Dans les camps de déplacés, les Palestinien·nes se rassemblent autour d’écrans alimentés par des générateurs de fortune pour suivre le plus grand tournoi de soccer au monde. Entre coupures d’électricité, peur des bombardements et perte des lieux où ils regardaient autrefois les matchs, le soccer reste un rare moment de répit dans une vie bouleversée par la guerre.
Abdel Rahman al-Sheikh Khalil a trente ans. Comptable de formation, il gérait des chiffres avant la guerre; aujourd’hui, c’est un café qu’il gère, monté sous une tente à l’ouest de Gaza-ville. Pendant le Mondial 2022, il suivait les matchs avec des amis dans l’un des cafés du front de mer de Gaza. C’est dans son propre café improvisé qu’il regarde désormais la Coupe du monde 2026. « On n’a plus cette joie », dit-il. « Ce n’est pas seulement le soccer qui a changé. C’est notre regard sur tout. »

Le lieu n’a d’un café que le nom qu’Abdel Rahman lui a donné. Une bâche tendue entre deux poteaux de bois, quelques chaises en plastique dépareillées récupérées ici et là, un unique écran posé sur une caisse. L’électricité vient d’un petit générateur qu’il a acheté avec ses dernières économies, et qu’il rationne match par match pour ne pas tomber en panne de carburant avant la fin. Quand ça arrive quand même, il s’arrête lui-même de servir pour aller le relancer, pendant que les clients patientent, agacés, l’œil rivé sur l’écran figé. Les fils électriques courent à nu depuis la tente voisine, usés, rafistolés plus d’une fois. Abdel Rahman ne prend pas d’argent pour les matchs eux-mêmes, seulement pour le thé et le café qu’il prépare encore, tant bien que mal, sur un réchaud à gaz. « Je ne fais pas ça pour gagner ma vie », dit-il. « Les gens ici sont épuisés par tout ce que la guerre leur a fait subir. Ils ont besoin d’un endroit où se divertir un peu, où oublier, ne serait-ce que deux heures. C’est ce que j’essaie de leur offrir. »
Ailleurs à Gaza, d’autres tentes-cafés portent la même envie. À Zawayda, dans le centre de la bande de Gaza, Khaled al-Aloul, 17 ans, dit essayer de retrouver un peu de cette ambiance que « petits et grands » aiment ici. Fan inconditionnel de Cristiano Ronaldo, il n’a jamais assisté à un match de Coupe du monde dans un stade; le blocus, l’occupation, la guerre l’ont toujours empêché. L’entraîneur Mohammed Salama résume le contraste autrement : le monde entier regarde le tournoi, alors qu’à Gaza on est privé de tout, jusqu’au simple fait de suivre un match à la télévision. Les stades et les infrastructures sportives ont eux-mêmes été détruits par la guerre.

À Gaza, même la joie n’a pas le temps de durer. Mardi soir, avec le coup d’envoi du match Égypte-Argentine, une frappe de drone israélienne a tué Mohammed Fawaz al-Wahidi, directeur des relations publiques du Comité égyptien pour la reconstruction de Gaza, alors qu’il organisait les projections publiques du match dans les camps de déplacés. La mort, ici, ne prend jamais de pause.
Entre passé et présent : le stade Yarmouk
En 2022, des milliers de supporters se pressaient au stade Yarmouk, à Gaza-ville, pour suivre les matchs sur un écran géant, les tribunes pleines, les klaxons dans les rues aux alentours à chaque but, l’ambiance qui débordait jusque tard dans la nuit. C’était le principal stade de la bande de Gaza, celui où jouaient les clubs locaux devant des milliers de spectateurs.

