Samedi dernier, dans le cadre d’une journée d’action nationale pour demander un cessez-le-feu à Gaza, des milliers de personnes ont manifesté devant les bureaux de Radio-Canada à Montréal. Ils et elles ont dénoncé une couverture biaisée des mobilisations pro-palestiniennes depuis le 7 octobre dernier, mais se sont vu·es largement ignoré·es par les médias.
Samedi dernier, des dizaines de milliers de personnes qui manifestaient leur soutien au peuple palestinien ont défilé dans le centre-ville de Montréal. Le cortège s’est arrêté devant la Maison de Radio-Canada, coin Papineau et René-Lévesque, afin de dénoncer les biais des grands médias canadiens en faveur d’Israël.
Les portes de l’établissement ont été couvertes de peinture rouge. Les slogans « Appelez ça un génocide » et « Justice pour les journalistes de Gaza » ont été peints en rouge sur le trottoir. Les noms des journalistes tué·es par les forces israéliennes ont été affichés sur la façade de l’immeuble.
« Ce génocide est perpétré par Israël, par l’occupation, mais nous savons qu’il est soutenu financièrement et diplomatiquement par les États-Unis et le Canada », explique Sarah, porte-parole du Mouvement de la jeunesse palestinienne, l’une des organisations derrière la mobilisation de samedi.
Elle critique aussi le fait que les mobilisations pour dénoncer ces violences, à commencer par celle de samedi, sont peu couvertes par les grands médias. « Nous savons que les médias jouent un rôle très important dans la fabrication du consentement à ce génocide en donnant l’impression que, dans toute l’Amérique du Nord, chaque manifestation est le fait d’un petit groupe marginal. »
« Ils ne couvrent pas l’immensité de ces actions coordonnées. »
Mince couverture
L’évènement de samedi, qui faisait partie d’une série de manifestations simultanées dans plusieurs villes nord-américaines, représente le plus grand rassemblement pro-palestinien à Montréal depuis le début du conflit il y a un mois, le 7 octobre. Il a pourtant peu retenu l’attention de la presse.
Un seul article de la Presse canadienne a été repris dans La Presse, Le Devoir et le Montreal Gazette. Les renseignements qui figurent dans cet article ont également été réutilisés dans le cadre d’un vidéoreportage et d’un article parus chez CTV, lui-même repris par Noovo.
Radio-Canada a publié un seul article écrit sur le sujet samedi, qui reprend également les informations de la Presse canadienne ainsi que celles de l’Agence France-Presse. L’article recense les mobilisations pro-palestiniennes tenues partout dans le monde en mentionnant brièvement celle tenue à Montréal. On y indique que les manifestant·es ont marché jusqu’aux bureaux de Radio-Canada sans plus de détails.

Tous ces reportages n’ont pas abordé la portion de la manifestation qui s’est déroulée devant les bureaux de Radio-Canada.
Pivot n’a recensé qu’un seul article qui en a fait état, publié par TVA. Le média n’était toutefois pas sur place lorsque la manifestation s’est rendue à la Maison de Radio-Canada, mais rapporte des images diffusées en ligne par les manifestant·es.
« Les médias ont une responsabilité énorme, parce que c’est à travers eux que les gens obtiennent leurs informations, leurs analyses », souligne Sarah.
C’est d’autant plus frustrant, selon elle, que « nous savons que les médias ont la capacité de refléter les nuances de la guerre. Alors le fait que ce ne soit pas le cas en ce moment, ça en dit long. »
Silence radio
Jusqu’à mardi, Radio-Canada n’avait pas encore réagi publiquement à la manifestation qui a ciblé ses bureaux.
Charlie*, une source qui travaille chez Radio-Canada et qui s’est confiée à Pivot sous le couvert de l’anonymat, s’étonne du silence de ses employeurs. « Je ne comprends pas pourquoi on n’en a pas parlé », s’indigne-t-iel. « On est en train de dire à des gens : “vous n’aimez pas notre travail, mais on ne le prend pas en considération.” »
« Les manifestants vont vers les endroits où ils pensent que leur message peut porter », souligne-t-iel. « En tant que médias, il faut aller vers les manifestants et leur demander pourquoi ils sont là et ce qu’ils font. »
Cela est doublement important lorsqu’il s’agit d’un média à vocation publique, comme l’est la société d’État, croit-iel.
« Les médias ont une responsabilité énorme, parce que c’est à travers eux que les gens obtiennent leurs informations, leurs analyses. »
Sarah
« On ne peut pas fermer les yeux devant des milliers de personnes pour qui on devrait être en train de travailler et qui sont en train de nous dire directement que notre travail ne les satisfait pas. »
Mardi matin, trois jours après la manifestation, Catherine Tait, la PDG de CBC/Radio-Canada, a rapidement abordé le sujet lors d’une entrevue à l’émission de radio Tout un matin. Elle n’a pas détaillé les revendications des manifestant·es et s’est inquiétée du manque de confiance envers les médias, mettant en cause la désinformation qui circule sur les réseaux sociaux.
