Un truc sans faille pour entamer une conversation avec une personne de mon âge, c’est de parler du 11 septembre 2001. Tout le monde se souvient d’où ille se trouvait, ce qu’ille faisait.
J’étais en cours de français et Linda, notre enseignante, avait interrompu le cours pour nous informer avec gravité de la situation. À douze ans, j’étais loin de me douter du renversement de l’ordre mondial qui allait s’ensuivre. Ce midi-là, j’ai mangé chez un ami et on a écouté le nouvel album de System of a Down pendant que les images des tours jouaient en boucle sur la télé.
Dix-huit mois plus tard, je regardais en direct le bombardement de Bagdad à la télévision, assise sur le plancher du salon.
Le monde d’après
L’invasion de l’Irak s’est faite sur des prétextes mensongers et a suscité la réprobation générale de la communauté internationale. Mais avec son veto au conseil de sécurité de l’ONU, l’Amérique de George W. Bush a persisté, empêchant toute résolution contraignante et s’engageant dans une nouvelle guerre catastrophique dont les effets se font encore sentir dans toute la région.
À l’époque, les chaînes de nouvelles en continu se gavaient des images fournies par le Pentagone. Armés du monopole de l’information légitime, les médias de masse ont présidé à l’effondrement de l’ordre diplomatique mondial d’après-guerre.
Entre les islamistes et les démocrates, le choix est simple. C’est l’évidence, non?
Toutefois, à l’ère de médias sociaux, les relationnistes de Washington (et de Tsahal) n’ont plus la mainmise sur l’information en temps de guerre. Héroïquement, des journalistes confiné·es à Gaza rapportent au risque de leur propre vie les atrocités de masse commises par Israël, malgré la censure – ou le simple aveuglement – des médias privés et gouvernementaux des pays du G7.
Mais à cela s’ajoute une opération massive d’intox de part et d’autre du spectre géopolitique. Entre des influenceur·euses lambda, des conspirationnistes et des bots russes, le public est exposé à une somme colossale de demi-vérités contradictoires. Une confusion qui paralyse, qui donne le champ libre aux agresseurs jusqu’à ce que le public soit mis devant le fait accompli, forcé d’accepter le monde d’après.
Pas en notre nom
Il y a pourtant des gens qui résistent et agissent pour stopper le génocide. Depuis le début du conflit, les personnes juives anti-sionistes ont été à l’avant-garde de ce mouvement. Rassemblé·es sous le slogan « not in our name (pas en notre nom) », ceuzes-ci ont mené de nombreuses actions de perturbation aux États-Unis.
Si ici, ce slogan est peut-être moins usité, il porte pour moi un sens très puissant.
Les influenceur·euses se relaient pour justifier cette guerre en notre nom.
C’est qu’il y a un mois, quand la propagande israélienne a déferlé sur les médias sociaux, deux publics ont été particulièrement sollicités : les juifs et les gais. Les efforts de pinkwashing d’Israël sont bien connus, l’État hébreu se vantant d’être un havre pour les personnes LGBT, tout en maintenant les personnes palestiniennes (LGBT inclus·es) sous un régime d’apartheid. Il n’est donc pas surprenant que l’islamisme du Hamas ait été mobilisé pour justifier un appui sans réserve des personnes LGBT à Israël, des influenceur·euses se relayant pour justifier cette guerre, en notre nom.
J’ai toujours dénoncé le pinkwashing et l’homo-nationalisme, dénonçant ces pratiques de récupération marchande et politique de décennies de luttes pour notre dignité. Ce que j’apprends aujourd’hui des militant·es juif·ves, c’est que non seulement ces pratiques nous privent de notre voix, mais nous portons la responsabilité historique de la faire entendre malgré tout.
Les enfants de la lumière
Dans la construction manichéenne de ce conflit entre civilisation et barbarie, la supposée défense des personnes LGBT est une pierre essentielle à l’édifice de la légitimation, et ce, malgré les efforts bien réels des classes politiques américaine et israélienne à saboter nos droits.
C’est que l’homo-nationalisme ne s’intéresse pas tant à nos communautés qu’à projeter une image fantasmée d’un État de droit où toustes sont libres et en parfaite égalité, en opposition à un monde sauvage où la loi du plus fort prévaut. Nous ne sommes utiles pour ces discours précisément qu’en tant que nous sommes sans pouvoir et vulnérables, requérant la protection de l’État patriarcal contre les méchants islamistes.
Nous portons la responsabilité historique de faire entendre notre voix malgré tout.
L’erreur fondamentale dans ce discours, c’est de croire qu’effectivement nous ne sommes que spectateur·trices de notre propre vie et qu’il est réellement possible pour les dirigeants d’agir en notre nom sans avoir même à nous convaincre. C’est l’évidence, non? Entre les islamistes et les démocrates, le choix est simple.
Et pourtant.
Il faudrait déjà reconnaître qu’Israël est démocratique, ce qui est faux dans la mesure où la population palestinienne occupée et incarcérée en masse n’a aucun contrôle sur la composition de la Knesset. Il faudrait aussi reconnaître que c’est un pays favorable aux personnes LGBTQIA2S+, ce qui est tout aussi faux quand on regarde comment l’État hébreu traite les ressortissant·es palestinien·nes queers venus chercher refuge en Israël.
Mais plus fondamentalement encore, il faudrait reconnaître qu’il vaut mieux mourir sous les bombes que de vivre à Gaza.
Il n’y a pas de libération possible pour les queers de Palestine sous Israël, sinon celle de la mort.