C’est ici, justement, que Mohammed Salama, l’entraîneur croisé plus tôt, a passé une bonne partie de sa carrière. « On sentait que le stade vivait », dit-il. Aujourd’hui, la pelouse a disparu sous les tentes. L’armée israélienne a bombardé le stade, puis l’a transformé un temps en site de détention et d’interrogatoire pour des habitants de Gaza, avant qu’il ne devienne à son tour un campement pour familles déplacées, qui dorment là où les gradins accueillaient les foules. « Quand je passe devant, je ne reconnais plus rien », dit Salama. « Il y a des tentes là où il y avait notre terrain d’entraînement. Ça me fait mal de le voir comme ça, ce n’est plus un stade, c’est juste un endroit où les gens survivent. »
Du stade Yarmouk d’avant-guerre, il ne reste que le nom.
Le soccer, une perte à part entière
Derrière ces scènes de résistance au quotidien, le bilan humain du sport palestinien reste immense. Selon la Fédération palestinienne de soccer et le Comité olympique palestinien, plus de 1 000 membres de la communauté sportive de Gaza ont été tués depuis octobre 2023, environ 560 rien que pour le soccer, joueurs, entraîneurs et cadres confondus. Près de 265 installations sportives ont été endommagées ou détruites dans la bande de Gaza, soit environ 90 % de l’ensemble des infrastructures sportives du territoire, parmi lesquelles figurent le stade Yarmouk lui-même et une dizaine de terrains financés par la FIFA.
Derrière les chiffres, des noms que la génération de Mohammed Salama connaissait par cœur. Mohammed Barakat, surnommé « le Lion », premier joueur de Gaza à avoir marqué plus de cent buts pour un même club, a été tué à l’âge de 39 ans dans une frappe israélienne à Khan Younès en 2024. Son frère Yousef, 45 ans, raconte que le soccer était toute la vie de Mohammed, et que chaque grand tournoi ravive aujourd’hui le deuil de la famille : en voyant les joueurs entrer sur le terrain, ils imaginent Mohammed parmi eux, et la fierté de voir jouer l’équipe nationale se mêle toujours à la tristesse. « Sa place sur le terrain restera toujours vide, tout comme celle qu’il a laissée chez nous », confie-t-il.
Hani al-Masdar, entraîneur de l’équipe olympique, a été tué en janvier de la même année, quelques jours avant que ses joueurs disputent la Coupe d’Asie à Doha. Suleiman al-Obeid, 41 ans, surnommé « le Pelé palestinien », a été tué en août 2025 dans une file d’attente pour l’aide humanitaire, laissant derrière lui cinq enfants. Plus récemment, le gardien de but Saleem al-Ashqar, 32 ans, marié depuis cinq mois et bientôt père, a été abattu par l’armée israélienne en rentrant chez lui, fin juin 2026. Shadi Abu al-Araj, gardien de but de l’équipe nationale de beach soccer, et Mohammad Khalifa, jeune recrue qui n’avait que vingt ans, comptent parmi les autres pertes.
Mohammed Salama résume ce que ces noms représentent pour lui.
« Chaque fois que je regarde un grand tournoi, je me demande : combien de joueurs à travers le monde se préparent pour leur prochain match alors que nos joueurs à Gaza ont été tués dans la guerre? »
Le rêve de rester sur le terrain, pour beaucoup d’entre eux, s’est arrêté net. « Leur place sur le terrain restera toujours vide », dit-il, « tout comme celle qu’ils ont laissée chez eux. »
Le cessez-le-feu signé en octobre 2025 a mis fin aux bombardements massifs. Il n’a pas mis fin à la guerre. En plus de la « ligne jaune » délimitant les zones sous contrôle israélien instauré lors du cessez-le-feu, une seconde ligne, la « ligne orange », a été créée et ne cesse d’avancer, mois après mois : Israël tenait environ 53 % du territoire de Gaza au moment de l’accord, contre près de 64 % aujourd’hui. Plus d’un millier de Palestiniens ont été tués depuis, malgré la trêve. Près de deux millions de personnes restent déplacées, entassées pour la plupart dans une étroite bande côtière où l’électricité, l’eau et le carburant manquent presque partout.
Dans sa tente-café de Gaza-ville, Abdel Rahman continue de rationner le carburant de son générateur, match après match. Il ne sait pas combien de soirées il pourra encore tenir. Mais tant que l’écran s’allume, dit-il, les gens viendront s’asseoir, et, pour quatre-vingt-dix minutes, ils oublieront la guerre et leurs douleurs, ils se laisseront porter par le seul plaisir du jeu. Ils se réjouiront de la victoire de leur équipe préférée, pleureront son élimination, et continueront, comme toujours, d’espérer une vie meilleure.
Saleh Massoud, 22 ans, étudiant en médecine, vient regarder les matchs avec ses amis. Il admet que la peur ne disparaît jamais complètement, même dans ces moments de joie : le café pourrait être visé, tout comme le chemin du retour, une fois la nuit tombée. « Mais malgré tout ce qu’on traverse, on continue », dit-il. « On regardera les matchs, quoi qu’il arrive. »