Le bruit est arrivé avant l’aube. Un son sourd, lourd, qui traversait les murs comme si les murs n’existaient pas. Pour ceux qui vivent à Gaza depuis octobre 2023, ce bruit ne nécessite aucune explication. Il est devenu la ponctuation de chaque journée.
Dans sa tente installée au sud de Gaza, Maryam Qishta a immédiatement reconnu ce son. Celui des bombardements. « Appeler ça un cessez-le-feu, c’est une blague », dit-elle.
À cet instant, les souvenirs sont revenus sans prévenir. Le 11 décembre 2024, le jour où elle a perdu une grande partie de sa famille. Les images, les cris, la poussière, tout ressurgit comme si la scène se répétait. Elle reste silencieuse quelques secondes avant de reprendre, comme si parler de cette date exigeait encore aujourd’hui un effort physique. Elle a perdu son mari, deux de ses enfants, ainsi que dix autres membres de sa famille à Rafah, peu avant leur déplacement forcé. Selon son récit, leur maison ainsi que celles de proches ont été frappées sans avertissement, lors d’une même série de bombardements. L’attaque a fait des dizaines de victimes et plus de 33 blessé·es.
Vivre sous les bombes
« Je ne comprends toujours pas comment je suis en vie », confie-t-elle. « Ils m’ont sortie des décombres. Je ne sais même pas comment j’ai survécu à ça. »
Depuis cette nuit-là, Maryam vit dans un camp de déplacé·es au sud de Gaza. Comme des centaines de milliers d’autres familles, elle a dû reconstruire son quotidien à partir de ruines, dans un territoire où les déplacements successifs ont redessiné la carte de la vie. Pourtant, malgré la perte et la destruction, elle continue de parler de Rafah comme d’un retour possible. Un retour qu’elle attend, sans savoir s’il viendra un jour. « Je rêve du jour où je pourrai retourner à Rafah », dit-elle. « Même si je ne trouve plus rien là-bas, au moins je voudrais être sur ma terre. »
Elle s’inscrit dans un quotidien partagé par des centaines de milliers de familles à Gaza, prises entre déplacements répétés, destructions et incertitude permanente. Depuis l’accord de cessez-le-feu conclu en octobre 2025, la bande de Gaza continue de subir des frappes israéliennes quasi quotidiennes. Selon des sources locales jugées fiables par les Nations unies, au moins 981 Palestinien·nes ont été tués et près de 3 000 autres blessé·es depuis l’entrée en vigueur de la trêve.
Sur un territoire de 365 km² où vivent près de deux millions de personnes, les déplacements répétés et les zones militarisées ont profondément fragmenté l’espace de vie.
Dans ce contexte, une question s’impose : pourquoi les bombardements continuent-ils malgré l’accord de cessez-le-feu?
Sur le terrain, de nombreux habitant·es décrivent une réalité qui contredit l’idée même de « trêve ». Les frappes touchent encore des zones résidentielles déjà largement détruites, où des familles vivent sous des tentes ou dans des abris de fortune. Pour eux, la distinction entre la guerre et le cessez-le-feu semble s’être estompée.
« On ne fait plus la différence entre les jours de guerre et les jours de trêve », raconte Awaad Khattab, 28 ans, pharmacien et entraîneur de football à Gaza City. Il explique que, même après l’annonce du cessez-le-feu, la peur ne s’est jamais vraiment arrêtée. Les explosions, dit-il, continuent de marquer les journées et de redéfinir le rythme de la vie quotidienne.
« Chaque nuit, on s’endort sans savoir si on va se réveiller au même endroit », ajoute-t-il. « La trêve existe dans les communiqués, pas dans notre réalité. »
Les habitant·es de Gaza vivent sous la crainte constante d’un effondrement soudain du cessez-le-feu. Le traumatisme lié au bruit des explosions, même lorsque le calme est officiellement annoncé, maintient un état d’anxiété permanent, où les souvenirs des épisodes précédents refont surface. Beaucoup évoquent notamment la rupture de la trêve en mars 2025, lorsque les bombardements ont repris de manière intense, faisant plus de 400 morts selon des sources officielles locales. Depuis, l’idée que l’accord puisse être à nouveau fragilisé reste très présente dans les esprits.
Ces craintes traduisent une méfiance profonde : celle de voir des engagements écrits rester sans effet sur le terrain, sans protection réelle ni perspective de reconstruction.
Quand le « cessez-le-feu » ne change plus le quotidien
Dans les camps de déplacé·es comme dans les quartiers encore partiellement habitables, la vie ne s’organise plus selon un rythme quotidien stable, mais selon des signaux implicites : le bruit des avions, les mouvements soudains, les ordres de déplacement qui peuvent tomber à tout moment.
Certains habitant·es disent qu’ils gardent leurs affaires essentielles toujours prêtes, sans jamais vraiment déballer ce qu’ils ont emporté lors de leur dernier déplacement. D’autres racontent qu’ils dorment habillés, par habitude, au cas où il faudrait fuir à nouveau dans la nuit.
Dans ce contexte, la frontière entre « temps de pause » et « temps de guerre » n’existe plus vraiment dans les gestes du quotidien, mais uniquement dans les annonces officielles auxquelles peu de gens accordent encore une confiance réelle.
« Nous ne faisons plus confiance aux annonces de cessez-le-feu », explique Abu Kamal Al Bobli, un habitant déplacé de Gaza City vivant sous une tente dans le sud de l’enclave dans le camp Al Mawasi à Khan Yunis. « Chaque trêve ressemble à une pause avant la prochaine explosion. On vit dans la peur que tout recommence à tout moment, sans prévenir. »
« On s’habitue au bruit des avions, mais on ne s’habitue jamais à l’idée que cela peut recommencer à chaque instant », ajoute-t-il.
« Je veux juste retrouver ma vie d’avant, rester chez moi, cultiver mes plantes comme je le faisais auparavant », confie-t-il. Mais ce souhait simple semble aujourd’hui hors de portée.
Avec le temps, une autre inquiétude s’est imposée : celle de ses petits-enfants. « J’ai peur pour eux à cause des bombardements constants. On vit dans la peur qu’un jour quelque chose leur arrive », ajoute-t-il. Pour lui, la guerre a transformé le quotidien en attente permanente, sans horizon clair de retour à la normalité.
Ce n’est plus seulement la peur des bombardements qui domine, mais l’effacement progressif de toute projection dans l’avenir.
À Gaza, de nombreux habitant·es disent ne plus faire de plans au-delà de quelques heures ou de quelques jours. Les études, le travail, les projets de mariage ou de reconstruction sont constamment suspendus à une réalité instable, où tout peut être interrompu sans avertissement.
À Gaza, ces questions ne sont plus abstraites. Elles ne sont pas seulement les miennes, elles sont celles que beaucoup ici se posent chaque jour. Comment expliquer une vie marquée par l’incertitude, les pertes répétées et ce sentiment constant de ne jamais être vraiment en sécurité?
Je me demande souvent, comme beaucoup d’habitant·es ici, comment ce conflit a pu devenir une continuité plutôt qu’une suite d’événements. Une réalité où la souffrance finit par s’installer, simplement parce qu’elle se répète.
Dans un monde saturé d’images et de récits, je constate aussi l’écart immense entre ce qui est vu et ce qui change réellement sur le terrain. Les témoignages circulent, les scènes aussi, mais les réponses concrètes restent absentes. Entre les mots des accords et ce que nous vivons au quotidien, Gaza reste suspendue dans un espace fragile, où l’attente d’une protection réelle et d’un avenir stable demeure entière.