Reportage

Pirates informatiques biélorusses contre la dictature

Les Cyberpartisans biélorusses mènent une campagne clandestine contre le régime autoritaire de Loukachenko.

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Le gouvernement d’Alexandre Loukachenko, en Biélorussie, espionne les conversations diplomatiques de son alliée, la Russie, nous apprend une fuite orchestrée par les Cyberpartisans biélorusses. Ce groupe d’« hacktivistes » mène une lutte clandestine contre le dictateur depuis 2020, après la répression brutale des manifestations entourant les élections. Au déclenchement de la guerre contre l’Ukraine, leurs actions ont aussi permis de freiner le transport de troupes russes à travers ce pays.

Le 14 juin, dans une vidéo intitulée « Je vous écoute », les Cyberpartisans ont rendu publics sur le réseau social Telegram des extraits d’enregistrements issus de l’écoute électronique de l’ambassade russe par le gouvernement biélorusse. On y entend des conversations du personnel de l’ambassade avec des citoyen·nes ordinaires, ainsi qu’avec des employé·es du ministère des Affaires intérieures de Biélorussie.

Le 21 juin, des extraits de conversations du personnel de l’ambassade de la République populaire de Chine ainsi que de celle de l’Ouzbékistan ont été également publiées.

L’impact de ces révélations n’est pas encore connu. En Russie, les médias ont couvert l’événement, mais ni l’ambassade russe en Biélorussie ni le gouvernement Loukachenko n’ont commenté la nouvelle. Selon les hacktivistes, cette écoute électronique contreviendrait à la convention de Vienne sur les relations diplomatiques, qui statue que « la correspondance officielle de la mission [diplomatique] est inviolable ».

« Ces enregistrements ont été obtenus [par les Cyberpartisans] lors du piratage des serveurs du ministère des Affaires intérieures en août 2021 », nous explique la porte-parole des Cyberpartisans biélorusses, Yuliana Shemetovets. Lors de cette brèche, les hackers du groupe ont mis la main sur 1,5 Tb de données, soit 50 000 heures de conversations en format MP3. Inclus dans ce nombre figuraient des enregistrements provenant de l’écoute électronique des ambassades de divers pays.

En effet, le groupe indique avoir en sa possession des enregistrements montrant que l’État biélorusse a également mis sous écoute des consulats et des ambassades d’autres pays. Ceux-ci n’ont pas encore été dévoilés publiquement, mais la porte-parole nous a confirmé que le Canada n’en faisait pas partie. Le Canada n’a pas d’ambassade en Biélorussie et conduit son activité diplomatique pour ce pays depuis la Pologne.

La Biélorussie est actuellement sous « occupation douce » par la Russie, explique Shemetovets. En février 2022, 77 membres du parlement européen signaient une lettre déclarant que « la présence continue de troupes militaires russes à la demande du régime illégitime de Loukachenko devrait être considérée comme une occupation de la Biélorussie ».

Qui sont les Cyberpartisans biélorusses?

Le groupe débute ses activités en septembre 2020, en réponse à la répression du mouvement populaire de protestation qui a suivi les élections présidentielles. Selon les résultats officiels, le président Alexandre Loukachenko, qui gouverne le pays depuis 1994, est réélu pour un sixième mandat avec 80 % des voix.

Les élections du 9 août 2020 sont entachées d’irrégularités. Avant même le jour du scrutin, des candidats d’opposition, comme le blogueur Serguei Tikhanovski et le banquier Viktor Babariko, ont été arrêtés.

Après l’élection, une vague de manifestations et de grèves est réprimée violemment par les forces de l’ordre. Cette répression se poursuit encore aujourd’hui. « Des gens se font arrêter tous les jours », explique Yuliana Shemetovets. « On a l’impression qu’ils fouillent les images prises lors du mouvement de protestation et qu’ils arrêtent ceux et celles qu’ils ont manqué·es ».

Il n’est actuellement plus vraiment possible pour les Biélorusses de manifester. La présence de l’armée russe rend cela encore plus difficile, explique la porte-parole. « Avec les forces de sécurité, tu vas te faire battre et oui, parfois, il y aura des gens qui meurent. Mais avec l’armée russe, ils peuvent tirer. »

Les gens sont fouillés au hasard dans la rue et les transports publics. « Ils regardent si tu as publié des opinions politiques. Si tu suis certains canaux [Telegram] ou des médias indépendants, tu peux être arrêté·e », explique la porte-parole, « mais les groupes underground continuent leur travail ».

