Les dessous classistes de La Presse

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Les dessous classistes de La Presse

L’incapacité à percevoir son propre mépris de classe, c’est le fondement de la « neutralité journalistique » revendiquée par les vieux médias.

Mon collègue Maxime Laprise réagissait récemment à un éditorial de François Cardinal, éditeur adjoint de La Presse, qui s’enfonçait dans une analogie naïve entre journalistes et historien·nes. Le chroniqueur de Pivot démontrait quant à lui avec intelligence que les historien·nes, comme les journalistes, dissimulent autant qu’illes montrent – et c’est normal.

Ce qui est dangereux, dans les démocraties de masse, c’est plutôt de prétendre que ce qu’on ignore n’existe pas. Et c’est pourquoi les sciences sociales – et certains médias – préfèrent les faits, la transparence et la précaution méthodologique à la vérité des Lumières.

Mais l’aveuglement idéologique de Cardinal ne lui est pas propre et représente très bien l’arrogance des médias traditionnels.

La neutralité, alors que les conflits de classe s’accentuent, se révèle plus souvent qu’autrement n’être qu’une mièvrerie libérale : le point de vue des dominants qui passe pour universel.

Et c’est d’autant plus apparent lorsqu’on s’intéresse au journalisme d’opinion qu’on retrouve sur la plateforme de Cardinal.

L’hégémonie comme méthode

Ça a été pour moi une cruelle ironie de lire une certaine critique de Silvia Galipeau dans La Presse, alors même que nous annoncions la fermeture de la librairie transféministe que j’ai animée pendant les deux dernières années. La lecture que fait Galipeau de Les étoiles comme des petits poissons, la récente traduction d’un roman de l’autrice canadienne Casey Plett, représente précisément la raison pour laquelle je m’étais lancée dans la promotion de l’écriture des femmes trans.

Tout commence avec le titre de la critique : « La vie (trans), la vie ». Une référence évidente à la série télévisée de Stéphane Bourguignon mettant en vedette l’éternelle Macha Limonchik et qui représentait la vie banale d’un groupe de trentenaires (cis, blanc·hes, francophones, etc.) de Montréal au tournant du siècle.

La classe professionnelle est universelle.

La critique, dans sa référence, ne peut résister à nous mettre entre parenthèses – de la même manière que je le fais pour la population dont elle fait partie.

La différence, évidemment, c’est que ses parenthèses à elle sont une précision nécessaire, alors que les miennes paraissent militantes. C’est tout le pouvoir de l’hégémonie.

Le particularisme des opprimé·es

Le billet commence par un avertissement : nos vies marginales, même dans leur banalité, sont troublantes, « un monde tortueux qu’on connaît finalement bien peu ». La situation de la protagoniste est « obscure » et le récit traite d’identité, « bien sûr ». Mais ne vous en faites pas, le roman « réussit à faire énormément d’éducation ».

La critique effleure à peine les qualités littéraires de l’œuvre et omet le récit lui-même.

Bien campée dans sa posture dominante, Silvia Galipeau lit le texte comme une curiosité. Elle présume qu’il s’adresse à elle comme une fenêtre sur les marges de la société et que le lectorat s’identifie à sa position personnelle.

La neutralité n’est qu’une mièvrerie libérale : le point de vue des dominants qui passe pour universel.

Casey Plett a publié son roman dans la foulée de l’émergence du trans realism, un courant littéraire d’avant-garde des années 2010, devenu culte par les mots de Plett, mais aussi d’Imogen Binnie, de Torrey Peters, de Cat Fitzpatrick, entre autres. Ses livres – incluant leurs traductions françaises – sont presque tous illustrés par sa bonne amie Sybil Lamb, autrice et illustratrice bien connue de notre littérature diasporique.

L’autrice et fondatrice de la maison d’édition Little Puss ne s’adresse pas à un public cis à « éduquer ». Comme toutes les voix qui ont émergé de ce courant littéraire, elle cherche d’abord à représenter la banalité de nos vies.

Des personnages pathétiques, des joies simples, des drames existentiels – la vie, quoi! La transitude, comme dans nos quotidiens, n’y est pas un thème, mais un simple fait dans lequel se forme l’expérience.

On nous retire notre voix pour nous rendre intelligibles à un public méprisant.

C’est une réponse à la longue tradition autobiographique à laquelle nous avions été confinées jusqu’alors et qui visait surtout à satisfaire la curiosité morbide du public majoritaire.

Silvia Galipeau, dans sa critique, reproduit le procédé que Gallimard avait déployé pour promouvoir la traduction du célèbre roman Nevada, le récit chaotique d’une jeune femme à la croisée des chemins dans sa vie professionnelle et sentimentale, que l’éditeur francophone avait présenté en insistant lourdement sur la transition de la protagoniste, qui n’est pourtant qu’un élément de contexte marginal dans le texte.

On nous retire notre voix par un paternalisme bienveillant et on efface notre histoire pour nous rendre intelligibles à un public méprisant.

Une littérature des femmes désolidarisées, objectifiées et ramenées à leur place de pornographes de la misère.

Inclure pour isoler

Quelques jours plus tard, sur le même site Web d’actualité, le chroniqueur Mario Girard fait la part belle au sionisme dans sa chronique sur l’interminable crise à Fierté Montréal.

Prenant parti par l’absurde, il présente la neutralité de Fierté Montréal quant au génocide comme raisonnable et universelle, contre le particularisme pro-palestinien. Son argument : pourquoi ne pas inclure toutes les guerres, tant qu’à y être?

Il pousse même le bouchon jusqu’à rappeler les récents reculs des droits 2SLGBTQIA+ aux États-Unis comme si c’était un angle mort des groupes militants.

Ce qui est dangereux, c’est de prétendre que ce qu’on ignore n’existe pas.

N’importe qui qui a des yeux pour voir et qui s’intéresse minimalement aux affaires de nos communautés sait pourtant que c’est le même genre de groupes qui sonne l’alarme et qui se mobilise activement depuis plusieurs années sur tous ces enjeux, et non les employé·es d’un festival.

Nous ne sommes pas seulement tourné·es vers l’étranger, d’ailleurs : nous luttons contre les mêmes dérives ici même, qu’ignorent les vieux médias et les grandes organisations « inclusives ».

Mais la mauvaise foi fait partie de la méthode.

La majorité est toujours silencieuse

Pour le chroniqueur, ce n’est pas pertinent que nos communautés aient répondu au mouvement « pas en mon nom » lancé par nos camarades juif·ves précisément parce que la propagande sioniste nous instrumentalise à coup de pinkwashing pour justifier le génocide.

Que les « militant·es » soient majoritaires dans la plupart des milieux queers minimalement actifs est sans importance pour Girard, il y a toujours la parole d’un gestionnaire ou d’une relationniste à leur opposer, irrité·es de devoir répondre aux exigences d’« une poignée de groupes ». La classe professionnelle est universelle.

Fierté Montréal et les médias de masse détournent le regard de l’escalade de la violence institutionnelle et de la répression contre les personnes des minorités sexuelles et de genre, parce que cette violence est politiquement ciblée : il n’y a pas de directive pour écraser toutes les personnes LGBTQ+, seulement certaines personnes. Celles qui refusent d’être amalgamées au silence d’une majorité inexistante.

Quand le silence des opprimé·es est universel, toute résistance est particulière, et doit être ignorée par souci d’impartialité.

La neutralité contre le militantisme, c’est l’universel contre le particulier. C’est l’élite au pouvoir contre les personnes opprimé·es en lutte. C’est le mépris de classe élevé au rang de méthode.

Et ça n’a absolument rien de neutre.