautaires. Ils demandent la fin de cette émission diffusée sur Noovo, propriété de Bell Média. Bell entame justement aujourd’hui sa campagne Bell Cause pour la cause, qui veut déstigmatiser la maladie mentale.

Depuis cinq saisons, l’émission Huissiers montre des saisies et des évictions, souvent subies par des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. « Et pour faire un bon show […], c’est traité de manière sensationnaliste » dénonce en entrevue Anne-Marie Gallant, intervenante chez Projet PAL, un des groupes derrière la campagne.

L’émission contribue à la stigmatisation des gens vivant des troubles psychologiques, dénonce un regroupement d’organismes venant en aide à ces personnes. Ils demandent la fin de la production et de la diffusion de Huissiers. Une pétition, signée à ce jour par près de 2 500 personnes, est disponible en ligne.

Huissiers est présentée sur Noovo, propriété de Bell Média, et produite par Pixcom, une société de production dirigée notamment par Charles Lafortune. « Quand j’ai vu le logo de Bell au début [de l’émission], je suis tombée en bas de ma chaise! » lance Anne-Marie Gallant. Elle critique le « double discours » de l’entreprise, qui diffuse l’émission tout en organisant Bell Cause pour la cause, une initiative qui veut déstigmatiser la maladie mentale et soutient financièrement des programmes d’aide.

« La belle image que veut se donner Bell se fissure », estime aussi Doris Provencher, de l’Association des groupes d’intervention en défense de droit en santé mentale du Québec.

Bell continue à produire Huissiers « parce qu’il y a des cotes d’écoute, et donc de l’argent à aller chercher là », dit Anne-Marie Gallant. Elle reconnaît l’aide financière fournie par Bell Cause pour la cause, mais demeure indignée. « Au fond, il y a une partie des profits de l’émission qui est réinvestie en santé mentale… non merci! »

« Si Bell s’engage en faveur de la santé mentale, qu’ils cessent de produire cette émission. On ne peut pas d’un côté combattre les stéréotypes et, de l’autre, les propager. »

Une « vision réductrice » de la détresse psychologique

Les épisodes de Huissiers alimentent les préjugés négatifs en ciblant « des personnes en détresse psychologique, qui ne sont pas prêtes, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive », souligne Anne-Marie Gallant. La mise en scène insiste aussi sur les mauvaises conditions des logements visités, à grand renfort de zooms sur la saleté, les infestations de parasites ou les objets amassés par des gens ayant un trouble d’accumulation compulsive.

Les personnes précaires sont ridiculisées et « représentées comme des criminelles », estime Anne-Marie Gallant. « C’est une vision vraiment réductrice de montrer à répétition des situations extrêmes comme ça », déplore-t-elle.

« Une expulsion, ce n’est pas un spectacle, c’est un pas vers l’itinérance », affirme Marion Duval, du Regroupement des comités logements et associations de locataires du Québec. « Mettre en scène des événements aussi dramatiques, sans même en expliquer les causes et les conséquences désastreuses pour la personne est tout simplement irresponsable. »

Des méthodes de tournage critiquées

Les organismes critiquent aussi les méthodes de tournage employées par la production, qui profiterait de la vulnérabilité des personnes visitées par les huissiers. Elles « n’ont pas le choix, les caméras débarquent » sans avertissement, rapporte Anne-Marie Gallant. L’intervenante est venue en aide à Mara*, une membre de Projet PAL qui s’est retrouvée dans une telle situation. Si les personnes ne consentent pas à se retrouver à la télévision, leur visage est flouté et leur voix est modifiée, mais les images sont diffusées malgré tout, explique encore Anne-Marie Gallant.

« Quand on vit de la détresse, on a besoin de soutien. Pas d’une caméra qui vient bouleverser davantage nos vies », se désole Carole Lévis, du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec.

Qui plus est, même les personnes qui donnent leur consentement « ne sont pas toutes en état de le faire », puisqu’elles sont en situation de crise, s’inquiète Anne-Marie Gallant. C’est ce qui est arrivé à Mara, qui a signé les formulaires de l’émission sans réaliser ce qu’elle faisait. « Je ne savais même pas qu’on me filmait pour la télévision. C’était une journée horrible, et je n’étais pas moi-même », écrivait-elle dans une lettre ouverte publiée en juillet dernier par Ricochet.

« J’ai tout perdu cette journée-là. Je n’aurais jamais accepté de participer à l’émission si j’avais compris de quoi il s’agissait. J’ai perdu des amis à cause de ça, et j’ai peur que ma famille et d’autres gens qui me connaissent voient l’émission. »

Mara

Les personnes qui se retrouvent à la télévision malgré elles s’exposent aux jugements et aux moqueries dans leur vie personnelle ou professionnelle. Un homme ayant vécu une telle expérience poursuit d’ailleurs Pixcom pour atteinte à sa dignité et à sa réputation.

Dossier à suivre

Les groupes communautaires ont fait parvenir leur demande lundi à Bell Média, Pixcom et Noovo. Mardi après-midi, ils n’avaient pas reçu de réponse de la part des entreprises, pas même un accusé de réception, relate Anne-Marie Gallant.

Au printemps 2021, Projet PAL avait déjà fait parvenir aux entreprises une plainte signée par 112 organisations. Après une rencontre, certaines modifications avaient été apportées à Huissiers. Davantage de visages sont floutés, y compris dans les émissions passées toujours disponibles sur le Web. Un intervenant en santé mentale est aussi invité à commenter dans les nouveaux épisodes. Ces changements sont toutefois jugés insuffisants par les organismes.

* Nom fictif

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