Même si le glyphosate, connu pour ses effets nocifs pour la santé, est interdit à Montréal, le Canadien National bénéficie d’une dérogation pour l’utiliser le long de ses rails, afin d’éliminer la végétation et d’assurer la sécurité de ses activités. Un épandage est prévu sous peu, ce qui préoccupe grandement des familles qui résident le long de la voie ferrée.
« L’an dernier, pendant l’été, c’était une journée vraiment chaude, alors toutes les fenêtres étaient ouvertes. Et puis tout d’un coup, j’étais dans ma cuisine, ça se met à me gratter dans la gorge, mais vraiment intense », raconte Émilie Pelletier, qui habite dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, avec sa famille.
« Au début, je pensais que c’était les allergies, mais là c’était de plus en plus, et j’ai dû prendre ma pompe d’asthme, que je prends deux fois par année. »
Émilie Pelletier est aujourd’hui convaincue que cet événement est lié à l’épandage de glyphosate, un herbicide très controversé, par le Canadien National (CN), qui l’utilise le long de ses voies ferroviaires pour contrôler la végétation.
« J’ai vu un petit chariot [sur la voie ferrée], ce n’était pas comme un train complet. J’ai demandé à des voisins s’ils savaient ce que c’était, et ils m’ont dit que c’était du glyphosate que [le CN] pulvérisait. »
« Je suis venue voir […] le lendemain et j’ai vu que toutes les herbes étaient jaunes. »
La compagnie de chemin de fer prévoit un nouvel épandage cette année, qui n’a pas encore eu lieu, mais pourrait se faire à tout moment depuis le 8 mai.
Le glyphosate – aussi connu sous le nom de sa formule commerciale la plus vendue, le Roundup, de la multinationale Monsanto – est reconnu pour ses effets nocifs sur la santé et sur l’environnement a été interdit à Montréal en 2021.
« Est-ce que je suis en train d’exposer ma fille à ça? »
Émilie Pelletier
Mais la Ville prévoit une dérogation pour le CN.
« J’ai appelé la Ville, puis j’ai parlé à des élus face-à-face – mais je n’ai pas envie de donner des noms », relate Émilie Pelletier. « J’ai dit : […] pourquoi c’est interdit sur l’île puis ils nous en aspergent jusqu’au point d’être affectées? Puis ils m’ont dit : “Oh, c’est parce que derrière le terrain, c’est pas Montréal, c’est le Canada.” »
Les rails du CN longent de très près le secteur où réside Émilie Pelletier, mais traversent aussi de nombreux quartiers densément peuplés de l’île, comme le Mile End ou le Sud-Ouest.
Cela préoccupe beaucoup Rebecca Blackwood, qui habite aussi l’est de la ville.
« Je ne pense pas que les gens comprennent que c’est tout Montréal. Ça va traverser […] tous les quartiers de Montréal. Et je ne sais pas si beaucoup d’autres gens sont au courant », dit-elle.
Plus encore, dans l’est d’Hochelaga-Maisonneuve, les rails traversent une série d’espaces verts, de friches et de boisés qui sont très fréquentés par les habitant·es du coin.
C’est le cas d’Elisabeth Greene, qui habite le coin avec sa famille.
« C’est inquiétant, parce que les gens à côté, ils ont leurs fenêtres ouvertes, les enfants jouent au parc qui est juste derrière, qui n’est pas très loin non plus. Il y a des centaines de personnes qui se promènent ici chaque jour », raconte-t-elle.
Des risques pour la santé
Les risques pour la santé humaine et environnementale que pose le glyphosate, mais aussi d’autres herbicides, sont bien connus.
« Sur la quinzaine de pesticides utilisés par le sous-traitant du CN, plusieurs, dont le glyphosate, vont être cancérigènes, d’autres vont être neurotoxiques, des perturbateurs endocriniens pouvant affecter ou générer des troubles de la reproduction », explique Pascal Priori, co-fondateur de Victimes des pesticides du Québec.
« C’est vraiment important de comprendre que les pesticides sont conçus pour tuer des organismes vivants, ce n’est pas pour faire autre chose. Donc évidemment, qui dit tuer des organismes vivants dit destruction planifiée de la biodiversité. »
« Aujourd’hui, les résidents qui sont exposés à ces pesticides aux abords des voies ferrées, c’est difficile de dire, mais est-ce qu’ils vont développer ces maladies-là? » s’interroge Pascal Priori.
