La zone ciblée par la ZILE | Image tirée de l'émission Filet social : Prendre racine, par David Sanchez et Jonathan et Jean-Laurence Seaborn (MATV Québec)

Lutte citoyenne contre une « zone d’innovation technologique » à Québec

Un projet de « zone d’innovation » se prépare dans un des quartiers les plus pauvres de la capitale et plusieurs résident·es entendent lui résister.

Partie intégrante des ambitions techno-industrielles de François Legault pour le Québec, le projet de Zone d’innovation Littoral Est  (ZILE) inquiète plusieurs résident·es de Maizerets, à Québec. Elles et ils dénoncent le développement de technologies de surveillance, ainsi que les risques de gentrification accélérée dans le secteur. Plusieurs organisations locales entendent proposer une vision différente pour l’avenir du quartier, axée sur les besoins des habitant·es.

Après le projet Laurentia d’agrandissement du port de Québec, les citoyen·nes du quartier Maizerets sont de nouveau aux prises avec un projet de développement industriel que beaucoup considèrent comme imposé par des intérêts privés, sans consultation de la population du quartier.

« La silicolonisation de la vallée du Saint-Laurent »

Présentée par la Ville comme « une volonté de créer, en partenariat avec les entreprises et les institutions d’enseignement, une zone d’innovation technologique », la ZILE – récemment rebaptisée InnoVitam – représente un investissement privé et public de 6 milliards $ dédié à la multiplication des industries de hautes technologies dans une zone de plus de 373 000 m2, au croisement des quartiers Maizerets, Limoilou et Beauport.

Image : Ville de Québec
Image : Ville de Québec

On dit du projet, sur le site officiel d’InnoVitam, qu’il serait un « carrefour mondial » rassemblant centres de recherches et « start-up » œuvrant dans les trois secteurs de pointe qui « présentent des profils de croissance importants » : la « logistique intelligente du transport », la « santé durable et les technologies sanitaires », puis finalement ce qu’on appelle les « technologies propres urbaines ».

La ZILE n’est pas la seule « zone d’innovation » à être promue par les autorités politiques. Le concept est au cœur de la vision d’avenir de François Legault pour l’économie de la vallée du Saint-Laurent, exposée par le premier ministre dans un livre sur le sujet. Un projet similaire autour des technologies quantiques à Sherbrooke fait aussi partie de cette vision, ainsi qu’une vingtaine d’autres zones à travers le Québec.

Lors d’une conférence organisée en mars dernier par deux groupes environnementaux de l’Université Laval, le projet de ZILE a ainsi été décrit comme une « silicolonisation de la vallée du Saint-Laurent » – référence à une formule de l’auteur Éric Sadin, dans un récent essai qui critique le « libéralisme numérique ».

Une pouponnière pour le capitalisme de surveillance

L’Asile contre la ZILE, un collectif du quartier Limoilou, lutte au côté d’autres organisations comme la Table citoyenne Littoral Est contre l’implantation de la zone d’innovation.

Pour les membres de l’Asile auxquel·les nous avons parlé, qui ont préférés garder l’anonymat, le projet constitue un pas de plus vers l’incursion du « capitalisme de surveillance » dans nos vies.

« On parle […] de collecte massive de donnée, de surveillance des comportements. […] Pour nous, tout ça, c’est d’une très grande violence! »

Membre de l’Asile contre la ZILE

Un document de présentation du projet révèle en effet, parmi les « perspectives d’avenir », des initiatives comme des « tests de drones dans un contexte nordique et urbain », la « surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions » et des innovations de « suivi de l’humeur ».

Pour les membres du collectif, la ZILE est donc au cœur de tout un « schéma territorial » ayant pour but d’établir dans la capitale ces nouvelles « industries 4.0 » carburant à la collecte de données.

Photo : Asile contre la ZILE

Un schéma qui lie ensemble l’expansion du port de Québec, la nouvelle vague d’exploitation minière des métaux nécessaire à ces technologies au nord de la province, mais aussi la conception des infrastructures de transport comme le tramway ou le troisième lien. En effet, celles-ci devront mieux desservir cette « zone d’innovation » et les nouveaux développements immobiliers dans le quartier.

Risque de gentrification

Pour Marie-Hélène Deshaies, de la Table citoyenne Littoral Est, la ZILE est un projet qui s’oppose en tout point aux besoins réels du quartier. En effet, Maizerets figure parmi les quartiers les plus défavorisés de la capitale, avec plus de la moitié de ses ménages ayant un revenu inférieur à 40 000 $ par année.

Lors de la présentation du projet en août 2020, les responsables affirmaient vouloir un processus de consultation publique. Or, Mme Deshaies explique que ces « consultations » se sont plutôt avérées être des rencontres d’information assez unilatérales, très loin de la « gouvernance partagée » que demande la Table.

En effet, contre ce qu’ils et elles considèrent être la gouvernance du privé, les membres de la Table ont formulé un « Plaidoyer pour un littoral citoyen ». Un de ses objectifs principaux est la mise en place d’un comité citoyen élu et représentatif du quartier, pour une « planification collaborative » de l’aménagement du territoire.

« Si on a des terrains à développer, il faudrait les développer en fonction des besoins du quartier et non en fonction d’intérêts privés extérieurs. »

Marie-Hélène Deshaies, membre de la Table citoyenne Littoral Est

Déjà convoité par les promoteurs immobiliers, la future zone d’innovation et les 15 000 emplois spécialisés qui seraient importés dans le secteur inquiètent plusieurs résident·es actuel·les, relate Mme Deshaies. Les habitant·es craignent que la réalisation du projet transforme profondément le quartier, menant à la marginalisation et ultimement à l’expulsion d’une majorité de ses résident·es moins fortuné·es.

L’opposition s’organise

Comme avec la mobilisation contre l’établissement de Ray-Mont Logistiques sur des terrains vagues du quartier Hochelaga à Montréal, la Table et l’Asile contre la ZILE mènent depuis plusieurs mois des actions de visibilités et d’occupation contre le projet.

Le 12 juin prochain se tiendra une rencontre organisée par la Table pour discuter de l’idée d’un centre social autogéré, similaire au Bâtiment 7 à Montréal.  Ce centre aurait pour résidence un ancien garage municipal que convoite en ce moment l’incubateur d’entreprises 2 Degrés, qui serait l’une des premières assises de la ZILE.

Le garage municipal qui pourrait héberger un centre social autogéré. | Photo : Table citoyenne Littoral Est
Le garage municipal qui pourrait héberger un centre social autogéré | Photo : Table citoyenne Littoral Est

Le samedi 28 mai dernier, l’Asile contre la ZILE a aussi réuni ses membres et sympathisant·es pour une activité de plantation, dans une tentative de renaturaliser les terrains vagues que souhaite investir le projet.

« Ce n’est pas, comme le disait [l’ex-maire Régis] Labeaume, un “secteur déstructuré, c’est un quartier avec du monde qui reste là. »

Marie-Hélène Deshaies

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