La famille d'Osena Charles, veuve d'un ange gardienOsena Charles, 36 ans, Martline, 4 ans, Marcsonder, 12 ans, et Rose-Marie, 3 ans | André Noël

Joyeux Noël Osena Charles…

La veuve de Marcelin François, un des « anges gardiens » morts de la COVID, vient d’apprendre que ses indemnités de décès seront bientôt réduites de 1000$ par mois.

En avril 2020, Marcelin François, un réfugié haïtien, décédait après avoir contracté la COVID-19 en travaillant dans une résidence pour personnes âgées. Depuis, sa femme, Osena Charles, peine à faire vivre leurs trois enfants. Quelques semaines avant Noël, elle a appris que les prestations d’indemnité de décès seront réduites de 2500$ à 1500$ par mois dès le début de 2022. Pour l’heure, c’est son seul revenu.

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) continuera de verser des prestations mensuelles aux enfants, d’environ 500$ chacun, et ce, jusqu’à leur majorité. Mme Charles recevra un montant forfaitaire, pour l’instant inconnu, mais la prestation mensuelle de 1000$ qui lui était versée pour elle-même sera éliminée.

Elle paie un loyer de 800$ par mois pour un quatre pièces aux murs défraîchis dans un ensemble d’immeubles d’appartements à Montréal-Nord. La facture d’électricité mensuelle est de 135$. Les frais de garde de Rose-Marie, 3 ans, et Martline, 4 ans, s’élèvent à 187$ par mois chacune, pour un total de 374$ par mois.

Le plus vieux, Marcsonder, 12 ans, mange… comme un adolescent. Le garçon est un jeune athlète qui, pour l’instant, grandit tout en minceur et qui a besoin de se fortifier les muscles pour réaliser son rêve : devenir joueur professionnel de basket-ball. Selon le dernier rapport annuel sur les prix alimentaires, une famille de quatre personnes devra dépenser près de 15 000$ pour se nourrir en 2022, soit plus de 1000$ par mois. Faites le calcul (logement, électricité, frais de garde, alimentation). Le compte n’y est pas.

Pendant un certain temps, Mme Charles a pu travailler à temps partiel comme aide à domicile pour une personne âgée. Mais cette dernière a vu son état se dégrader et a dû être hospitalisée. Mme Charles se retrouve donc sans emploi. Elle compte bien en trouver un autre, mais il n’est pas si facile pour une mère monoparentale de travailler à temps plein avec deux enfants de 3 et 4 ans. Quand son mari vivait, il pouvait s’occuper de son fils et de ses filles lorsqu’elle travaillait, dans une usine de viande de Cargill, loin de la maison. Une agence de travail s’occupait de l’y conduire.

Elle a bon espoir de pouvoir faire venir son beau-fils, Nadsonder, un autre garçon de Marcelin François, resté en Haïti. Lui aussi touche des indemnités de la CNESST de 500$ par mois depuis la mort de son père (Mme Charles s’occupe du transfert de fonds). S’il réussit à immigrer à Montréal, vivre à cinq dans un petit quatre pièces ne sera pas de tout repos.

Pour des raisons de confidentialité, la CNESST a refusé de nous donner des informations sur le dossier de la famille de Mme Charles. Impossible de savoir pourquoi une de ses agentes lui a dit que ses prestations seront bientôt réduites de 1000$. Impossible, aussi, de savoir à combien s’élèvera le montant forfaitaire qui lui sera remis lorsque ses prestations prendront fin.

Voici ce que nous a écrit la CNESST : « En cas de décès d’un travailleur, son conjoint ou sa conjointe reçoit deux sortes d’indemnités : une indemnité forfaitaire qui est versée en une seule fois; une indemnité temporaire équivalant à 55% de l’indemnité de remplacement du revenu à laquelle aurait eu droit le travailleur s’il avait alors été incapable d’exercer son emploi en raison d’une lésion professionnelle ».

Comme elle vient d’obtenir sa résidence permanente, Mme Charles devrait normalement avoir droit à des allocations familiales. Mais encore là, elle ne sait ni quand ni à combien elles s’élèveront. Tout cet inconnu est source d’anxiété.

Un souvenir douloureux

Quand je lui ai demandé des photos de son mari, elle m’a dit qu’elle les avait toutes effacées de son téléphone après les avoir regardées avec sa plus jeune. Rose-Marie ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas de papa, elle qui avait à peine 2 ans lorsqu’il est décédé. Regarder les photos avec elle a ravivé des souvenirs très douloureux. Mme Charles a gardé seulement la photo de son mari publiée sur le site de La Presse, qu’elle avait donnée au journal peu après le décès.

Un cadre dans le salon d’Osena Charles | André Noël

Au mur du salon est accroché un cadre avec ces mots : « En hommage à Marcelin François, Mort au combat contre la COVID-19, le 14 avril 2020 pour sauver les autres. » Le cadre, illuminé par une guirlande d’ampoules de Noël, a été offert par la Maison d’Haïti. J’ai demandé à Mme Charles qu’elle mette le cadre sur ses genoux, pour la photo que j’allais prendre d’elle et de ses enfants. Elle n’a pas voulu. J’ai eu l’impression que le choc provoqué par la disparition brutale de son mari ne s’est toujours pas dissipé.