« On ne pourra jamais faire un suivi précisément, parce qu’il n’y a pas d’étude, d’enquête épidémiologique qui est faite présentement pour ces personnes exposées », déplore-t-il.
« Les pesticides sont conçus pour tuer des organismes vivants, ce n’est pas pour faire autre chose. »
Pascal Priori
« Il n’y a pas de raison encore valide aujourd’hui pour que les compagnies ferroviaires soient exemptées du règlement de restriction d’utilisation des pesticides à Montréal », estime Pascal Priori.
En réponse aux questions de Pivot, la Ville de Montréal écrit que l’utilisation prévue respecte la réglementation et que le glyphosate sera appliqué sous supervision d’inspecteurs municipaux.
Les produits utilisés sont homologués par l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire de Santé Canada (voir encadré) et l’utilisation se fait conformément aux directives inscrites sur l’étiquette du produit, ajoute la Ville.
Une menace incertaine
Elisabeth Greene et Pascal Priori s’inquiètent du fait que le moment précis où le CN doit épandre du glyphosate demeure inconnu.
« Si je savais c’était quelle date, je dirais à mon fils : » ben non, tu peux pas venir te promener sur la friche », parce qu’il aime ça, venir ici avec ses amis », dit la mère de famille.
« On peut avoir une résidence à moins de dix mètres d’un site d’épandage de pesticides qui va découvrir, lorsque l’épandage va être réalisé, qu’il s’agit de pesticides, ou qui ne va même pas en avoir conscience », souligne Pascal Priori.
Or, au moment de l’utilisation de ce pesticide risqué, « c’est important de retirer par exemple les enfants, les femmes enceintes, les populations particulièrement vulnérables aux risques des pesticides sur la santé », explique-t-il.
« Mais c’est aussi essentiel de fermer toutes les fenêtres pour éviter que l’air contaminé puisse rentrer à l’intérieur. C’est essentiel de prendre toutes les mesures si on a un jardin potager, si on a une piscine, de protéger ces endroits-là pour ne pas ensuite être contaminé. »
« C’est inquiétant, parce que les gens à côté, ils ont leurs fenêtres ouvertes, les enfants jouent au parc qui est juste derrière, qui n’est pas très loin non plus. »
Elisabeth Greene
C’est précisément ce qui préoccupe Émilie Pelletier.
« On a toutes des fines herbes, des tomates cerises sur nos balcons. […] Nous, après, on mange ce qu’il y a sur nos balcons, peut-être qu’on est en train de s’intoxiquer », explique-t-elle.
« Et les jouets d’enfants, il y a plein d’enfants dans la coopérative… »
« Est-ce que je suis en train d’exposer ma fille à ça? »
Des alternatives ignorées
Contacté par Pivot, le CN rappelle que l’entretien de la végétation est une obligation pour assurer la sécurité des opérations ferroviaires, en particulier sur le ballast – la zone de gravier directement sous et autour des rails –, qui sera la seule à faire l’objet d’un épandage d’herbicides.
« Il est important de mentionner qu’en vertu de la Loi sur la sécurité ferroviaire, le CN a l’obligation de contrôler la végétation située sur la voie ferrée ou à proximité immédiate de celle-ci », écrit la compagnie. « Compte tenu du rôle crucial qu’elle joue dans la sécurité et l’intégrité des opérations ferroviaires, cette section [du ballast] doit être débarrassée de toute végétation. »
« Le seul moyen éprouvé d’éliminer efficacement et complètement la végétation dans la section du ballast est l’application de certains produits chimiques dont le glyphosate fait effectivement partie », affirme l’entreprise ferroviaire.
Mais Pascal Priori estime que le CN écarte trop rapidement de nombreuses autres solutions pour éliminer la végétation.
« La première étape, c’est d’envisager sérieusement toutes les alternatives non chimiques, c’est-à-dire qui ne dépendent pas de pesticides », pose-t-il.
