Montage Pivot
Enquête

Le Club Med Charlevoix surfacture ses GO pour l’hébergement

Suite de notre enquête au Club Med. Cette fois-ci, d’ex-GO nous confient leurs relevés de paie et leurs contrats d’embauche.

Le Club Med Charlevoix prélève sur la paie de ses « Gentils Organisateurs » (GO) un montant pour l’hébergement supérieur à ce qui est permis. Cela permettrait à l’entreprise de récupérer jusqu’à 180 000 $ en trop chaque année.

Au mois de janvier, Pivot publiait une enquête sur les conditions d’embauche des GO (employé·es à l’animation) au tout nouveau Club Med Charlevoix, révélant plusieurs irrégularités concernant notamment des heures supplémentaires non rémunérées. Depuis, plusieurs ex-GO ont contacté Pivot pour raconter leurs expériences.

L’une de ces personnes est Gabrielle*.

Gabrielle a travaillé comme GO au Club Med Charlevoix. Comme les 150 autres GO, elle est hébergée sur le site du Club Med. Et en échange de cet hébergement, l’entreprise prélève sur sa paie (dont Pivot a obtenu la copie) la somme de 51,71 $ par semaine en « participation logement ».

Ce montant, c’est celui qu’un employeur est autorisé à prélever sur la paie de ses employé·es lorsqu’il leur fournit un logement en bonne et due forme. Or, au sens de la loi, tout indique que c’est plutôt une chambre que le Club Med Charlevoix fournit à ses GO.

Et dans le cas où un·e employé·e est hébergé·e dans une simple chambre, le montant maximal qui peut lui être exigé n’est que de 28,74 $. Le Club Med Charlevoix prélève donc chaque semaine 22,97$ en trop sur la paie de chacun de ses 150 GO. Cela représente un gain de près de 180 000 $ annuellement pour l’entreprise.

Une chambre pour GO. Photo envoyée par notre source.

On ne peut pas vraiment se tromper : les caractéristiques d’un logement sont définies dans le Règlement sur les normes du travail. C’est « une habitation qui contient au moins une chambre et qui permet minimalement l’accès à une laveuse et à une sécheuse, ainsi qu’à une cuisine qui doit être équipée d’un réfrigérateur, d’une cuisinière et d’un four à micro-ondes ».

Sur le bail qu’a dû signer Gabrielle, et que Pivot a également pu consulter, il est noté qu’une cuisinière est fournie. La GO a fourni des photos des installations à Pivot. Celles-ci permettent de confirmer que contrairement à ce qui est noté sur le bail, il n’y a pas de cuisinière dans les « carrés GO », qui sont les espaces communs accessibles aux GO.

Ce n’est donc pas un logement au sens de la réglementation en vigueur. 

Les 150 GO se partagent l’accès aux trois carrés GO. Ce sont  des espaces communs qui comprennent des divans, un frigo, deux laveuses, deux sécheuses et un four à micro-ondes. Il y a un carré GO pour chacun des trois bâtiments du Club Med Charlevoix. Ces locaux avaient une capacité limitée de 15 personnes en raison des mesures sanitaires et sont inaccessibles durant la nuit, soit de minuit à 6 h.

Lors de l’entretien d’embauche de Claudine*, une collaboratrice de Pivot, la recruteuse lui avait décrit la chambre où elle serait logée : « Vu qu’on habite sur le site, on a la chambre. On partage douche, toilettes avec une autre coloc du même sexe. […] T’as ton évier, t’as ton garde-robe, t’as un petit bureau pour mettre ton ordinateur, t’as un lit double et t’as une télé. C’est quand même de la chance. »

Olivier Rozier, directeur des ressources humaines du Club Med pour l’Amérique du Nord et les Caraïbes, confirme par courriel le montant de participation logement prélevé par le Club Med. Selon lui, ce montant est justifié en raison des installations offertes aux employé·es. Il considère important de prendre en compte l’offre Club Med dans son ensemble. 

« De plus, nos employés bénéficient de l’accès gratuit à l’ensemble de nos infrastructures : piscine, patinoire et gym. Enfin, nous leur offrons une passe de ski annuelle et leur permettons d’accéder gratuitement au matériel de ski que nous louons à nos clients », ajoute M. Rozier.

En entrevue, M. Rozier tient à ajouter que, malgré le peu d’achalandage cet hiver, il n’y a eu aucun licenciement. « On a maintenu les gens en poste et on a offert de la formation », rapporte-t-il. Avec le resserrement des mesures sanitaires le taux d’occupation n’était que de 15 % en janvier et autour de 35 % en février. 

Démissionner peut coûter cher

Pivot a aussi obtenu copie d’un contrat d’embauche pour le Club Med Charlevoix. On y apprend qu’un·e employé·e qui démissionne sans préavis devra verser une compensation de deux semaines de salaire à l’employeur : il ou elle « devra verser à l’Employeur une indemnité équivalant à deux (2) semaines de salaire et sera responsable, le cas échéant, de tout dommage que causera à l’Employeur son défaut de fournir ledit préavis », peut-on lire.

En revanche, ceux et celles qui donnent un préavis pourront être remercié·es sur le champ par le Club Med : « l’employeur pourra, dès réception du préavis, relever l’Employé de fournir ses services et à ce moment, aucune somme ne sera versée à l’Employé ».

Dalia Gesualdi-Fecteau, professeure en droit du travail à l’UQAM, rappelle qu’un employeur est dans l’obligation de donner un préavis lors d’un congédiement et ne peut donc pas arrêter de payer l’employé·e, même lorsque celui ou celle-ci lui remet un préavis de départ. Cesser de payer un·e employé·e dès que celui ou celle-ci remet un avis de départ n’est donc pas permis.

Dans le cas où l’employé·e décide de démissionner sans préavis, Me Gesualdi-Fecteau explique que l’employé·e est tenu de donner un préavis raisonnable lorsqu’il ou elle démissionne. Mais pour ce qui est d’une indemnité, ce n’est pas automatique. C’est à l’employeur de démontrer qu’il a subi un préjudice et à faire valoir le bien-fondé du montant demandé.

Le même contrat d’embauche comporte des clauses de confidentialité. C’est en raison de celles-ci, et afin de les protéger contre de possibles représailles de l’employeur, que nous avons pris la décision de taire l’identité des sources qui nous ont contacté.

* Tous les noms de GO ont été modifiés afin de protéger l’identité de nos sources.