À mon arrivée chez elle, Rose-Marie et Martline étaient tout enjouées, même un peu espiègles; Marcsonder, lui, était très sérieux, comme préoccupé. Mme Charles m’a fait visiter l’appartement. Une visite très rapide, vu l’étroitesse des lieux. Elle partage sa chambre avec ses filles. Rose-Marie dort avec elle, dans le même lit. Martline dort dans un lit coincé contre le sien.

Le lendemain matin, j’ai téléchargé la photo de la famille sur mon ordinateur et l’ai longtemps examinée. Puis, en prenant mon café, je suis tombé sur cet article du Journal de Montréal, « Une propriété de Westmount a été vendue pour 18,5 millions $ en novembre, un montant record en sol québécois. » Une maison de 10 chambres et de 10 salles de bains, plus une annexe de trois chambres et de deux salles de bains. Le mari de la propriétaire vend des sacs à main Givenchy à 6000$ et des t-shirts griffés à 600$ aux ultra-riches de la planète.

J’ai refermé le journal, rempli de colère. Voilà bien notre société. Un homme et sa femme vivent dans un manoir de 10 chambres grâce à la vente de produits superflus; un autre homme meurt en soignant nos personnes âgées et sa femme doit dormir avec sa petite fille parce que, chez elle, il n’y a pas de place pour un autre lit. Peu avant Noël, on lui dit que les indemnités de décès seront réduites. Mais personne ne hurle. Ou si peu.

J’ai fait venir le rapport du coroner sur le décès de Marcelin François. Il relate ses derniers moments : « Le 14 avril 2020 vers 7h50, M. François est couché dans son lit et soudainement sa conjointe, qui est dans une autre pièce, l’entend pousser un cri. Elle accourt à son chevet et constate que M. François a des difficultés respiratoires importantes […] M. Marcelin François est décédé d’une embolie pulmonaire massive bilatérale consécutivement à une thrombose veineuse d’un membre inférieur dans le contexte de la COVID-19. »

Marcelin François. Il s’agit de la seule photo qu’Osena Charles a conservée de son mari | Courtoisie

Âgé de 40 ans, il travaillait comme opérateur de machine dans une usine de textile pendant la semaine et comme préposé aux bénéficiaires la fin de semaine dans diverses résidences pour personnes âgées. C’est dans une de ces résidences qu’il aurait contracté la COVID. Après sa mort, mon ex-collègue Yves Boisvert a dressé de lui un portrait émouvant dans La Presse. Mme Charles m’a donné quelques autres détails pour le compléter, lors d’une première entrevue dans les bureaux de la députée libérale de Montréal-Nord, Paule Robitaille, qui a gardé le contact avec elle.

Ils sont nés tous les deux aux Gonaïves, au nord d’Haïti. Ils se sont mariés en 2007. Elle vivait de petits commerces et lui travaillait comme métayer sur une ferme. En 2012, menacé de mort à plusieurs reprises, il a décidé de fuir. Elle est partie avec lui et leur fils, Marcsonder, qui n’était qu’un bébé. Ils se sont rendus à pied en République dominicaine, ont pris un avion jusqu’en Équateur et ont abouti au Brésil. Faute de visas, ils sont repartis en Colombie, ont traversé la frontière du Panama à pied (un périple très dangereux), puis ont rejoint le Mexique. De là, ils ont pris l’avion jusqu’à Baltimore, au Maryland. Ils ont fait leur demande d’asile aux autorités américaines.

Dix mois plus tard, ils étaient convoqués pour leur audition. Entre-temps, le gouvernement de Donald Trump avait décidé de renvoyer dans leur pays des milliers de demandeurs d’asile. Ils se sont alors dirigés vers le Canada et ont traversé la frontière par le fameux chemin Roxham. Martline venait de naître, elle n’avait qu’un mois. Ils ont été hébergés pendant un certain temps au Stade Olympique, puis transférés dans un centre plus approprié pour un bébé. Ils ont fini par obtenir des permis de travail, en attendant que leur statut soit régularisé.

Ce fameux chemin Roxham… dont les chroniqueurs à la mode comme Mathieu Bock-Côté et Christian Rioux réclament la fermeture à cor et à cris et où l’ancien chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, exige l’érection d’une clôture. C’est par là que sont passés des centaines de réfugiés, des damnés de la terre dont l’intelligence et la force de travail nous ont été et nous sont encore bien utiles, que ce soit dans les usines de viande, dans les résidences pour personnes âgées et dans tous les lieux où ils et elles oeuvrent.

Mais quand l’un d’eux meurt au travail, on se dépêche de l’oublier. J’ai écrit cet article pour qu’on n’oublie pas la mort de Marcelin François.

Joyeux Noël à vous et à vos enfants, Osena Charles.

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