Image utilisée pour illustrer les vidéos et messages du groupe d’hacktivistes.

C’est dans ce contexte que le groupe des Cyberpartisans biélorusses a commencé son activité clandestine. Les premières actions du groupe, à l’automne 2020, consistent à vandaliser divers sites Web officiels, comme ceux de la présidence, de la Chambre de commerce et de la loterie nationale. Le 3 septembre, ils ajoutent Loukachenko sur la liste des personnes les plus recherchées sur le site Web du ministère de l’Intérieur.

En juillet 2021, le groupe revendique le piratage de la base de données contenant les informations du système de passeports du pays. Cette base de données contiendrait les informations de tous les citoyen·nes, incluant les gens proches du régime et les membres des services secrets. La véracité de ces allégations a été confirmée par le média Nastoyashcheye Vremya (Temps présent).

Les données de cette brèche ont permis de démontrer que 32 000 personnes étaient mortes de la COVID-19 entre mars 2020 et mars 2021, soit quatorze fois plus que ce qui avait été déclaré officiellement par le gouvernement. Pour se protéger de la maladie, Loukachenko avait suggéré à la population de simplement travailler plus, de jouer au hockey et de boire de la vodka. Selon le journaliste Tadeus Gizcan, les autorités ont ouvertement ridiculisé le port du masque.

Depuis, plusieurs autres cyberattaques ont été revendiquées par le groupe et celui-ci a publié les informations personnelles de plusieurs membres du régime et des forces de l’ordre.

Les Cyberpartisans ont revendiqué le piratage de systèmes de caméras de surveillance de l’État.

« Cette lutte [des Cyberpartisans biélorusses] n’est pas seulement à propos de Loukachenko », précise Yuliana Shemetovets, « il s’agit de savoir : voulons-nous vivre sous la supervision de la Russie? Voulons-nous rejoindre l’Europe? Nous voulons une Biélorussie libre. »

Les hackers s’attaquent au transport de troupes russes

Dès novembre 2021, le système informatique du réseau ferroviaire avait été infiltré par les hackers. En janvier dernier, avant le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine, la Russie a commencé à envoyer des troupes et de l’équipement en Biélorussie sous prétexte d’exercices militaires. Les Cyberpartisans ont alors profité de leur accès aux systèmes informatiques pour lancer une première attaque. « Le but était d’agir contre l’occupation de la Biélorussie par les forces russes », explique la porte-parole.

« La règle numéro un pour les Cyberpartisans, c’est de ne pas causer du mal aux personnes ordinaires », déclare Yuliana Shemetovets.

Pour cette raison, la cible principale était le réseau lié au transport de marchandises. La porte-parole explique que le pays, situé au nord de l’Ukraine et bordé par la Russie d’un côté et la Pologne de l’autre, a une importance stratégique pour le transport. L’objectif de cette cyberattaque, explique-t-elle, « est de montrer au monde que Loukachenko n’est pas en contrôle, qu’il n’est pas un partenaire fiable. »

« Nous ne savons pas vraiment l’impact qu’a eu cette première attaque », concède la porte-parole. « C’est possible que cela ait causé des problèmes et ralenti le transport, mais cela n’a pas stoppé le mouvement des trains », ajoute-t-elle.

Un article du média indépendant Zerkalo (Miroir), qui a été banni et catégorisé comme « extrémiste » par le régime, confirme que le service d’achat de billet en ligne était hors service.

Après cette action, rapporte la porte-parole, d’ancien·nes employé·es des chemins de fer ont contacté les Cyberpartisans. Ces personnes ont pu expliquer les points faibles du système et comment il pouvait être piraté efficacement.

Lorsque Vladimir Poutine a lancé l’invasion de l’Ukraine, les Cyberpartisans ont récidivé en attaquant les serveurs du réseau ferroviaire, d’abord le 27 février et de nouveau le 3 mars. L’objectif était de stopper le transport de troupes russes à travers le pays. Cette fois-ci, le groupe aurait réussi à paralyser l’ensemble du système d’automatisation et de signalisation. Le réseau ferroviaire a donc dû être géré de façon manuelle pendant au moins une semaine.