Aujourd’hui, il y a plusieurs pays, notamment en Suisse, qui expérimentent de la vapeur d’eau chaude, donc à haute température, pour tuer ces mauvaises herbes. Il y a de la recherche qui se développe et il y a d’autres projets aussi qui mettent en place des géotextiles […] pour prévenir la pousse de mauvaises herbes », rapporte Pascal Priori.
« Il n’y a pas de volonté claire des compagnies ferroviaires de réduire leur dépendance à des pesticides qui sont dangereux. »
Pascal Priori
« On comprend l’argument de sécurité. Mais ce qu’on ne comprend pas, c’est pourquoi des compagnies ferroviaires comme le CN n’investissent pas davantage dans la recherche d’alternatives », s’interroge-t-il.
Par ailleurs, poursuit-il, « si on a évalué toutes les options pour se passer de produits chimiques, si on a évalué toutes les options pour réduire au maximum les doses [on doit se demander] comment on peut utiliser les pesticides les moins dangereux ».
« Aujourd’hui, par exemple, la Société nationale des chemins de fer en France a décidé d’arrêter complètement d’utiliser du glyphosate pour utiliser un herbicide à faible risque qui n’est pas sans danger, mais qui est nettement moins dangereux que des herbicides à base de glyphosate », illustre Pascal Priori.
« Donc plusieurs solutions sont possibles, mais il n’y a pas de volonté claire des compagnies ferroviaires de réduire leur dépendance à des pesticides qui sont dangereux, qui se propagent dans l’environnement et qui posent des risques pour la santé. »
Un produit autorisé au Canada… mais pour combien de temps?
Le glyphosate est autorisé par Santé Canada, mais la situation pourrait changer.
« Le processus d’homologation des pesticides, qui est régi par Santé Canada, est complètement archaïque et biaisé », lance Pascal Priori.
« Parce que Santé Canada, pour autoriser un pesticide sur le marché, va demander aux fabricants de fournir des études qui démontrent la sécurité de ce produit-là. […] Et ça a été documenté, beaucoup d’études fournies par l’industrie ne sont pas fiables », expose le co-fondateur de Victimes des pesticides.
« On demande à la personne qui veut vendre le pesticide de prouver que c’est sécuritaire. Évidemment, ça montre un gros conflit d’intérêts et ça entraîne beaucoup de suspicion. »
De plus, poursuit Pascal Priori, « Santé Canada, au moment de l’homologation des pesticides, ne va pas prendre en compte l’exposition combinée aux pesticides. Donc on va dire que le glyphosate utilisé seul produit tel et tel risque, que ça devrait être sécuritaire. »
« Mais là, ce qu’on voit dans le milieu ferroviaire au Québec, c’est que la compagnie qui répand les pesticides va en épandre une quinzaine différents, dans des mélanges ou de façon successive. Il n’y a pas d’évaluation complète des effets sur la santé de ce cocktail de pesticides. »
« C’est pour ça que, malheureusement, on ne peut pas faire confiance à Santé Canada pour protéger adéquatement la santé et l’environnement dans les conditions actuelles », conclut-il.
La situation pourrait toutefois changer.
« Il y a eu une poursuite de la part [du groupe environnemental] Ecojustice contre Santé Canada en 2022, après qu’il ait approuvé l’utilisation du produit pour quelques années de plus », explique Rebecca Blackwood.
« Ecojustice a accusé Santé Canada de ne pas prendre en compte les données scientifiques les plus récentes qui montrent que le produit est nocif, qu’il cause le lymphome de Hodgkin, et tout ce genre de choses », détaille la résidente d’Hochelaga-Maisonneuve.
« En février dernier, Ecojustice a gagné son procès contre Santé Canada. À l’heure actuelle, on est donc dans une zone grise où le juge a déclaré déraisonnable l’approbation [du produit]. Et il a ordonné une révision de l’approbation. »
À la suite de cette affaire, la Cour fédérale a en effet ordonné à Santé Canada d’évaluer les nouvelles données scientifiques sur le glyphosate et de présenter cet examen d’ici la fin de l’été. Il est possible que de nouvelles restrictions soient imposées à l’utilisation du glyphosate à la suite de cette décision.
« Nous pensons donc qu’il faudrait au minimum une pause jusqu’à ce que cette révision ait lieu à la fin de l’été », insiste Rebecca Blackwood.