La CAQ achète les organismes LGBTQ+

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La CAQ achète les organismes LGBTQ+

Le gouvernement tente de faire taire la communauté en doublant le financement des organismes dix jours seulement après l’annonce de son inacceptable « comité des sages ».

Dans les dernières semaines, le gouvernement comme les organismes communautaires ont tergiversé sur les droits des personnes trans d’une manière si confuse qu’il devient difficile de départager les camps.

D’abord du côté de la CAQ, je comprends que c’est Suzanne Roy qui est ministre responsable de la Transphobie, alors que Martine Biron serait plutôt responsable de la Lutte contre la transphobie. La première annonçant la composition de son odieux « comité des sages » seulement dix jours avant l’annonce du Plan de lutte contre l’homophobie et la transphobie 2023-2028 par la seconde. Comme le comité devrait rendre son rapport en 2025, on comprend mal comment pourront s’arrimer les deux échéanciers.

Les organismes communautaires ont eu une réaction qui m’a surprise à l’annonce du comité. Tous en ont dénoncé la composition, mais le directeur du Conseil québécois LGBT (CQ-LGBT) se limite à ça pour l’instant, tout en acceptant de participer à des discussions à huis clos avec le gouvernement et son comité. C’est un jeu dangereux pour plusieurs raisons.

La première est évidente : à force de demander un token, on pourrait bien l’avoir! Imaginez la catastrophe politique potentielle si le gouvernement pliait. On ne serait pas plus avancé·es avec une réactionnaire comme Michelle Blanc sur le comité ou n’importe quel pion jugé « représentatif » par un gouvernement qui a déjà plusieurs fois prouvé son mépris de la communauté.

Aussi, en acceptant de jouer le jeu, le CQ-LGBT confère une énorme légitimité au comité des cis. L’organisation représente quand même environ 70 organisations et, en plus, son directeur est trans. On ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas consulté·es quand l’État va nous écraser encore un peu plus.

Reconnaître le démantèlement

Le choix du Conseil nous éclaire toutefois sur les risques inhérents à l’institutionnalisation de nos mouvements. C’est que les organismes communautaires sont devenus extrêmement dépendants du financement de l’État.

Celui-ci s’est d’ailleurs énormément précarisé avec les années et est de plus en plus lié à l’atteinte d’objectifs gouvernementaux, ces organismes prenant donc progressivement l’allure de structures paraétatiques. Le Plan de lutte contre l’homophobie est la clé de voute de cette architecture de financement parce qu’il établit le plan quinquennal auquel devront se plier les groupes communautaires.

Cette dépendance est au cœur de la stratégie gouvernementale contre les communautés 2SLGBTQIA+.

En bon pompier pyromane, le gouvernement attise la haine et tente de faire taire le mouvement d’opposition en lançant de l’argent sur le problème.

Personnellement, je n’ai commencé à militer contre les politiques de la CAQ en la matière qu’en octobre 2021, avec le dépôt du projet de loi 2 qui menaçait les droits des personnes trans. Ce qui m’avait poussé à m’engager rapidement dans la mobilisation, c’est non seulement la nature du projet de Simon Jolin-Barrette, mais la réaction du milieu communautaire.

Depuis la création de la première politique de lutte contre l’homophobie par le second gouvernement Charest, c’est le ministère de la Justice qui était responsable de la lutte contre l’homophobie. Ce qui était d’abord un comité interministériel est finalement devenu un bureau à part entière au sein du ministère lorsqu’est venu le temps de mettre en œuvre les plans d’action successifs qui ont suivi. Ce bureau entretient un rapport privilégié avec les organismes communautaires et avise le gouvernement sur tout ce qui relève de sa compétence.

Ça, c’est en théorie. Parce qu’il y a deux ans, Simon Jolin-Barrette nous rappelait que la CAQ n’est pas libérale et que la société civile est au mieux traitée avec suspicion, sinon ignorée ou carrément antagonisée. Parce que le projet de loi 2 a été un choc pour tout le monde. Un projet de loi portant sur l’état civil des personnes trans et non binaires s’est rédigé dans les antichambres du pouvoir, sans égard à nos communautés.

S’en sont suivies des promesses floues d’un gouvernement en gestion de crise et l’adoption in extremis d’un texte amendé unilatéralement.

L’an dernier, c’était au Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie d’être transféré depuis le ministère de la Justice vers le Conseil du statut de la femme, un geste dont la portée aurait pu être positive si le Conseil avait les pouvoirs d’un véritable ministère, mais qui résulte plutôt en une disqualification administrative et politique. Le gouvernement profite de cette situation pour contourner l’organe destiné à maintenir à jour les pratiques de l’État visant à limiter la discrimination, tout en créant un comité de « sages » redondant, relevant directement de l’exécutif.

Et il le fait de la manière la plus malhonnête et partisane possible.

Il en résulte une espèce de chimère incohérente où le gouvernement est à la fois activement en train de soutenir les revendications anti-trans à travers le ministère de la Famille et son « comité des sages », et de financer les activités des organismes 2SLGBTQIA+ à travers le Conseil du statut de la femme.

Mordre la main qui nous nourrit

En bon pompier pyromane, le gouvernement attise donc la haine et tente de faire taire le mouvement d’opposition en lançant de l’argent sur le problème.

Je veux être claire : en doublant leur financement à l’occasion de son nouveau Plan de lutte, le gouvernement est en train d’acheter la complicité des groupes communautaires, de la même manière qu’il essaie d’acheter des concessions sur l’organisation du travail des syndiqué·es du secteur public par des compromis salariaux. Les ressources financières quasi illimitées de l’État permettent à la CAQ de marchander la progression de son agenda néo-conservateur sans avoir à faire de concession sur son idéologie.

Ça doit cesser.

La situation des personnes trans au Québec est en grave danger. Le temps n’est pas à la naïveté, mais à la fermeté. Le comité des sages doit être aboli et son mandat, s’il demeure, confié au Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie, qui pourra en intégrer les conclusions dans son futur plan de lutte si c’est jugé nécessaire.

La différence entre les deux structures ne peut pas être minimisée : on ne peut pas passer d’un mandat de lutte contre la transphobie à l’examen des « questions sensibles liées à l’identité de genre » sans y perdre le rapport de force avec l’État, bâti sur des décennies de lutte.

Pour moi, il est clair que les manœuvres du gouvernement des dernières années visent à peu près le même objectif que toute l’action gouvernementale depuis le premier mandat de la CAQ : éliminer les barrières institutionnelles qui limitent le pouvoir de l’exécutif et centraliser la prise de décision autour du bureau du premier ministre. Qui se souvient de l’état d’urgence sanitaire et de ses conséquences catastrophiques?

En acceptant de jouer le jeu, le CQ-LGBT confère une énorme légitimité au comité des cis.

Le Conseil québécois LGBT joue actuellement un rôle d’allié objectif dans cette démarche. Tout en écartant le Bureau de lutte sur les questions trans, le gouvernement se limite à rencontrer périodiquement le CQ-LGBT, qui s’adonne à du marchandage politique à huis clos.

Le Conseil est alors présumé parler au nom de toute la communauté. Un seul chef, un seul interlocuteur pour toute la société civile dans un secteur donné. Ça a déjà un nom comme idéologie politique : ça s’appelle du corporatisme.

La réalité, c’est que le pouvoir que pense retirer le Conseil de cette situation est illusoire. Le gouvernement l’a déjà isolé et il n’a aucun rapport de force significatif.

Continuer de collaborer au comité des sages, c’est le légitimer, et rien d’autre.