White / Unsplash

Une nouvelle étude discrédite la théorie voulant que la pandémie résulte d’un accident de laboratoire

L’étude rappelle qu’«il est essentiel de s’appuyer uniquement sur des données scientifiques et des conclusions factuelles, et d’éviter des récits fondés sur des opinions»

Une nouvelle étude effectuée par des experts, révisée par des pairs et tout juste publiée dans le journal scientifique Environmental Research, discrédite la populaire théorie selon laquelle la pandémie de COVID-19 est le résultat d’un accident de laboratoire à l’Institut de virologie de Wuhan, en Chine. Un tel accident n’est pas impossible, mais pour l’instant cette théorie s’appuie sur des spéculations, et non sur des faits, soulignent les auteurs.

Selon le principal narratif de la théorie du «lab-leak» (fuite de laboratoire), l’origine du SARS-CoV-2 se trouverait dans une mine de cuivre désaffectée de la région de Mojiang dans la province chinoise du Yunnan. En 2012, six mineurs sont subitement tombés malades en déblayant cette mine remplie d’excréments de chauves-souris. Trois d’entre eux sont morts. Il y a un an, un couple d’auteurs indiens a analysé une thèse de maîtrise chinoise dénichée sur l’Internet et consacrée à cet incident. Aucun des deux auteurs indiens n’a d’expertise en médecine, mais ils n’en ont pas moins conclu que les symptômes des mineurs étaient similaires à ceux du Syndrome respiratoire aigu sévère (SARS, en anglais) et de la COVID-19.

Selon cette narration, des chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan (IVW) auraient recueilli des échantillons d’un coronavirus similaire au SARS-CoV-2 en explorant la mine dès 2012, puis les auraient rapportés dans leur laboratoire à Wuhan. Ce coronavirus, nommé le RaTG13, aurait évolué ou aurait été utilisé pour fabriquer le SARS-CoV-2, lequel aurait fini par s’échapper du laboratoire.

Dans leur étude parue dans le journal Environmental Research, publiée en ligne le 28 septembre, des scientifiques et médecins français analysent en détail les rapports cliniques des mineurs. Ils montrent que leurs symptômes n’avaient rien à voir avec une pneumonie sévère de type COVID-19 ou même de SARS.

Ils ajoutent que la transformation du RaTG13 en SARS-CoV-2 était techniquement impossible. «L’effondrement de la théorie de la mine de Mojiang enlève tout support scientifique à la théorie de l’accident de laboratoire, et en fait simplement un récit basé sur une opinion», écrivent-ils d’entrée de jeu, renforçant ainsi le consensus scientifique résumé par 21 scientifiques dans un article paru un peu plus tôt dans la revue Cell.

Pas les mêmes symptômes

Les six mineurs avaient une toux grasse et sécrétaient un mucus coloré, alors que la pneumonie de type SARS-CoV-2 se caractérise de façon typique par une toux sèche et des râles crépitants, signalent Roger Frutos, chercheur en microbiologie moléculaire, et ses co-auteurs, dont trois médecins qui ont soigné de nombreux patients atteints de la COVID-19 dans des hôpitaux français depuis le début de la pandémie.

Une hémoptysie (expectoration de sang) est survenue chez trois mineurs, alors qu’elle est inhabituelle chez les patients atteints de COVID-19. Contrairement aux personnes infectées par le SARS-CoV-2, aucun mineur ne présentait de troubles digestifs. Tous les six souffraient d’une «adénopathie médiastinale», c’est-à-dire que les ganglions lymphatiques situés entre les deux poumons étaient hypertrophiés, alors que ce symptôme est extrêmement rare chez les patients COVID-19.

Lors de leur hospitalisation, les mineurs n’ont pas été placés en isolement. Aucune précaution d’hygiène spécifique, aucune mesure spéciale de ventilation n’ont été prises. S’ils avaient eu le SARS-CoV-2 – un virus hautement contagieux – leurs voisins de lit comme le personnel médical auraient vraisemblablement été infectés. Cela n’a pas été le cas. Les membres de leurs familles n’ont pas non plus contracté la maladie.

Les experts du premier hôpital affilié à l’Université Sun Yat-Sen, qui ont participé à la discussion clinique, ont émis l’hypothèse d’une infection fongique (par des champignons). Les caractéristiques cliniques étaient compatibles avec une pneumopathie d’hypersensibilité à la suite d’une exposition environnementale à des bactéries non tuberculeuses à croissance rapide. Cela ne correspond pas du tout à une infection au SARS ni à la COVID-19.

Les tests de SARS-CoV effectués à l’époque sur quatre cas, dont les trois mineurs décédés, se sont révélés négatifs. Depuis le début de la pandémie, des échantillons de cas ont également été testés pour la présence du SARS-CoV-2; ils étaient également négatifs. Les membres de l’équipe de l’Institut de virologie de Wuhan qui ont visité la mine ont été testés pour le SARS-CoV-2; les tests ont tous été négatifs. D’autres équipes s’y sont également rendues et aucun cas de maladie n’a été rapporté.

