Marine Caleb Journaliste indépendante
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À Marseille, des femmes immigrées, sans papiers, choisissent de s’engager : pour leurs droits, pour leur communauté, et contre un climat politique français de plus en plus hostile à l’immigration, quitte à se retrouver dans des situations particulièrement précaires. 

Taous, Rachida et Imene préparent les fiches d’adhésion et la feuille de présence sur la table du petit local. Comme tous les lundis matin, le Collectif des habitants organisés du 3e arrondissement (C.H.O.3) propose une permanence d’accueil pour aider les nouvelles et nouveaux membres de l’association. 

Il est 10 h 30 à Marseille et les trois femmes viennent d’arriver. Elles sont accompagnées de Boubakar, le nourrisson de Taous. Dans sa poussette, ses yeux s’illuminent à chaque fois que quelqu’un le regarde, tant l’ambiance studieuse l’ennuie. Le local de deux pièces se niche au milieu d’une rue résidentielle du quartier de la Belle de mai, classé comme le plus pauvre de France en 2021, avec un taux de pauvreté de 53,5 % et une part d’étrangers dans la population de 29,5 %, selon le Recensement de 2022. 

 Dans ce quartier avec une forte population issue de l’immigration, le taux d’emploi n’est que de 43,3 %, mais est aussi bien connu, pour être un vivier de solidarité et d’actions communautaires. Pour les trois femmes immigrées d’Algérie, cette permanence au C.H.O.3 n’est qu’une parmi les mille et autres activités bénévoles collectives auxquelles elles participent. Cela, malgré leur situation souvent d’extrême précarité : absence de papiers d’immigration, charge des enfants, logement au mieux petit, mais souvent insalubre, travail informel, problèmes de santé, etc.

« Je suis engagée au C.H.O.3 depuis un an, mais je participe aussi à Tiwizi [un traiteur solidaire], je donne des cours d’alphabétisation à des femmes, je suis parent délégué et j’aide les personnes âgées, surtout face à la numérisation de la bureaucratie », énumère Imene, arrivée en France en 2023.

De son côté, après avoir été longtemps bénévole, Rachida est maintenant responsable à temps partiel de la campagne « droit au bus », qui a notamment permis aux personnes sans-papiers d’avoir une réduction de 50 % pour se déplacer en transports en commun dans le département. Le 22 mai dernier, le collectif publiait sa tribune et sa pétition affirmant que « Se déplacer en bus à Marseille ne devrait pas être un combat »

La ville souffre de forts problèmes d’accessibilité, notamment dans les transports en commun, un moyen de mobilité dont dépend surtout les personnes plus précaires, comme les personnes immigrées et sans papiers. C’est le cas de Rachida, qui se déplace en fauteuil roulant : « la rampe ne fonctionne pas une fois sur deux et j’ai plusieurs fois eu affaire à des chauffeurs pas formés », dénonce-t-elle.

L’extrême droite gagne du terrain

Comme les autres bénévoles, les trois femmes participent régulièrement aux événements organisés à Marseille contre le racisme et l’extrême droite : marches contre le fascisme et l’islamophobie, meeting-concert  antiraciste et plus récemment des journées contre les frontières et le racisme d’État. 

Car le climat en France ne cesse de se tendre. À chaque élection, le Rassemblement national, parti d’extrême droite, ne cesse de gagner des sièges et de l’influence : ses idées se répandent dans l’ensemble de la sphère politique et dans les médias, et ses valeurs conservatrices et anti-immigration se normalisent dans la société.

Déjà, l’idéologie migratoire d’Emmanuel Macron est très sécuritaire, réduisant l’immigration à une menace. En juin 2025, 4 000 policiers ont été mobilisés pour des raids contre les personnes en situation irrégulière, créant peur et panique parmi ces populations. D’autant que le processus de régularisation est de plus en plus compliqué. 

La loi sur l’immigration de 2024 a fait passer de cinq à sept ans de résidence sur le territoire obligatoires pour demander la régularisation. « Cela a tout décalé pour moi… Depuis, des amies l’ont eu et pas moi et je n’ose plus les croiser dans la rue, car je suis toujours sans papiers », partage Ouafa, coordinatrice et formatrice à temps partiel pour le C.H.O.3 et arrivée en France en 2018. 

Dans le local, les anecdotes de racisme et de discriminations que s’échangent les trois jeunes femmes sont innombrables. Mais face à de telles situations, elles conseillent aux autres de se défendre, plutôt que de courber l’échine. « Il ne faut pas se laisser faire, sinon ils vont continuer! », affirme Rachida.

Une manière de redonner

Et c’est bien la devise qu’elles appliquent au quotidien, en s’engageant et en se battant pour leurs droits et leur communauté. Pour Ouafa, le bénévolat est « une manière de redonner ». « J’ai commencé à aider, de bon cœur, après que des gens m’aient soutenue à mon arrivée en France. Je voulais aussi être militante et engagée », explique la maman de deux enfants depuis une place animée du centre de Marseille.

Avant de travailler en tant que bénévole au C.H.O.3, elle était aussi passée par d’autres associations, comme le Secours catholique, le Planning familial, et un autre collectif venant en aide aux personnes exilées. Tout ça en continuant à cumuler à la fois un emploi en boulangerie et des contrats de nettoyage.

« Cet engagement peut être à double tranchant : il est valorisant socialement et personnellement, mais aussi étouffant. Les femmes immigrées se sentent souvent redevables, car elles ont bénéficié de ces services, mais elles finissent parfois épuisées, car elles ont une charge mentale importante avec les enfants, le logement, etc. », explique Léa Gouley, doctorante en sociologie sur les violences commises envers les femmes migrantes au Québec et en France. 

C’est le cas de Taous, Rachida et Ouafa qui souffrent mentalement et physiquement des conséquences de leur précarité. « Ça m’a rendu malade! Et puis, ma situation [administrative] me met plus de pression, cela me fatigue et me fait me sentir inférieure », partage Ouafa à propos de soucis de santé développés – allergie, troubles mentaux dus au stress, douleurs au dos – depuis son arrivée en France.

Un levier de force

Rachida explique que, malgré la fatigue, le C.H.O.3 lui apporte beaucoup de positif : « Cela ouvre plein de choses : rencontrer des gens, créer un rapport de force, partager son expérience. Si tu n’es pas bien, on t’appelle, on peut aider à la garde d’enfants. On partage aussi la colère », explique-t-elle.

Le collectif est aussi un soutien dans l’intégration et dans le sentiment d’appartenance de ces personnes immigrées, avec ou sans papiers. « Cela aide pour la langue, dans un pays où il est très important de bien parler, mais aussi pour les réseaux de solidarité. Elles se sentent plus intégrées dans leur quartier et dans leur vie quotidienne », détaille Léa Gouley. 

« Je vais continuer à faire tout cela tant que je peux. Même si j’ai beaucoup été accablée, cela ne va pas m’arrêter », affirme Ouafa avec la détermination de se battre pour ses droits, mais aussi ceux de ses enfants. Car c’est avant tout pour donner un avenir décent à leur famille que ces femmes ont immigré en France. En se battant aujourd’hui, elles espèrent surtout leur faire éviter les difficultés et les discriminations qu’elles ont vécues en tant qu’immigrantes.  

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