Selon la porte-parole, cette situation a mis en lumière le manque de personnel spécialisé. Selon les ex-employé·es qui ont contacté les Cyberpartisans, un grand nombre d’entre eux et elles ont été congédié·s suite aux manifestations entourant les élections de 2020.

Les actions des Cyberpartisans ont eu pour effet de mettre un terme au transport de troupes russes à travers la Biélorussie. « Ils utilisent encore les trains pour ramener de l’équipement brisé », explique Shemetovets. Selon elle, il y a encore un peu de transport de troupes, mais ce n’est vraiment plus comparable.

Un mouvement de résistance populaire

Les Cyberpartisans ne travaillent pas seul·es. Ils et elles coordonnent leurs activités à l’intérieur du mouvement Suprativ (Résistance), formé au printemps 2021. La cyberattaque contre le réseau ferroviaire a donc été accompagnée par des actions locales de sabotage effectuées par des membres du groupe clandestin Busly Latsats (Cigognes volantes – la cigogne est un animal emblématique en Biélorussie).

Le mouvement Suprativ peut aussi compter sur les Escouades d’autodéfense populaire, fondées en mars 2021. Les actions de Suprativ sont coordonnées par un conseil formé de délégué·es de chacune des trois organisations.

Shemetovets raconte que Suprativ et Bipol (une organisation dissidente formée d’ex-policiers) ont publié des manuels expliquant comment saboter les trains, tout en s’assurant de ne pas causer de situation dangereuse pour les passager·ères.

Les militant·es pro-démocratie utilisent aussi des imprimantes pour publier des journaux de façon décentralisée e ensuite les distribuer dans les boîtes aux lettres de leurs voisin·es, rapporte le média Coda.

Selon Yuliana Shemetovets, la population est très majoritairement opposée à l’envoi de troupes biélorusses en Ukraine. Le pays subit beaucoup de pression de la part de Poutine, car la Biélorussie est bien placée stratégiquement et pourrait être en mesure de couper l’arrivée de matériel en Ukraine depuis l’Europe. Même les partisans de Loukachenko, qui ne sont pas nécessairement opposés à l’invasion de l’Ukraine, voient l’envoi de troupes biélorusses d’un mauvais œil, explique la porte-parole. L’envoi de l’armée en Ukraine serait donc très risqué pour le régime de Loukachenko, estime-t-elle.

Un bataillon de volontaires dissident·es venant de Biélorussie se bat actuellement en Ukraine contre l’invasion russe. Celui-ci est composé d’un grand nombre de personnes issues des Cigognes volantes, explique Yuliana Shemetovets. Les informations récoltées par les Cyberpartisans ont permis, selon la porte-parole, de dévoiler la présence d’agents infiltrés du KGB dans cette unité.

La chanson classique Bella ciao reprise en hommage aux Cyberpartisans.

La langue est devenue politique

L’occupation russe de la Biélorussie « cible les écoles, elle cible la culture », explique la porte-parole des Cyberpartisans. Le gouvernement a fermé les librairies et les éditeurs de livres en langue biélorusse. L’enseignement des livres d’auteur·es biélorusses a été retiré du programme scolaire.

La langue biélorusse avait connu une brève renaissance suite à la chute de l’Union soviétique. En 1990, elle est devenue la langue officielle de l’État. À la suite d’un référendum, tenu en 1995, le russe est de nouveau introduit comme langue officielle. L’enseignement en biélorusse a graduellement diminué sous le règne de Loukachenko.

Pour Yuliana Shemetovets, la langue a commencé à revêtir un aspect politique. « La Russie n’accepte pas qu’il puisse y avoir une identité biélorusse indépendante », dit-elle, « tout comme elle n’accepte pas l’existence de l’identité ukrainienne ». La porte-parole dit voir une recrudescence de l’usage de la langue biélorusse dans la vie quotidienne.

La porte-parole est consciente que la priorité actuelle est la situation en Ukraine et les Cyberpartisans travaillent actuellement avec des hacktivistes ukrainien·nes. « Une fois que l’Ukraine aura gagné cette guerre, nous espérons qu’il y aura une fenêtre d’opportunité pour que nous nous débarrassions de Loukachenko. Nous espérons seulement que l’Europe et l’Occident nous appuieront comme ils appuient l’indépendance de l’Ukraine. »

Correction : Une version précédente de l’article pouvait laisser croire que les 50 000 heures de conversations enregistrées provenaient toutes de l’écoute d’ambassades.