L’image a fait le tour du web. À Shawinigan, une bande de demeurés portant une bannière avec les mots « Je me souviens d’un Québec blanc ». Malgré la consternation d’apparat de certaines de nos figures nationalistes, elles ne rejettent pas leur sentiment sur le fond. Le concept de « subversion démographique » et ses multiples dérivés en constituent un euphémisme que la plus grande entreprise de presse au Québec continuera sans doute à mobiliser sans vergogne.
Cette nostalgie pour un Québec racialement pur renvoi davantage à la mythologie qu’à une authentique réflexion historique. D’abord parce qu’il y avait déjà des gens ici au moment de l’arrivée des européen·nes et que malgré toutes les tentatives d’extermination, d’asservissement ou d’assimilation, ces populations autochtones sont toujours bien là. Ensuite, parce que ce pays a toujours été une terre d’immigration (volontaire ou non).
Mais même en oubliant tout cela, le slogan de chemises brunes en culottes courtes ne tient pas la route, car il fut un temps où les Canadien·nes français·es n’étaient pas perçu·es comme tout à fait blanc·hes.
Le Canada français et ses singes
Au cours du 19e siècle, l’Empire britannique est à l’apogée de sa puissance. Pour légitimer son entreprise conquérante, la perfide Albion construit une doctrine suprématiste exaltant la supériorité intrinsèque d’une « race » anglo-saxonne associée à la blancheur. Quant aux autres peuples, ils sont hiérarchisés en vertu d’une série de critères physiques ou culturels hautement arbitraires.
Au bas de l’échelle, on trouve les personnes d’origines africaines ainsi que les populations autochtones d’Amérique ou d’Océanie. D’autres groupes se trouvent cependant dans une étrange position intermédiaire : ils ne sont ni complètement « noirs » ni complètement « blancs ». Parmi eux : les Irlandais·es, le Écossais·es, les Italien·nes… ou les Canadien·nes français·es.
Dans un passionnant article publié en 2015, la professeure à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa Corrie Scott décrit bien l’étendue d’un tel discours. Speak white dit-on à ceux et celles qu’on décrit comme fondamentalement arriéré·es sur le plan civilisationnel, incultes, dénué·es d’esprit d’entreprise, incapables de gouverner et naturellement destiné·es à la disparition en vertu d’une logique presque darwinienne. Un tel discours racialiste apparait clairement dans le fameux Rapport sur les affaires de l’Amérique du Nord britannique de 1839 où John Lambton (dit Lord Durham) évoque une « race anglaise » qui, à cause de sa supériorité naturelle en toutes choses, est destinée à dominer l’Amérique du nord.
Scott donne notamment l’exemple de caricatures politiques du 19e siècle dans lesquelles les Canadien·nes français·es (tout comme les Irlandais·es pendant la même période) sont représenté·es comme des singes. Cette claire racialisation rapproche le peuple colonisé d’animaux sauvages presque humains, des êtres primitifs qu’il importe de civiliser et d’administrer. Il devient alors légitime d’exploiter économiquement ces citoyen·nes de seconde zone.
Devenir blanc
Toujours selon Scott, « le Québécois ne nait pas blanc, il le devient ». En effet, dit-elle, si nous sommes toujours linguistiquement, culturellement et politiquement distincts, nous ne sommes plus considérés (et nous ne nous considérons plus) comme racialement distincts. Cette accession à la « blancheur » intervient au cours des années 1960 et 1970 alors que le Québec se dote d’un État libéral, d’élites universitaires, économiques et politiques, ainsi que d’une solide classe moyenne.
Ce changement de statut a provoqué des effets multiples au sein du mouvement nationaliste. Dans son livre au titre fâcheux publié 1968, Pierre Vallière propose d’inscrire l’affirmation québécoise dans un processus plus large d’autodétermination des peuples victimes de l’impérialisme et du capitalisme. La comparaison qu’opère Vallière entre les Québécois·es et les Afro-Américain·es est exagérée et malavisée. Elle exprime cependant une louable volonté de forger des rapports de solidarité entre les peuples, de poursuivre la lutte et de combattre frontalement l’ordre bourgeois et raciste international.
La reconnaissance d’un passé marqué par l’exploitation, même si elle est d’une moindre ampleur, devrait nous inciter à écouter ceux et celles qui la vivent toujours dans leur chair.
Mais d’autres ont préféré une avenue plus confortable : au lieu de combattre le suprématisme impérial, ils l’ont adopté. Pour eux et elles, il ne s’agissait pas de se débarrasser de la botte, mais d’avoir l’opportunité de la porter. Maintenant qu’iels font partie du club, iels peuvent sans crainte racialiser l’Autre en parlant de « grand remplacement », de « choc des civilisations » de « valeurs occidentales » ou de n’importe quelle dilogie à la mode. Comble de l’ironie, on utilise alors à peu de choses près les mêmes clichés utilisés moins d’un siècle plus tôt pour légitimer la domination du Canada français.
La construction de la blancheur
Pour les tarlais de Shawinigan, la blancheur est une propriété de la matière, une réalité biologique éternelle. Or, l’étude de l’histoire permet de montrer à quel point la « blancheur » est en grande partie le produit d’une construction sociale et historique ayant souvent bien peu à faire avec la couleur de la peau. Un Sicilien est-il plus « blanc » qu’un Atikamekw? La réponse à cette question est arbitraire et dépend d’un contexte historique précis.
Évidemment, il importe de ne pas sombrer dans l’excès inverse qui consisterait à mettre sur un pied d’égalité l’expérience canadienne-française et celle des peuples autochtones ou des personnes afro-américaines qui ont vécu bien plus durement les violences coloniales. Une telle dérive mène parfois à un réflexe victimaire empêchant de voir que le « Québec blanc » fait désormais partie de l’Empire.
Ces constats devraient au contraire constituer des appels à la sympathie et à l’empathie. La reconnaissance d’un passé marqué par l’exploitation, même si elle est d’une moindre ampleur, devrait nous inciter à écouter ceux et celles qui la vivent toujours dans leur chair.
