Entrevue

Garbage beauty : les déchets peuvent parler

L’artiste Monsieur Boz fait parler les déchets.

Pour la plupart des gens, les déchets sont des encombrants, des indésirables, mais pour l’artiste de calligraphie Monsieur Boz, ce sont des œuvres d’art en devenir, du « garbage beauty ».

Il a toujours deux feutres dans les poches : un foncé et un pâle. Il traîne aussi un carnet de notes dans lequel les noms d’objets fréquemment destinés à la collecte des déchets sont classés par ordre alphabétique. Dans chaque section, il note des phrases et des idées. Tout cela dans l’éventualité de croiser des déchets qui sont les médiums de ses créations.

Créer du beau avec les objets jetés lui demande de l’attention. Pour chaque création, il prend le temps de comprendre l’histoire derrière l’objet : comme ce frigo, couvert d’autocollants anarchistes, sur lequel il a simplement écrit : « sans froid ni loi ». Ou encore cette planche délabrée avec un faux fini de bois qui lui a inspiré « savoir reconnaître le vrai du faux ».

Monsieur Boz, aussi connu sous le nom de Lorem Ipsum sur Instagram, a comme terrain de jeux les rues et ruelles de Montréal. Son quartier de prédilection, Hochelaga, est une mine d’or pour l’artiste qui fait parler les déchets depuis déjà plus de dix ans.

L’art de la collecte des déchets

À force de chasser les poubelles, il constate l’écart entre les quartiers pauvres et les quartiers plus riches. « J’étais convaincu que si on allait dans les quartiers riches, on allait trouver des déchets trop cools », avoue le calligraphe, qui constate finalement davantage de déchets dans les quartiers historiquement plus pauvres comme Hochelaga-Maisonneuve.

« Ce sont souvent des meubles à usage unique, comme des tables IKEA. », observe celui qui a grandi dans Montréal-Nord, un autre de ses quartiers de prédilection. « Je suis toujours surpris de la quantité de déchets dans Hochelaga. »

Ce qui a commencé comme un passe-temps alors qu’il étudiait la calligraphie est devenu une démarche artistique lorsque Monsieur Boz a compris la portée que ses mots pouvaient avoir.

Avec d’autres artistes, il fonde un projet collectif autour d’une même vocation : Garbage beauty. En 2010, le collectif se fait découvrir surtout sur Instagram, alors que le réseau social est encore tout nouveau dans le paysage.

Garbage beauty jouit rapidement d’une certaine popularité et des membres du projet souhaitent sortir de l’anonymat pour rejoindre l’espace public. « Là, il y a eu une cassure », raconte l’artiste. À l’époque et encore aujourd’hui, Monsieur Boz crée dans l’anonymat. « Je ne signe jamais, c’est très très rare, sauf si ce n’est pas chez moi [à l’étranger] », explique-t-il. « Mais si tu veux savoir qui je suis, ce n’est pas compliqué non plus. »

Aujourd’hui, Garbage beauty est plutôt devenu un état d’esprit, souligne l’artiste. « C’est ma thérapie, ma façon de parler aux gens. »

La rencontre avant tout

Élevé dans un petit village en France, dans une famille d’ouvriers, Monsieur Boz voulait sortir de sa condition sociale. « Je voulais être sociologue, mais j’ai give up parce que je trouvais que l’université, c’était de la grosse branlette », lance-t-il, désinvolte.

Malgré tout, il demeure fasciné par tous les phénomènes sociaux. Il prend souvent en compte les individus dans sa démarche. « Comment je peux faire quelque chose qui peut être compris par tout le monde, mais pas de la même manière par chacun? »

Dans ses expérimentations, Monsieur Boz a rapidement constaté l’impact que les mots apposés sur les objets abandonnés et usés pouvaient avoir sur les gens.

« La rencontre, c’est mon fil d’Ariane. »

La nature de son travail calligraphique, fait à main levée, dans les rues, à différents moments de la journée, donne lieu à des rencontres. Il cumule les anecdotes avec de parfait·es inconnu·es. « C’est pas pour rien qu’on écrit des messages. C’est pour prendre le temps, créer des petits moments, casser la routine », rappelle-t-il.

Il sait aussi que l’aspect esthétique de la calligraphie permet de communiquer des idées qui pourraient normalement déranger. Sur un vieux matelas abandonné, il venait d’écrire « on se fait baiser », alors qu’une vieille dame passait par là. Elle a lu le texte avant d’éclater de rire et de dire : « c’est ben vrai, ça! ». « Il s’est passé quelque chose », se souvient Monsieur Boz. « Elle a compris mon deuxième degré. »

En plus de son travail artistique, Monsieur Boz travaille en design et dans des écoles auprès de groupes de jeunes. Papa depuis peu, il doit aussi composer avec un mode de vie familial. Mais il est prêt à relever le défi de maintenir sa pratique artistique. « Je suis allé trop loin pour en rester là. »

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