Contacté par Pivot lundi, le directeur des Relations publiques de Radio-Canada, Marc Pichette, a reconnu « que le conflit qui oppose Israël et le Hamas soulève les passions », mais que cela ne justifiait pas le vandalisme commis contre les installations du média.
« La couverture journalistique de Radio-Canada est assujettie à des normes et pratiques journalistiques basées sur les principes d’exactitude, d’équité, d’équilibre, d’impartialité et d’intégrité », a-t-il souligné en enjoignant ceux et celles qui seraient insatisfait·es de la couverture du média d’effectuer une plainte à l’ombudsman.
Biais médiatique?
En réaction aux accusations de biais portées par les manifestant·es samedi, Marc Pichette a défendu la « couverture équilibrée » du conflit par Radio-Canada. Il a également précisé que la société d’État incite « ses journalistes à faire preuve de prudence lorsqu’ils emploient des termes qui peuvent donner une impression de partialité », notamment celui de « génocide ».
Selon Charlie*, lorsqu’il est question du conflit israélo-palestinien et de la situation vécue par les victimes des bombardements à Gaza, « on semble vraiment traiter l’information du point de vue humanitaire, et parfois un peu avec un point de vue politique » en citant des sources politiques officielles. « Je ne peux pas dire s’il y a une censure ou pas, mais ce que je constate, c’est qu’il y a un choix qui a été fait de ne pas traiter des questions historiques. »
« On ne peut pas fermer les yeux devant des milliers de personnes pour qui on devrait être en train de travailler et qui sont en train de nous dire directement que notre travail ne les satisfait pas. »
Charlie*
Pendant la crise israélo-palestinienne de 2021 qui avait fait 260 morts à Gaza et 12 du côté israélien, 2000 personnes, dont des journalistes canadien·nes de plusieurs médias différents, avaient signé une lettre réclamant une couverture plus équilibrée du conflit, jugée biaisée en faveur d’Israël.
Dans un article paru dans Vice, deux journalistes de CBC qui avaient signé cette lettre affirmaient avoir été avisés par leurs superviseurs qu’ils et elles ne pouvaient désormais plus couvrir le conflit.
Un autre article, paru un an plus tard dans le Review of Journalism, présentait les témoignages de plusieurs journalistes qui travaillaient ou avaient travaillé à CBC sur la question. Plusieurs estimaient s’être fait refuser de couvrir la crise bien qu’ils et elles aient l’expertise pour le faire, et révélaient que des entrevues et des reportages abordant la question sous un angle critique d’Israël avaient été annulés, reportés ou retirés, surtout lorsque des sources palestiniennes étaient citées.
Contradictions
En date de mardi, un mois après le début des raids israéliens à Gaza, le bilan des morts s’élève à plus de 10 000 personnes. Parmi les victimes figurent plus 4000 enfants. Plus de 25 400 personnes ont été blessées. Du côté israélien, on dénombre toujours 1300 morts et environ 240 otages, dont certain·es auraient été tué·es par les bombardements israéliens, selon le Hamas.
Partout dans le monde, y compris à Montréal, les mobilisations civiles se sont multipliées au cours de la dernière semaine, alors que l’armée israélienne cible plusieurs lieux censés être protégés en vertu du droit international humanitaire, notamment des hôpitaux, des camps de réfugié·es et des écoles.
Plusieurs organisations internationales, comme les Nations unies, Amnistie internationale, Médecins sans frontières ou Human Rights Watch préviennent que de telles attaques pourraient constituer des crimes de guerre.

Depuis le début des bombardements à Gaza par l’armée israélienne, le gouvernement de Justin Trudeau s’est fermement opposé à un cessez-le-feu, citant le droit d’Israël à se défendre et réitérant son soutien. Le gouvernement canadien demande plutôt des « pauses humanitaires ».
La semaine dernière, des membres des forces spéciales du Canada ont été déployés afin d’appuyer l’armée israélienne.
Pourtant, un récent sondage montre qu’une majorité des Canadien·nes, particulièrement les jeunes et les Québécois, s’oppose au soutien à Israël par leur gouvernement.
« Le Canada veut donner l’impression que la population consent à la décision de l’État, qui n’appelle pas à un cessez-le-feu », pense Sarah.
Si les grands médias rendaient compte correctement des mobilisations populaires en faveur d’un cessez-le-feu, cela soulignerait l’hypocrisie des gouvernements démocratiquement élus, explique-t-elle.
« La réalité est que si les médias reflétaient l’immensité des mobilisations à Toronto, à Montréal, à Ottawa, en Alberta, même au Yukon, ça mettrait en évidence une grande contradiction [avec les politiques gouvernementales] à laquelle Justin Trudeau et nos élus devraient répondre. »
« Comment se fait-il que ceux qui sont élus par le peuple ne représentent pas les demandes du peuple? »
* Nom fictif