L’État nous précipite, puis nous demande d’attendre

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
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L’État nous précipite, puis nous demande d’attendre

La gestion du temps et les délais administratifs sont de véritables instruments de pouvoir politique au Québec.

Le temps ne fait pas de bruit. Il ne provoque pas de point de presse, ne déclenche pas de commission d’enquête et ne produit pas à lui seul de scandale. Il s’étire, se contracte et passe. Pourtant, peu de choses sont aussi éminemment politiques que le contrôle du temps. 

Comme je le mentionnais au balado de Marie‑Élaine Guay et Philippe Cigna, Le temps des monstres, l’État impose son propre rythme. Alors que nous devons respecter des délais stricts pour produire nos impôts ou contester une décision, l’État, lui, semble évoluer selon un tout autre calendrier. Lorsqu’il décrète qu’un dossier est urgent, la machine s’active. À l’inverse, lorsqu’il décide qu’une situation peut attendre, les semaines deviennent des années. 

Gouverner, ce n’est pas seulement décider quoi faire, c’est aussi décider quand agir.

Neuf mois pour Nooran : une attente qui en dit long 

Le traitement du décès de Nooran Rezayi illustre tragiquement cette dynamique. 

Le 21 septembre 2025, cet adolescent de 15 ans a été tué par un policier du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL). Rapidement, le récit initial s’est effrité : une vidéo a révélé qu’environ dix secondes se seraient écoulées après leur arrivée et les tirs mortels, et non cinquante-huit comme évoqué au départ. De plus, le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) – l’organisme provincial chargé d’enquêter lors d’interventions policières mortelles – n’a été avisé qu’après un délai d’environ une heure et demie.

Même la mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, informée d’irrégularités sérieuses, des mois après les événements, a fini par réclamer une enquête administrative sur son propre service de police. Pourtant, il aura fallu plus de six mois avant que le ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière, annonce enfin cette enquête en juin 2026. Près de neuf mois après la mort de Nooran, la famille ne cesse de se battre pour obtenir justice, alors que les réponses institutionnelles, elles, se font toujours attendre. 

Or, ce délai atténue l’indignation collective. L’attente devient alors une forme d’inaction politique. Plus le temps passe, plus l’événement risque de devenir un simple dossier administratif plutôt qu’une question de responsabilité publique.

Le temps à géométrie variable

En contraste, d’autres dossiers engendrent une réponse quasi immédiate. 

À la suite d’une performance tenue lors de la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, où une œuvre représentant le ministre Jean Boulet a été symboliquement décapitée, la réaction a été fulgurante. En quelques semaines seulement, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a ouvert une enquête. 

Il ne s’agit pas de nier la légitimité d’enquêter, mais de souligner ce contraste frappant. 

Pourquoi une performance artistique visant un ministre déclenche-t-elle une réaction institutionnelle si rapide, alors qu’un dossier impliquant la mort d’un adolescent peine à avancer? L’État ne semble pas juger qu’il y a urgence de la même façon.

Discours haineux : des condamnations sans empressement 

Cette disparité s’observe également dans le traitement de l’extrême droite. 

Récemment, un rassemblement revendiquant un « Québec blanc » à Shawinigan a suscité de rapides condamnations politiques, mais peu de suites. 

Quelques mois auparavant, une vidéo de la blogueuse Karine Charpentier, affirmant ne plus tolérer de voir « des putains de noirs pis des musulmans », a circulé massivement. Au-delà des dénonciations verbales, quelles mesures concrètes sont déployées pour surveiller ces réseaux racistes? 

La question se pose d’autant plus que les mobilisations contre les actions israéliennes à Gaza ont, dans plusieurs cas, fait l’objet d’interventions policières, de sanctions administratives ou de restrictions institutionnelles rapides, tandis qu’à Montréal‑Nord, il a fallu des mois d’enquête interne et des dénonciations par d’autres policiers du poste 39 avant que des actes haineux et racistes répétés – ciblage abusif de personnes noires et arabes, humiliations, jusqu’à couper et conserver des mèches de cheveux comme trophées – mènent enfin au démantèlement d’une équipe entière. Le temps révèle ce qui inquiète réellement l’État. 

L’érosion des contre-pouvoirs et l’inaction comme politique 

Cette hiérarchie des urgences s’inscrit dans un climat où de nombreuses lois récentes (touchant la laïcité, la langue ou la santé), mais aussi les recours civils visant le SPVM, les recours collectifs contre plusieurs corps policiers et le fait que le Canada et ses forces de l’ordre figurent désormais sur l’écran radar de mécanismes internationaux, comme EMLER, ont pour effet cumulatif de rappeler que l’État répond plus vite à la peur d’une crise de légitimité qu’aux demandes de justice formulées depuis des années.

L’État dicte le rythme. Pendant ce temps, des enjeux vitaux piétinent : cinq ans après la mort de Joyce Echaquan, le Principe de Joyce – un document réclamant un accès équitable et sans discrimination aux services de santé pour les Autochtones – n’est toujours pas appliqué par le gouvernement du Québec et la confiance envers les corps policiers, n’a cessé de se fragiliser. Les populations noires et autochtones demeurent surreprésentées dans les prisons et en protection de la jeunesse. 

On nous dit que ces dossiers sont complexes et on nous demande d’attendre.

Qui décide de l’urgence? 

En définitive, lorsqu’un gouvernement décide ce qui mérite une réponse immédiate et ce qui peut être reporté indéfiniment, il façonne notre compréhension collective de ce qui compte et de ce qui menace l’ordre public. Le pouvoir consiste à décider ce qui mérite l’urgence. Et lorsque l’État contrôle la force, la procédure et le calendrier, attendre cesse d’être un simple délai : cela devient une véritable décision politique.

Et parfois, ce que l’État dit dans ses délais est plus révélateur que ce qu’il affirme dans ses communiqués.

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