«On peut se demander pourquoi un virus qui a tué plus de 4 millions de personnes et en a infecté plus de 200 millions en 18 mois n’aurait causé aucune maladie pendant les sept années qui se sont écoulées entre 2012 et 2019», signalent les experts français. Selon une variante de la théorie de l’accident de laboratoire, les chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan se seraient eux-mêmes infectés en visitant la mine de Mojiang et en recueillant des échantillons de coronavirus, mais les autorités chinoises auraient caché l’information. À l’instar des experts français, le virologue Robert Garry, de l’Université Tulane, se pose la question : pourquoi le nouveau coronavirus aurait-il spécifiquement infecté ces chercheurs plutôt que d’autres habitants du Yunnan? Il s’agirait d’un hasard plutôt extraordinaire…

Roger Frutos, chercheur en microbiologie moléculaire, et auteur principal de l’article paru dans Environmental Research

La soi-disant transformation du RaTG13

Selon une autre variante de la théorie de l’accident de laboratoire, les chercheurs de l’IVW auraient ni plus ni moins que transformé le RaTG13 en SARS-CoV-2. C’est alors qu’ils se seraient infectés. Ils auraient ensuite propagé le nouveau virus à leur insu dans la ville de Wuhan, qui est effectivement considérée comme l’épicentre de l’épidémie.

Une telle transformation est tout simplement impossible, affirment les experts français. «En premier lieu, le RaTG13 n’est pas un virus, mais uniquement une séquence virtuelle dans un ordinateur. Il n’est même pas certain que cette séquence assemblée par ordinateur corresponde à un virus réel et viable», explique Roger Frutos, dans un échange de courriels avec Pivot.

«Le RaTG13 n’a jamais été isolé en tant que virus et répliqué dans des cultures cellulaires, précise l’article. Il n’a pas d’existence physique et ne peut donc pas fuir d’un laboratoire. De plus, compte tenu du très grand nombre de mutations séparant le RaTG13 du SARS-CoV-2 et de leur distance phylogénétique, le RaTG13 peut difficilement être considéré comme un ancêtre du SARS-CoV-2 même s’il correspondait à un véritable virus.»

Créer le virus SARS-CoV-2 in extenso par synthèse à partir de la séquence virtuelle du RaTG13 lors d’une opération de gain-de-fonction va bien au-delà des possibilités techniques actuelles, poursuivent les auteurs. Selon eux, ce récit «n’a aucun sens d’un point de vue opérationnel». C’est aussi le point de vue d’autres experts.

«En conclusion, il n’existe aucune preuve pour soutenir que la mine de Mojiang ou qu’un accident de laboratoire soient à l’origine du SARS-CoV-2, écrivent les auteurs. […] Si le virus est fabriqué, on ne peut pas parler de la fuite d’un virus naturel, et vice-versa. Ces récits ne sont pas des conclusions scientifiques fondées sur des preuves.»

Roger Frutos estime que «l’hypothèse Mojiang» est «pour le moins fumeuse». «Dire qu’il y a des fuites de laboratoire, ce n’est en rien complotiste. Il y en a eu dans le passé et il y en aura dans l’avenir. Par contre, la façon dont le narratif Mojiang/Wuhan est amené correspond exactement au modèle type d’une thèse complotiste.»

Les épidémies ont toujours eu des origines naturelles

Il y a quelques mois, le président Joe Biden a demandé aux services de renseignement américains d’explorer la piste de l’accident de laboratoire. Dans leur rapport remis le 24 août, ces services n’ont abouti à aucune conclusion ferme, mais ils ont penché vers la thèse d’une origine naturelle. Malgré le brouhaha, l’origine «zoonotique» est de loin la plus probable.

L’histoire des épidémies anciennes et récentes montre qu’elles ont toujours eu une origine naturelle : la grippe aviaire, le sida, la grippe porcine, la maladie de Lyme, le Zika, la dengue, le SARS de 2002, sans compter la malaria, la fièvre jaune, la peste, etc. Les partisans de la théorie de l’accident de laboratoire soulignent qu’après deux ans, les scientifiques n’ont toujours pas trouvé l’origine de la COVID-19, mais cela ne signifie rien. L’origine du virus Ebola, qui a été identifié il y a 45 ans, est toujours inconnue. Il a fallu 14 ans avant de relier le virus du premier épisode de SARS en 2002-2004 à un groupe de virus présent chez des chauves-souris.

L’Organisation mondiale de la santé vient de créer un groupe d’experts international pour chercher l’origine du SARS-CoV-2 et des nombreux nouveaux pathogènes qui affectent les humains. Ce groupe va explorer la piste de l’accident de laboratoire, mais jusqu’à nouvel ordre l’OMS n’a pas changé sa position et continue de considérer que cette thèse est hautement improbable.

«À une époque de conflits géopolitiques caractérisés par des agendas cachés, des fausses informations et des manipulations, il est essentiel de s’appuyer uniquement sur des données scientifiques et des conclusions factuelles, et d’éviter des récits fondés sur des opinions», conclut l’étude parue dans Environmental Research.

Plus d'articles