Premières Nations, premières victimes de l’espionnage politique

Alexandre Popovic Chroniqueur · Pivot
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Premières Nations, premières victimes de l’espionnage politique

Les services secrets canadiens perpétuent une tradition anti-autochtone héritée de la police fédérale.

Les Premières Nations sont la mauvaise conscience du Canada. Elles rappellent les territoires volés, le racisme, les pensionnats, la ségrégation des réserves, la tiers-mondisation, les femmes et les filles disparues ou assassinées.

Au lieu de faire véritablement amende honorable pour son colonialisme génocidaire, le Canada traite les Premières Nations comme une menace durable qu’il vaut mieux avoir dans le collimateur.

Aujourd’hui, c’est le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) qui s’abaisse à cette sale besogne; hier, c’était la Gendarmerie royale du Canada (GRC), plus particulièrement son infâme Service de sécurité, adéquatement surnommé « SS ».

Le mois dernier, CBC rapportait avoir obtenu 6000 pages de documents révélant que pas moins de 150 flics de la GRC ont surveillé, infiltré et perturbé des centaines de membres de peuples autochtones et trente de leurs organisations, entre 1968 et 1982.

À cela s’ajoutent les snitchs de la GRC. En 1978, cinq indics mouchardaient en même temps contre la Première Nation Déné, basée dans l’Arctique canadien, connue pour son opposition au projet de pipeline de la vallée du Mackenzie. Cambriolages, saccages, fils de téléphone coupés, toilettes bouchées, excréments sur le plancher : tout était permis pour saboter l’existence d’activistes dénés.

Des Premières Nations de la Colombie-Britannique, des Métis du Manitoba et de la Saskatchewan et des Inuits des Territoires du Nord-Ouest ont aussi été dans la mire des fédéraux.

Police secrète, police politique

Ce qui frappe, c’est le caractère surtout politique de l’espionnage policier.

Des chef·fes sont ciblé·es, de même que des organisations qui défendent les intérêts sociaux, politiques et économiques des peuples autochtones.

Quand le SS de la GRC s’intéresse à « l’intensité du sentiment antigouvernement », aux « revendications territoriales », aux « disputes entre diverses factions » et à « l’influence de groupes radicaux », on nage en plein dans le politique.

L’obtention des précieux documents a nécessité quatre longues années de demandes d’accès à l’information, plaintes au Commissaire à l’information du Canada et de procédures à la Cour fédérale. Une vraie course à obstacles.

Malheureusement, beaucoup de secrets policiers demeurent bien enfouis. Selon Bibliothèque et Archives Canada, dépositaire des archives de la GRC, les dossiers du « programme sur l’extrémisme autochtone » du SS pourraient renfermer jusqu’à 100 000 pages.

Si on imprimait tout ça pour empiler chaque page une par-dessus les autres, la montagne de papier atteindrait 10 mètres.

SCRS, héritier du SS

Le SS de la GRC a été dissous en 1984 pour être remplacé par le SCRS. Mais l’espionnage politique envers les Premières nations a survécu, comme le confirme 1000 pages de documents du SCRS couvrant 1988 à 1999, également obtenus par CBC.

On y apprend que le SCRS a enquêté sur l’opposition des Innus du Labrador (Nitassinan) aux vols à basse altitude d’avions de l’OTAN, en 1988, mais aussi sur la Première nation mohawk (Kanienʼkehá꞉ka) dans la foulée de la « crise d’Oka », en 1990.

Deux ans plus tard, Ellen Gabriel, l’une des figures de la résistance de Kanesatake (Kanehsatà:ke), est invitée à participer à une conférence sur les peuples autochtones au Japon. Voulant savoir pourquoi le consulat japonais lui refuse un visa, elle découvre que le SCRS a monté un dossier sur elle aussi volumineux qu’un roman pour l’empêcher de prendre l’avion.

L’ombre du SCRS a aussi plané au-dessus de Gustafsen Lake (Ts’Peten), en Colombie-Britannique, où un litige territorial avec la Première nation Secwepemcs avait donné lieu à la plus importante opération de l’histoire de la GRC, à l’été 1995. En quatre semaines, 400 flics de la GRC ont tiré 77 000 balles, déployé des hélicoptères et des véhicules blindés et enterrés des explosifs pour déloger une vingtaine d’activistes, surtout autochtones.

Trente ans plus tard, des documents révèlent que Ward Elcock, directeur du SCRS à l’époque, démontrait un « grand intérêt » envers le siège de Gustafsen Lake. De quoi se demander quels renseignements le SCRS a bien pu transmettre pour que la GRC décide de transformer l’endroit en zone de guerre.

Surtout que l’on sait que le SCRS a faussement allégué la présence d’armes à feu au camp Ipperwash, en Ontario, occupé par des activistes de la Première nation Chippewa, ou Ojibwé (Anishinaabe), à l’automne 1995.

L’occupation a pris fin lorsqu’un sniper de la Police provinciale de l’Ontario (OPP), Kenneth Deane, a abattu un manifestant non armé, Dudley George, 38 ans, le 6 septembre 1995. Paix à son âme.

D’autres cas de surveillance étatique canadienne sont apparus durant les années 2010. La docteure Cindy Blackstock, de la Première nation Gitksan, militante pour la protection de l’enfance, et Pamela Palmater, avocate et activiste micmacque, y ont goûté, de même que le mouvement Idle No More et l’opposition aux gaz de schiste menée par la Première nation Mi’gmaq, au Nouveau-Brunswick.

C–22, v’là les flics

Et dire que le gouvernement libéral désormais majoritaire de Mark Carney souhaite donner plus de pouvoirs à la police et au SCRS pour espionner nos moindres faits et gestes en ligne.

Telle est la proposition du projet de loi C-22, dont le SCRS s’est fait l’ardent promoteur de la version antérieure, C-2.

Déposé le mois dernier, C-22 obligera un large éventail de « fournisseurs de services électroniques » à modifier leurs systèmes afin d’en faciliter l’accès aux flics et au SCRS, en plus de permettre au ministre fédéral de la Sécurité publique d’émettre des ordonnances secrètes en ce sens à l’encontre de toutes les plateformes numériques, ce qui inclura non seulement Facebook, Instagram ou Gmail, mais aussi des détaillants en ligne, d’Amazon à votre librairie locale, voire les communications en ligne avec des professionnels de la santé mentale ou des institutions financières.

Si j’étais vous, je ferais comme moi en interpellant les élus libéraux pour leur dire d’abandonner C-22, comme le suggère la Coalition pour la surveillance internationale des libertés civiles.

Il y a bien des maudites limites à laisser Big Brother avoir le bras toujours plus long, toujours plus big.

La proposition législative est si extrême que Michael Geist, professeur en droit à l’Université d’Ottawa, croit qu’en cas d’adoption, C-22 ne passera pas le test des tribunaux et connaîtra le même sort que la Directive 2006/24/CE européenne sur la conservation des données, invalidée par la Cour de justice de l’Union européenne en 2014 pour atteinte disproportionnée à la vie privée.

Souhaitons-lui d’avoir raison.

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